Le Spectateur français avant la révolution: XXXIX. Discours.

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XXXIX. Discours. Sur l’opposition des jugemens et des goûts en Littérature.

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Que je plains le jeune homme qui, à la lecture de nos excellens ouvrages, sentant son cœur enflammé d’une noble émulation, s’écrie dans un noble transport : et moi aussi je veux être auteur, ed io anche sono pittore ! Quels obstacles ne trouvera-t-il pas dans cette nouvelle carrière ! Que de peines n’a-t-il pas à essuyer, si l’amour propre, ce plus grand des flatteurs, ne vient point à son secours et ne le venge pas des injustices des hommes ! Il sera bientôt fatigué de ses efforts : lassé de ses travaux, il posera le pinceau et renoncera à toute la gloire qu’il avoit pu se promettre. Heureusement, ce sentiment qui nous élève et nous agrandit à nos yeux, ne manque guère à l’homme de lettres. Demandez à chaque écrivain quel est le genre qu’il croit le plus utile, le plus agréable ; il n’en est pas un qui ne trouve de bonnes raisons pour prouver que c’est celui dans lequel il s’exerce.

Metatextualität

J’ai eu lieu de faire plus d’une fois cette remarque, en recueillant les voix des gens de lettres que j’ai consultés sur le Spectateur ; chacun s’imaginoit que pour plaire au public, nous devions employer sa manière et son coloris.

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Je me promenois, il y a quelques jours dans un jardin public : mes yeux errans cherchoient quelques objets attachans, lorsque j’apperçus dans une contr’allée une figure mélancolique, dont la tristesse contrastoit avec la joie folle, la gaîté étourdie de la plupart de ceux qui étoient venus pour jouir de la promenade, ou s’y faire remarquer. Je reconnus bientôt dans ce sombre personnage un auteur qui se plaît à répandre sur ses ouvrages une teinte noire et lugubre ; dont l’imagination, toujours atristée, n’enfante que des idées larmoyantes. Il m’aborda, et après quelques mots usités, nous parlâmes des ouvrages du jour. Je trouve, me dit-il, qu’on n’intéresse pas assez le public ; on lui fait perdre peu-à-peu le goût de la lecture ; il faut, pour lui plaire, qu’un écrivain exerce sa sensibilité, semble partager sa tristesse, et lui présente souvent l’image des malheurs, pour le consoler des siens. Par exemple, ajouta-t-il, en s’adressant à moi, vos feuilles sont jolies, mais vous les gâtez par un ton léger et frivole ; vous laissez plus souvent entrevoir l’homme du monde que le philosophe ; j’y trouve plus d’esprit que de sentiment ; on rit quelquefois en les lisant, mais on ne pleure jamais. Mon ami, le meilleur livre est celui qui est le plus trempé de larmes. Cette conversation fut interrompue par les éclats de rire d’un homme qui passe pour avoir beaucoup d’esprit, parce qu’il n’a jamais laissé échapper l’occasion d’être méchant. Il a composé, dans sa jeunesse, un roman qui a désolé cinq à six prudes, qui faisoient l’amour incognito ; il a vengé leur sexe en révélant un secret qu’elles croyoient bien enseveli. Bonjour, Spectateur s’est-il écrié du plus loin qu’il m’a apperçu ; je sais que vous ne voulez pas être connu, comptez sur ma discrétion. Le traître parloit de toutes ses forces. J’ai lu, a-t-il continué en mettant toujours le public dans sa confidence, j’ai lu vos dernières feuilles, je les trouve encore trop pensées, trop sentencieuses ; je voudrois que vous eussiez moins d’ame et plus d’esprit : jamais une épigramme, jamais une méchanceté : vous êtes d’une douceur . . . Corrigez-vous de ce défaut-là ; songez que vos lecteurs sont tout aussi instruits que vous, et qu’ils ne veulent plus être qu’amusés. Je lis quelques tours de promenade avec ces deux personnages d’humeur si différente. J’imaginois être entre ces deux philosophes, dont l’un versoit des larmes sur les vices des hommes, sur leurs infortunes, et l’autre rioit constamment de leurs travers. Fort embarassé <sic> de partager à-la-fois la sombre tristesse de l’auteur mélancolique et l’excessive gaîté de mon léger censeur, j’aurois voulu pouvoir tourner sur l’un un œil riant, et laisser tomber sur l’autre un œil humide de larmes ; être tout-à-la-fois Démocrite et Héraclite. L’embarras où j’étois ce jour-là, je l’éprouve toutes les fois que je prends la plume pour composer quelques discours.
Si je m’attendris à la vue des infortunes qui s’attachent à l’humanité ; si je ne puis retenir mes larmes, quand je vois la portion la plus utile des hommes être aussi la plus malheureuse ; si je m’avise de gémir sur la misère des peuples et sur les fautes de ceux qui les gouvernent, mon livre tombe des mains du riche, qui ne lit que pour s’amuser, et il ne peut consoler le pauvre qui ne le lit point. Si, au contraire, je me donne les airs de rire, je crains bientôt qu’on ne me reproche ma frivolité, que mes concitoyens n’ayent de moi l’idée que les Abdérites eurent de leurs philosophes, et ne se croient obligés d’appeler pour ma guérison un nouvel Hippocrate. Je n’aurois certainement pas la pénétration du sage rieur. On dit qu’Hippocrate ayant mené avec lui, lorsqu’il l’alla voir, une fille qui l’étoit encore, Démocrite la salua le premier jour comme fille, et que le lendemain il l’appela du nom de femme, parce qu’il s’apperçut <sic> qu’elle avoit dans l’intervalle mérité ce nom-là. Ne craignez rien, jeunes personnes, qui avez déjà fait à un amant le sacrifice que vous promettez à un époux ; que mes regards ne vous troublent point : je n’ai point la sagacité du philosophe grec. Beautés séduisantes, qui vous offrez si souvent pour la première fois à l’opulence abusée, ne redoutez pas non plus ma présence. Je sais bien que si j’avois l’œil aussi pénétrant que Démocrite, vous me verriez avec plaisir suivre son exemple, et m’aveugler comme lui pour n’être point distrait dans mes médiations ; mais, je vous le répète, rassurez-vous, lorsque vous le voudrez, vous me tromperez tout comme un autre.