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        <title>XXXI. Discours.</title>
        <author>Jacques-Vincent Delacroix</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <name>Klaus-Dieter Ertler</name>
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          <name>Barbara Thuswalder</name>
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          <name>Sarah Lang</name>
          <name>Gerlinde Schneider</name>
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          <name>Johannes Stigler</name>
          <name>Gunter Vasold</name>
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      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <publisher>
          <orgName ref="http://romanistik.uni-graz.at/">Institut für Romanistik,
                        Universität Graz</orgName>
        </publisher>
        <publisher>
          <orgName ref="http://informationsmodellierung.uni-graz.at">Zentrum für
                        Informationsmodellierung, Universität Graz</orgName>
        </publisher>
        <pubPlace>Graz</pubPlace>
        <date when="2017-05-22">22.05.2017</date>
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        <bibl>Delacroix, Jacques-Vincent: Le Spectateur français avant la Révolution. Paris:
                    F. Buisson, 1795, 243-250 </bibl>
        <bibl type="Gesamtausgabe" xml:id="SaR">
          <title level="j">Le Spectateur français
                        avant la révolution</title>
          <biblScope unit="volume">1</biblScope>
          <biblScope unit="issue">031</biblScope>
          <date>1795</date>
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<p rend="EU"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone> </hi></p>
<div1><head><hi rend="smallcaps">XXXI. Discours.</hi></head>
<div2><head><hi rend="italic">Exhortations à un Peuple qui paroissoit se lasser de son Gouvernement.</hi></head>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="MT" xml:id="FR.3"></milestone> Je</hi> commence à sentir combien l’engagement que j’ai pris est difficile à remplir. Chaque pas me découvre de nouveaux obstacles. J’éprouve déjà combien il est triste de percer dans l’avenir, lorsque l’on ne peut pas dire ce que l’on entrevoit. Cette gaîté douce qui se communiquoit à mes écrits, s’altère tous les jours ; mon imagination obscurcie n’enfante plus que des idées sombres Dans &lt;sic&gt; quel temps suis-je venu, et quels objets s’offrent à mes regards ! Observateurs de l’humanité, ô vous qui m’avez précédé, vous n’aviez qu’à décrire la folie des hommes, leurs jeux frivoles, leurs passions les secrets mouvemens de leur cœur. Vous pouviez vous amuser de leurs débats, de leurs vaines querelles : et moi je suis forcé de les plaindre. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> La nation la plus légère, la plus enjouée, est devenue sombre et pensive. On ne la voit plus dans sa <pb n="244"></pb> course inconstante faire naître les plaisirs sous ses pas : elle ne cherche plus qu’à donner le change à sa douleur. Peuple aimable et né pour le bonheur, livre-toi à l’espoir d’un avenir plus heureux ! Jette tes regards sur les nations qui t’environnent ; vois le fier Espagnol baisser sa tête superbe sous le joug de l’autorité qui commande : toutes ses richesses ne valent pas celles que la nature répand autour de toi. Examine ces contrées si belles et si riantes, habitées autrefois par les souverains de l’univers ; comme elles sont changées ! Le sol n’est plus déchiré par la main de l’homme libre ; il est arrosé pas &lt;sic&gt; les pleurs de l’esclavage et de l’indigence. Que ces temples superbes enrichis par les arts, que ces jardins magnifiques qui embellissent la capitale du monde, ne te fassent point illusion ; elle renferme dans son sein presqu’autant de malheureux que d’habitans. Compare ton sort à celui de ces peuples nombreux qui obéissent en tremblant aux ordres d’un orgueilleux sultan. Leur pays désolé par la guerre, la famine et la peste offrent à chaque pas l’image de la mort. Ces esclaves du Nord, qui marchent comme de vils troupeaux à la <pb n="245"></pb> voix des maîtres qu’ils nourissent, ne sout-ils &lt;sic&gt; pas plus à plaindre que toi ? Les uns opprimés par mille tyrans, les autres dédévorés &lt;sic&gt; par un seul, passent leurs tristes jours dans la misère et l’effroi. Entends-tu les cris séditieux qui s’élèvent de dessus cette isle où l’étendart de la liberté flotte encore ? Le sang y coule en pleine paix ; les citoyens s’y égorgent ; la divinité qu’ils adorent, plus cruelle que la tyrannie, leur demande sans cesse de nouvelles victimes. Sur quelques lieux de la terre que s’arrête ta vue, tu n’appercevras que peine et privation. Cesse