Le Spectateur français avant la révolution: XXXVII. Discours.

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XXXVII. Discours. Sur la Prédication.

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Metatextualität

Comme je n’écris pas pour une classe particulière d’hommes, mais pour tous les ordres en général, que l’on ne s’étonne pas si l’on trouve dans mes feuilles, tantôt des avis aux mères de famille, quelquefois des conseils aux vieillards, des leçons à la jeunesse, des avertissemens aux femmes trop sensibles, des reproches à celles qui ne le sont pas assez. Ma qualité de Spectateur m’élève au-dessus de l’humanité, me donne le droit d’en parcourir tous les rangs, d’élever la voix contre tout ce qui me choque. C’est par cette raison que j’oserai aujourd’hui, dans ce discours, donner quelques avis aux prédicateurs. Les hommes chargés de dire la vérité, doivent se plaire à l’entendre, de quelque bouche qu’elle sorte.
Les prédicateurs ont succédé aux prophêtes dans la fonction sublime d’annoncer aux hommes les volontés de Dieu ; mais il faut qu’ils renoncent au privilège de paroître inspirés comme eux, puisque leur début est si froid, et que leurs dissertations sont si didactiques. Une division bisarre et seconde en subdivisions, beaucoup de preuves pour ce qui n’en a pas besoin, une grande abondance de paroles vides d’idées ; voilà ce qu’ils appellent prêcher la parole de Dieu. L’homme de bien qui ressent la généreuse envie d’être utile, doit renoncer à composer pour sa vanité, et ne pas s’occuper toujours des gens du monde et des gens instruits. Les prédications sont faites particulièrement pour le peuple ; c’est toujours à lui qu’il faut s’adresser dans les instructions, et le langage qui lui convient est encore celui qui pourra le plus faire impression sur ceux qui tiennent les premiers rangs dans l’auditoire. Il faut qu’un prédicateur se considère toujours au milieu d’une assemblée qui n’a que l’intelligence du cœur ; il ne doit donc lui prêcher qu’une morale simple comme elle. Je voudrois qu’après s’être préparé sur l’évangile aux grandes vérités qu’il va annoncer, il s’entretînt avec la foule qui l’écoute, comme avec ses frères et ses amis ; qu’il vint, plein d’onction et de bienveillance, répandre son cœur au milieu d’eux. Le peuple doit être instruit des dogmes de sa religion ; mais il faut s’attacher davantage, et revenir plus souvent aux points principaux de la morale, en faire sur-tout quelqu’utile application à une circonstance présente ou peu éloignée. C’est un genre d’éloquence qui est trop négligé ; c’est cependant le seul qui convienne au peuple. Il faut des objets sensibles à des hommes qui n’ont que des sens. S’il s’est commis un meurtre dans les environs, c’est-là un sujet pathétique. Mettez au jour l’ame atroce du coupable ; faites-le reparoître à leurs yeux séduits, les mains teintes de sang, en exécration aux hommes et à lui-même. Si vous savez à propos placer près du monstre l’image de l’homme de bien, les avantages de la vertu sortiront de ce contraste d’une manière bien frappante, et se réfléchiront long-temps sur ces ames grossières, mais sensibles. Profitez sur-tout de l’impression récente, et ne donnez pas aux imaginations, encore frappées d’épouvante, le temps de se refroidir et de devenir tranquilles. Au retour du printemps, lorsque la nature renaît et que toutes les paissances recommencent à sentir la vie, le laboureur visite son champ ; il cherche les sillons qu’il a amusés de ses sueurs, et ne les reconnoit plus ; alors son cœur est dans la joie. Quel moment pour exalter la providence, pour la faire reconnoître à l’agriculteur, et lui faire bénir la main invisible qui produit si merveilleusement les moissons, dans le champ qui doit le nourrir, lui, sa femme et ses enfans ! L’année est un fonds inépuisable de richesses, qui coulent d’une source éternelle pour passer aux mains de l’homme.

