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        <title>XXV. Discours.</title>
        <author>Jacques-Vincent Delacroix</author>
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                        Universität Graz</orgName>
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        <bibl>Delacroix, Jacques-Vincent: Le Spectateur français avant la Révolution. Paris,
                    F. Buisson, 1795, 199-213 </bibl>
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          <title level="j">Le Spectateur français
                        avant la révolution</title>
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          <date>1795</date>
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<p rend="EU"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone> </hi></p>
<div1><head><hi rend="smallcaps">XXV. Discours.</hi></head>
<div2><head><hi rend="italic">Sur la franchise de quelques Correspondans.</hi></head>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> Lorsque</hi> j’ai entrepris l’ouvrage que j’ai le courage de continuer, malgré le préjugé reçu que <name corresp="SaR" key="Le Spectateur français" type="work" xml:id="WT.1">le Spectateur</name> ne peut pas réussir en <placeName corresp="SaR" key="#GID.1" ref="geonameID:3017382" xml:id="PL.1">France</placeName>, je ne m’attendois pas à devenir le dépositaire des plus secrettes pensées ; je n’osois me flatter d’obtenir la confiance des hommes, dans un temps où ils ont tant de <pb n="200"></pb> raisons d’être discrets. Pouvois-je espérer que le cœur s’ouvriroit à moi, puisqu’il est fermé à l’amitié ? Tantôt je formois des vœux pour avoir le secret de <persName corresp="SaR" key="Sokrates" subtype="H" xml:id="PN.1">Socrate</persName>, qui savoit faire <hi rend="italic">accoucher</hi> les hommes de leurs idées ; souvent je désirois l’œil perçant de <persName corresp="SaR" key="La Bruyère, Jean de" subtype="H" xml:id="PN.2">la Bruyère</persName>, l’esprit vif et pénétrant de <persName corresp="SaR" key="Molière" subtype="H" xml:id="PN.3">Molière</persName>, et surtout sa gaîté si aimable ; quelquefois je voulois, comme <persName corresp="SaR" key="Montaigne, Michel Eyquem, Seigneur de" subtype="H" xml:id="PN.4">Montagne</persName>, me replier sur moi, descendre dans mon ame, épier sa marche, ses desseins, la prendre, s’il m’étoit possible, sur le fait et l’exposer toute nue aux regards de mes lecteurs.</p>
<p>Heureusement ! j’ai des correspondans qui ont eu pitié de mon embarras, et qui veulent bien me confier le secret de leur cœur. J’insère leurs lettres avec d’autant plus de plaisir, qu’elles suppléent aux connoissances qui me manquent, et que j’imagine qu’elles sont encore plus sûres que mes observations.</p>
</div2><div2><head><pb n="201"></pb> <hi rend="smallcaps">Lettre</hi></head>
<div3><head><hi rend="italic">D’un Secrétaire de Ministre.</hi></head>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E3" xml:id="FR.3"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.4"></milestone> <milestone unit="FP" xml:id="FR.5"></milestone> Enfin</hi>, Monsieur, je puis prendre ma revanche avec l’humanité ; j’ai été long-temps l’objet de sa pitié, de ses mépris. Lorsque je m’approchois d’elle, je la voyois s’éloigner de moi avec dédain, mon air l’ennuyoit, ma pauvreté l’épouvantoit ; je dévorois en silence mes humiliations et mes peines. Si la troupe légère des plaisirs passoit quelquefois devant moi, je l&apos;avois bientôt perdue de vue : les regrets et l’ennui se fixoient à mes côtés. Je ne vous dirai point, Monsieur, combien de fois j’ai trempé de larmes le pain que je devorois dans la solitude. Hélas ! me disois-je, parce que je ne suis pas richement vêtu, parce que je n’ai point de suite, mérité-je le mépris de cet illustre important qui cache son ignorance sous les airs tranchans de la fatuité ? Suis-je donc au-dessous de ce grave magistrat qui croit que sa hauteur est de la <pb n="202"></pb> dignité ; qui pense que son silence est pris pour la réflexion du savoir ? Ne puis-je pas au moins marcher d’un pas égal avec ce parvenu, qui, pour arriver à la fortune, s’est frayé une route à travers la misère publique qu’il a rendue plus affreuse ? Apparemment que je ne les vaux pas, puisqu’ils rougissent de me recevoir, et qu’ils daignent à peine m’écouter lorsque je leur parle, puisqu’ils détournent la tête avec tant de fierté lorsqu’ils me rencontrent. J’ai sans doute bien moins d’esprit qu’eux, car jamais mes réflexions ne paroissent intéresser : mes plaisanteries ne semblent exciter que le rire de la pitié ; mes complimens font baisser les yeux à la beauté qui n’a pas l’air de les entendre. Voilà, Monsieur, ce que je me disois dans la simplicité de mon cœur. J’étois jeune alors, et je n’avois encore que l’expérience du malheur. Cependant, moins les hommes faisoient d’attention à moi, et plus je les observois. Je remarquai que ces êtres si fiers, si superbes, devenoient quelquefois plus humbles que je n’aurois jamais voulu le paroître. Je m’apperçus que les militaires qui désiroient avancer, attendoient les faveurs du ministre, non-seulement dans <pb n="203"></pb> son anti-chambre, mais aussi dans celles de ses commis : je les voyois voler avec un air empressé et soumis au-devant de ces importans subalternes, pour se rappeler à leur souvenir, pour les intéresser, pour en obtenir de l’emploi ou des pensions. J’appris que le magistrat qui vouloit quitter sa sphère et prendre un vol plus haut, après s’être amusé de ses solliciteurs, alloit aussi solliciter à son tour. Enfin, Monsieur, je m’apperçus que le courtisan, que l’homme de robe, que le financier, que le savant même, étoient tous comme <persName corresp="SaR" key="Antée" rend="italic" subtype="F" xml:id="PN.5">Antée</persName> de vrais enfans de la terre, qui en rampant, qui en touchant leur mère, s’élevoient avec plus de force, devenoient plus fiers et plus puissans.</p>
<p>Eh bien, me suis-je écrié avec douleur ! je ramperai aussi aux pieds de l’orgueil et du pouvoir ; je m’abaisserai, pour m’élever ensuite au niveau de ceux qui dominent impérieusement sur moi. Après bien des sollicitations, j’ai été assez heureux pour obtenir une place chez un ministre qui a fait usage de mes talens. Combien de temps il a brillé de mes lumières ! Avec quelle vanité je le voyois luire de l’éclat qu’il m’empruntoit ! Grace à mes peines, à mes conseils, il a percé la <pb n="204"></pb> foule de ses concurens ; ses ennemis ont disparu, et son crédit est devenu inébranlable. Je m’attendois alors à être congédié selon l’usage ; mais l’amitié et la reconnoissance ont pris la place de l’orgueil et de l’ingratitude : mon protecteur ne rougit pas de s’être appuyé sur moi pour s’élever ; il m’honore de sa confiance, et je partage son pouvoir. Vous n’ignorez pas, Monsieur, que le pays des faveurs est rempli de gens actifs qui épient sans cesse les moyens de parvenir. Ils ont découvert que j’étois un des ressorts cachés qui font mouvoir cette machine immense qui élève ou abaisse à son gré les foibles humains. Depuis ce moment, je me vois environné, pressé par la foule des intrigans : j’ai déjà distingué plusieurs de ceux dont la vanité rougissoit de mon infortune ; maintenant, ils s’avancent humblement vers moi sous le voile de l’amitié ; je sens croître à leur approche mon mépris pour les hommes ; je suis quelquefois tenté de les repousser avec dureté, d’écraser d’un pied superbe ces êtres faux et rusés, qui s’insinuent comme le serpent, et deviennent si souples à l’aspect du pouvoir ; je conserve dans mon cœur le souvenir de leurs dédains, de leur outrageante <pb n="205"></pb> froideur ; leurs éloges m’humilient. Hommes bas, ai-je souvent envie de leur dire, étois-je donc aussi vil que vous, lorsqu’autrefois vous rougissiez de me connoître ? Je ne portois pas sur moi, il est vrai, les marques de l’opulence, mais mon ame étoit noble et généreuse. Et vous, femmes qui m’écrivez des lettres si pressantes, qui me laissez entrevoir des dispositions si favorables, qui m’assurez que le plaisir de tenir de moi la fortune de vos époux vous la rendra plus précieuse, pourquoi vous inspirois-je donc autrefois un dégoût si apparent ? Faut-il éblouir vos yeux pour vous intéresser ? Votre cœur ne se laisse-t-il prendre que par l’éclat des richesses ? J’avois les graces de la jeunesse, l’enjoument de l’esprit, l’expression de la sensibilité. A quelle épreuve cruelle l’avez-vous mise cette sensibilité que vous aviez développée ? Il n’a pas tenu à vous que je ne me plongeasse dans le vice et dans l’opprobre ; la vertu paroissoit si peu vous toucher !</p>
<p>Ne soyez donc pas étonné, Monsieur, si les hommes qui sont parvenus au sommet des grandeurs sont fiers et arrogans ; s’ils sont insensibles aux besoins de l’humanité, ils lui <pb n="206"></pb> font payer ses injustices. Je les verrai, ces ridicules importans, qui n’ont que l’orgueil des manières, qui cachent sous les dehors de la grandeur une ame si petite ; oui, je les verrai sans pitié languir dans l’attente ; je me rirai de leurs projets, et mon plus grand plaisir sera de dissiper les illusions de leur vanité. <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