donc de t’envisager sous un aspect si triste et si humiliant ; oublie un instant tes maux, pour t’occuper des biens qui te restent. La nature bienfaisante ne peut-elle adoucir ton sort ? Hélas ! par quelle fatalité, lorsque la terre est chargée d’une moisson abondante, le cultivateur ressent-il encore les horreurs de la faim ! Pourquoi, quand les côteaux, enrichis de grappes pendantes, présentent l’espoir d’une heureuse récolte, le vigneron misérable peut à peine étancher sa soif et réparer ses sources avec la liqueur dont son travail est la source ? Les prairies ne suffisent pas à nourrir les <pb n="246"></pb> nombreux troupeaux qui y paissent, et le pasteur indigent n’a pas de quoi se vêtir. Enfans de la nature, en abandonnant les campagnes pour vous entasser dans des villes, que de maux, que d’injustices vous avez créés ! Vous avez quitté les seuls biens pour des chimères ; vous avez fait dépendre votre bonheur, votre repos, des conventions humaines. Insensés ! ignorez-vous que l’ouvrage de l’homme est aussi fragile que lui ? Au lieu de courir après le hazard, que ne vous êtes-vous attachés à la terre ? elle vous auroit nouris. Combien d’hommes gémissent aujourd’hui, et appréhendent la plus affreuse misère ! Combien de père tremblent pour leurs enfans, qui n’auroient jamais connu la peine et le souci, s’ils n’eussent dédaigné l’héritage de leurs ancêtres, s’ils ne se fussent pas livrés aux espérances qui séduisent l’ambitieux, et l’entraînent au milieu des dangers !</p>
<p>Descendans des Francs, rappelez-vous ce qu’ont coûté à vos aïeux les révolutions et les guerres intestines ; je le vois, vous voudriez revenir à vos anciens privilèges ; craignez, si vous ne marchez pas d’accord vers ce but glorieux, de ne rencontrer qu’une <pb n="247"></pb> nouvelle servitude dans la route périlleuse de la liberté.</p>
</div2><div2><head><hi rend="smallcaps">Lettre</hi>.</head>
<div3><head><hi rend="italic">Conjecture sur un troisième Sexe.</hi></head>
<p rend="BA"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E3" xml:id="FR.4"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.5"></milestone> Monsieur</hi>, </p>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps">Voulez-vous</hi> bien me dire si vous ne vous êtes proposé que d’observer deux sexes ? Ma question vous étonne sans doute ; vous ne vous étiez peut-être pas encore avisé d’en soupçonner un troisième ; c’est pourtant sur celui-là que je veux arrêter mes regards. Je vous vois d’ici lever les épaules, et rire de pitié ; mais ces êtres foibles et légers, que les plus petits événemens attirent ou élèvent au comble de la joie, parlons franchement, Monsieur, <hi rend="italic">sont-ce là des hommes ?</hi> Il seroit trop ridicule de le penser. Nous ne ferons pas non plus cet honneur à ces jolies marionnettes si parées et si ajustées, qui n’attachent d’importance qu’aux choses les plus frivoles ; qui, remplies de graces et de minauderies, cherchent à nous subjuguer avec les petits <pb n="248"></pb> moyens que nous mettons quelquefois en usage pour vous séduire.</p>
<p>Et ces créatures rampantes, que l’ambition eu l’intérêt conduit au déshonneur, qui, sans caractère et sans courage, cèdent à la première impulsion qu’elles reçoivent, flottent sans cesse entre l’espoir et la crainte, soyez de bonne foi, monsieur le Spectateur, les prenez-vous pour des hommes ?</p>
<p>Pour moi, je vous avoue que je me garde bien de mettre au nombre des femmes ces machines brillantes, dont un goût d’imitation et une vanité sans esprit dirigent tous les mouvemens. Et ces êtres glacés, qui n’ont jamais éprouvé, ni fait goûter le charme du sentiment, qui prennent leur stupide indifférence pour de la vertu, imaginez-vous, Monsieur, que je les envisage comme mes semblables ? Non, en vérité ; vous voyez que j’aurai un bon nombre de personnages à peindre. Combien de gens qui se croient les coryphées de leur sexe, seront surpris de se reconnoître dans les portrait que je ferai de <hi rend="italic">sexe neutre</hi>, je veux dire de celui qui n’a, ni les vertus du vôtre, ni les charmes, ni les aimables qualités du mien ! Ce qui me flatte <pb n="249"></pb> le plus dans mon projet, c’est qu’il est neuf et original.</p>
<p>Je ne sais pas pourquoi, nous qui avons le coup-d’œil si perçant, nous ne nous sommes pas encore avisés de faire un ouvrage dans le genre du <name corresp="SaR" key="Le Spectateur Français" type="work" xml:id="WT.1">Spectateur</name> : certainement nos observations (je le dis sans vanité) vaudroient bien les vôtres, messieurs les Spectateurs Anglais et Français ? Pouvez-vous, par exemple, vous flatter de nous connoître ? Cependant vous ne cessez de parler de nous. Hélas ! souvent nous ne méritons pas plus vos éloges que vos reproches. Croyez-moi, Monsieur, les femmes ne peuvent être jugées que par elles-mêmes : elles n’y gagneront pas ; mais elles sauront du moins à quoi s’en tenir. Pour les hommes, ils n’ont jamais été plus observés et mieux connus que par nous : la manière dont nous les traitons le prouve assez bien.</p>