Exemplum

Dans un village d’une province éloignée, j’ai vu d’honnêtes paysans, tous heureux par la vertu et la bonté du pasteur qui les conduisoit. Je lui demandois un jour pourquoi il ne prêchait jamais sur les peines de l’enfer : c’est que la crainte, me répondit cet homme vénérable, est un sentiment triste, et que je n’aime point à attrister des ames simples qui se sont confiées à moi. Si la crainte empêche de faire le mal, elle n’a jamais fait aimer le bien ; elle ne donne que la vertu d’un esclave. La vertu a tant de charmes par elle-même, que je crois, pour y attacher le cœur, ne devoir employer d’autre force que celle qu’elle tire de ses propres attraits. C’étoit encore par une raison semblable qu’il ne les prêchoit jamais sur la mort. La mort, disoit-il, n’est qu’un point dans la durée ; il n’est presque pas apperçu de mes villageois : je serois bien cruel de les avertir de la nécessité de mourir. Du plan qu’il s’étoit fait, il en résultoit un grand avantage pour eux et pour lui. Il n’étoit point regardé comme un ministre qui n’avoit que des oracles effrayans à prononcer. Jamais il ne les renvoyoit épouvantés : aussi, étoit-il toujours sûr d’avoir une foule nombreuse d’auditeurs. Comme il n’en exigeoit que des vertus possibles, et dont le germe étoit dans le cœur, la conviction s’y établissoit, et leur foi n’étoit jamais douteuse. Ce qui me satisfaisoit sur-tout dans ses prédications, c’étoit le soin qu’il prenoit de faire chérir à ses auditeurs les peines et les travaux de leur condition : il les attachoit à leurs champs, à leur chaumière. Les descriptions simples et naïves qu’il faisoit de la vie champêtre, m’attendrissoient et me donnoient quelquefois le desir de descendre à une condition où il étoit si aisé de rencontrer le bonheur. Il avoit sagement remarqué que la passion dont le peuple souffre le plus, est une envie secrette qu’il porte au riche. Il faisoit sentir à ses villageois que dans la distribution des biens et des peines, le ciel étoit juste ; que les grands avoient leurs misères propres, comme eux-mêmes ils avoient leur bonheur particulier. Il ne cherchoit point à leur faire perdre ce respect qui établit entre les uns et les autres un commerce réciproque de bonté et d’obéissance, mais il relevoit assez la noblesse et l’utilité de leurs travaux, pour les porter à s’estimer eux-mêmes, et les empêcher de regarder comme un malheur, peut-être comme une <sic> opprobre, l’avantage d’être nés au hameau et de fertiliser les campagnes. Je remarquois que ce bon vieillard ne se reposoit jamais sur un autre du soin d’instruire son troupeau, et je l’en remerciois pour le plaisir que j’avois à l’entendre. Je ne céderai, me disoit-il, jamais à un autre l’honneur d’enseigner la vertu. La vérité, ajoutoit-il, n’est pas toujours bien reçue, parce qu’elle est la vérité : son succès dépend souvent de la manière dont elle est annoncée, et plus souvent encore de celui qui l’annonce. Il sera facile à un autre d’être plus éloquent que moi ; mais lui sera-t-il aussi aisé de persuader, de convaincre des esprits qu’il n’a pas prévenus ? S’agit-il dans des temps de calamité d’apporter des consolations à des misères communes ? Leur adressera-t-il des paroles aussi touchantes que moi qui vis depuis si long-temps avec eux, qu’ils aiment tous, non par le bien que leur fais, mais par celui qu’ils savent bien que je voudrois leur faire ? Sa présence les rassurera-t-elle autant que la mienne ? Si dans d’autres circonstances ils ont quelquefois reconnu la vérité et la sagesse de mes remontrances, ne sont-ils pas déjà persuadés avant même que j’aie ouvert la bouche ? Ces raisons étoient trop convaincantes pour que je n’en fûsse pas frappé. J’y voyois une satire bien vraie de ces curés qui laissent à des prêtres pauvres la fatigue de prêcher et d’instruire, et se chargent uniquement du soin facile de se faire honneur des revenus du bénéfice.
Puissent les ministres de la religion se pénétrer d’une vérité constante ! c’est que le bonheur du peuple dépend de la bonté de leur cœur. Qu’ils se montrent compatissans, désintéressés, et la bourse du riche leur sera ouverte ; ils y puiseront des consolations pour l’indigent. Le pauvre les aimera comme ses bienfaiteurs ; les respectera, parce que la vertu élève à nos yeux celui qui nous en offre l’image. La religion, lorsqu’ils en suivront les préceptes, paroîtra plus sainte et plus auguste ; elle deviendra un frein pour le vol et la débauche ; elle sera la félicité du riche et l’espoir de celui qui souffre : l’athée lui-même sera forcé de la respecter comme une digue qui arrête un torrent, et empêche que le sol qu’il habite ne soit submergé. Le moyen le plus sûr d’étendre l’empire de la religion, c’est de la montrer toujours douce et bienfaisante. Hélas ! combien de fois le tyran, le persécuteur n’ont-ils pas abusé de son nom pour s’élever au-dessus des loix et satisfaire leur vengeance ! Pour rendre les hommes heureux, il ne faut pas, comme le prétend l’auteur du système de la nature, renvoyer la divinité dans les cieux, mais faire descendre la justice sur la terre.