<p>Ne soyez donc pas surpris, Monsieur, si vous voyez tout-à-coup paroître sur la scène du monde une Spectatrice, dont les yeux ne seront point obscurcis par les préjugés ; qui, sans avoir égard aux distinctions, aux dignités, à l’opulence, et à tous ces signes exté-<pb n="250"></pb>rieurs qui caractérisent les hommes et les femmes, mettra chaque individu à sa place. <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div3></div2></div1></body>
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              <seg synch="#FR.1" type="E1"> XXXI. Discours. Exhortations à un Peuple
                                qui paroissoit se lasser de son Gouvernement. <seg synch="#FR.2" type="E2">
                  <seg synch="#FR.3" type="MT"> Je commence à sentir combien
                                        l’engagement que j’ai pris est difficile à remplir. Chaque
                                        pas me découvre de nouveaux obstacles. J’éprouve déjà
                                        combien il est triste de percer dans l’avenir, lorsque l’on
                                        ne peut pas dire ce que l’on entrevoit. Cette gaîté douce
                                        qui se communiquoit à mes écrits, s’altère tous les jours ;
                                        mon imagination obscurcie n’enfante plus que des idées
                                        sombres Dans &lt;sic&gt; quel temps suis-je venu, et quels
                                        objets s’offrent à mes regards ! Observateurs de l’humanité,
                                        ô vous qui m’avez précédé, vous n’aviez qu’à décrire la
                                        folie des hommes, leurs jeux frivoles, leurs passions les
                                        secrets mouvemens de leur cœur. Vous pouviez vous amuser de
                                        leurs débats, de leurs vaines querelles : et moi je suis
                                        forcé de les plaindre. </seg> La nation la plus légère, la
                                    plus enjouée, est devenue sombre et pensive. On ne la voit plus
                                    dans sa <pb n="244"></pb> course inconstante faire naître les
                                    plaisirs sous ses pas : elle ne cherche plus qu’à donner le            
                        change à sa douleur. Peuple aimable et né pour le bonheur,
                                    livre-toi à l’espoir d’un avenir plus heureux ! Jette tes
                                    regards sur les nations qui t’environnent ; vois le fier
                                    Espagnol baisser sa tête superbe sous le joug de l’autorité qui
                                    commande : toutes ses richesses ne valent pas celles que la
                                    nature répand autour de toi. Examine ces contrées si belles et
                                    si riantes, habitées autrefois par les souverains de l’univers ;
                                    comme elles sont changées ! Le sol n’est plus déchiré par la
                                    main de l’homme libre ; il est arrosé pas &lt;sic&gt; les pleurs
                                    de l’esclavage et de l’indigence. Que ces temples superbes
                                    enrichis par les arts, que ces jardins magnifiques qui
                                    embellissent la capitale du monde, ne te fassent point
                                    illusion ; elle renferme dans son sein presqu’autant de
                                    malheureux que d’habitans. Compare ton sort à celui de ces
                                    peuples nombreux qui obéissent en tremblant aux ordres d’un
                                    orgueilleux sultan. Leur pays désolé par la guerre, la famine et
                                    la peste offrent à chaque pas l’image de la mort. Ces esclaves
                                    du Nord, qui marchent comme de vils troupeaux à la <pb n="245"></pb>
                                    voix des maîtres qu’ils nourissent, ne sout-ils &lt;sic&gt; pas
                                    plus à plaindre que toi ? Les uns opprimés par mille tyrans, les
                                    autres dédévorés &lt;sic&gt; par un seul, passent leurs tristes
                                    jours dans la misère et l’effroi. Entends-tu les cris séditieux
                                    qui s’élèvent de dessus cette isle où l’étendart de la liberté
                                    flotte encore ? Le sang y coule en pleine paix ; les citoyens
                                    s’y égorgent ; la divinité qu’ils adorent, plus cruelle que la
                                    tyrannie, leur demande sans cesse de nouvelles victimes. Sur
                                    quelques lieux de la terre que s’arrête ta vue, tu n’appercevras
                                    que peine et privation. Cesse donc de t’envisager sous un aspect
                                    si triste et si humiliant ; oublie un instant tes maux, pour
                                    t’occuper des biens qui te restent. La nature bienfaisante ne
                                    peut-elle adoucir ton sort ? Hélas ! par quelle fatalité,
                                    lorsque la terre est chargée d’une moisson abondante, le
                                    cultivateur ressent-il encore les horreurs de la faim !
                                    Pourquoi, quand les côteaux, enrichis de grappes pendantes,
                                    présentent l’espoir d’une heureuse récolte, le vigneron
                                    misérable peut à peine étancher sa soif et réparer ses sources
                                    avec la liqueur dont son travail est la source ? Les prairies ne
                                    suffisent pas à nourrir les <pb n="246"></pb> nombreux troupeaux qui
                                    y paissent, et le pasteur indigent n’a pas de quoi se vêtir.
                                    Enfans de la nature, en abandonnant les campagnes pour vous
                                    entasser dans des villes, que de maux, que d’injustices vous
                                    avez créés ! Vous avez quitté les seuls biens pour des                       
             chimères ; vous avez fait dépendre votre bonheur, votre repos,
                                    des conventions humaines. Insensés ! ignorez-vous que l’ouvrage
                                    de l’homme est aussi fragile que lui ? Au lieu de courir après
                                    le hazard, que ne vous êtes-vous attachés à la terre ? elle vous
                                    auroit nouris. Combien d’hommes gémissent aujourd’hui, et
                                    appréhendent la plus affreuse misère ! Combien de père tremblent
                                    pour leurs enfans, qui n’auroient jamais connu la peine et le
                                    souci, s’ils n’eussent dédaigné l’héritage de leurs ancêtres,
                                    s’ils ne se fussent pas livrés aux espérances qui séduisent
                                    l’ambitieux, et l’entraînent au milieu des dangers ! Descendans
                                    des Francs, rappelez-vous ce qu’ont coûté à vos aïeux les
                                    révolutions et les guerres intestines ; je le vois, vous
                                    voudriez revenir à vos anciens privilèges ; craignez, si vous ne
                                    marchez pas d’accord vers ce but glorieux, de ne rencontrer
                                    qu’une <pb n="247"></pb> nouvelle servitude dans la route périlleuse
                                    de la liberté. <seg type="U2">Lettre.</seg> Conjecture sur un
                                    troisième Sexe. <seg synch="#FR.4" type="E3">
                    <seg synch="#FR.5" type="LB"> Monsieur, Voulez-vous bien me
                                            dire si vous ne vous êtes proposé que d’observer deux
                                            sexes ? Ma question vous étonne sans doute ; vous ne
                                            vous étiez peut-être pas encore avisé d’en soupçonner un
                                            troisième ; c’est pourtant sur celui-là que je veux
                                            arrêter mes regards. Je vous vois d’ici lever les
                                            épaules, et rire de pitié ; mais ces êtres foibles et
                                            légers, que les plus petits événemens attirent ou
                                            élèvent au comble de la joie, parlons franchement,
                                            Monsieur, sont-ce là des hommes ? Il seroit trop
                                            ridicule de le penser. Nous ne ferons pas non plus cet
                                            honneur à ces jolies marionnettes si parées et si
                                            ajustées, qui n’attachent d’importance qu’aux choses les
                                            plus frivoles ; qui, remplies de graces et de
                                            minauderies, cherchent à nous subjuguer avec les petits
                                                <pb n="248"></pb> moyens que nous mettons quelquefois en
                                            usage pour vous séduire. Et ces créatures rampantes, que
                                            l’ambition eu l’intérêt conduit au déshonneur, qui, sans
                                            caractère et sans courage, cèdent à la première
                                            impulsion qu’elles reçoivent, flottent sans cesse entre
                                            l’espoir et la crainte, soyez de bonne foi, monsieur le
                                            Spectateur, les prenez-vous pour des hommes ? Pour moi,
                                            je vous avoue que je me garde bien de mettre au nombre
                                            des femmes ces machines brillantes, dont un goût
                                            d’imitation et une vanité sans esprit dirigent tous les                                           
 mouvemens. Et ces êtres glacés, qui n’ont jamais
                                            éprouvé, ni fait goûter le charme du sentiment, qui
                                            prennent leur stupide indifférence pour de la vertu,
                                            imaginez-vous, Monsieur, que je les envisage comme mes
                                            semblables ? Non, en vérité ; vous voyez que j’aurai un
                                            bon nombre de personnages à peindre. Combien de gens qui
                                            se croient les coryphées de leur sexe, seront surpris de
                                            se reconnoître dans les portrait que je ferai de sexe
                                            neutre, je veux dire de celui qui n’a, ni les vertus du
                                            vôtre, ni les charmes, ni les aimables qualités du
                                            mien ! Ce qui me flatte <pb n="249"></pb> le plus dans mon
                                            projet, c’est qu’il est neuf et original. Je ne sais pas
                                            pourquoi, nous qui avons le coup-d’œil si perçant, nous
                                            ne nous sommes pas encore avisés de faire un ouvrage
                                            dans le genre du Spectateur : certainement nos
                                            observations (je le dis sans vanité) vaudroient bien les
                                            vôtres, messieurs les Spectateurs Anglais et Français ?
                                            Pouvez-vous, par exemple, vous flatter de nous
                                            connoître ? Cependant vous ne cessez de parler de nous.
                                            Hélas ! souvent nous ne méritons pas plus vos éloges que
                                            vos reproches. Croyez-moi, Monsieur, les femmes ne
                                            peuvent être jugées que par elles-mêmes : elles n’y
                                            gagneront pas ; mais elles sauront du moins à quoi s’en
                                            tenir. Pour les hommes, ils n’ont jamais été plus
                                            observés et mieux connus que par nous : la manière dont
                                            nous les traitons le prouve assez bien. Ne soyez donc
                                            pas surpris, Monsieur, si vous voyez tout-à-coup
                                            paroître sur la scène du monde une Spectatrice, dont les
                                            yeux ne seront point obscurcis par les préjugés ; qui,
                                            sans avoir égard aux distinctions, aux dignités, à
                                            l’opulence, et à tous ces signes exté-<pb n="250"></pb>rieurs qui caractérisent les hommes et les femmes,
                                            mettra chaque individu à sa place. </seg>
                  </seg>
                </seg>
              </seg>
            </ab>
          </div>
        </body>
      </text>
    </group>
  </text>
</TEI>