</div3></div2><div2><head><hi rend="smallcaps">Lettre</hi></head>
<div3><head><hi rend="italic">D’un Nouvelliste de profession. </hi></head>
<p rend="BA"><milestone unit="E3" xml:id="FR.6"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.7"></milestone> <hi rend="smallcaps">Monsieur</hi>,</p>
<p><milestone unit="FP" xml:id="FR.8"></milestone> Je vous dirai à l’oreille qu’il s’en faut de plus de quinze cents francs que je n’aie les deux mille livres de rentes que je me donne. A l’égard du nom que je porte, je n’imagine pas que l’on vienne jamais me le contester : j’ai une petite généalogie si bien ajustée, que je puis, quand je le veux, dérouter les curieux. Tous mes parens cultivent des terres si éloignées, que je ne crains pas de démenti de <pb n="207"></pb> leur part : je les ai, en bon chrétien, recommandés à la providence, et je suis si sûr qu’elle en prend soin, que je ne veux pas même entendre parles d’eux.</p>
<p>Je suis, de mon naturel, fort serviable : comme on est dans ce monde-ci pour s’obliger les uns les autres, je me suis attaché dans ma jeunesse à un seigneur qui avoit besoin d’un homme obligeant ; en échange de mes soins, il me donnoit des habits, de l’argent ; (avec les honnêtes gens, la vie n’est qu’un commerce de service et de reconnoissance). Je ne sais pas, Monsieur, pourquoi on se plaît à tout avilir. Il y avoit des gens qui prétendoient que, parce que je le mettois au fait de ceux qui entroient dans son appartement, j’étois son <hi rend="italic">valet-de-chambre</hi>. Par la raison qu’il y avoit dans le monde un homme pour lequel j’avois quelques attentions particulières, on vouloit que j’eûsse un <hi rend="italic">maître</hi> ; il avoit beau m’appeler souvent <hi rend="italic">mon</hi> <hi rend="italic">ami</hi>, on me soutenoit que je n’étois point son ami, mais <hi rend="italic">un de ses gens</hi>. Pour éviter toute contradiction, j’ai pris le parti de ne jamais parler de mes anciennes liaisons ; et comme il est d’une belle ame d’oublier ses bienfaits, je <pb n="208"></pb> garde le plus profond silence sur tous ceux que j’ai obligés avec empressement assiduité.</p>
<p>Il faut, Monsieur, que je ne sois pas vraiment un homme du commun, car je me sens une répugnance insurmontable pour tout ce qui a une allure bourgeoise. J’ai été toute ma vie accoutumé à l’air aisé des gens de qualité ; jamais je ne pourrois me faire au ton d’un marchand : tous ces hommes de boutique, tous ces gros artisans me paroissent si lourds, leur opulence leur donne une gaîté si bruyante, si importune, que je les évite comme le son des cloches. J’ai voulu voir ce que l’on nomme <hi rend="italic">la bonne compagnie</hi> ; vous imaginez peut-être qu’il m’a été très-difficile d’y pénétrer ; rien n’est plus aisé que de donner le change à tous ces hommes si fins, qui se piquent de ne se lier qu’avec des gens connus.</p>
<p>Je suis dans le monde ce qu’on appelle un vieux garçon, la ressource des femmes un peu surannées, et que l’on montre de loin aux demoiselles comme des écueils qu’elles doivent éviter. Je suis de ces piquets de société avec lesquels les femmes causent quelquefois pour avoir l’air moins <pb n="209"></pb> désœuvrées, et en attendant mieux ; enfin un de ces hommes sans conséquence qu’on n’invite jamais à un repas, mais qui sont servis et mangent tout comme ceux qui ont été priés. Cette manière d’être, qui paroît d’abord humiliante, est peut-être au fond la plus commode.</p>
<p>Pour me rendre un peu plus intéressant dans la société, je me suis avisé de devenir un nouvelliste. Depuis deux ans, j’ai eu de quoi excercer mes talens oratoires : Dieu merci ! je n’ai pas manqué d’évènemens à raconter et à prédire. Je me suis déja fait une sorte de réputation dans plusieurs maisons, et je m’apperçois qu’on m’attend avec assez d’impatience. J’ai le soin, lorsque j’ai une nouvelle, d’aller la porter dans la société qu’elle doit charmer, et d’éviter celle qui en seroit affligée. J’ai divisé mes connoissances en deux mondes<hi rend="superscript"><note n="1">Cette lettre m’a été adressée pendant l’exil du parlement.</note></hi> ; j’appelle l’un celui de la <hi rend="italic">crainte</hi>, et l’autre celui de <hi rend="italic">l’espérance</hi>. Moi qui n’ai d’autre crainte que celle de mal dîner, et d’autre espoir que celui de faire un bon repas, je <pb n="210"></pb> suis toujours dans une heureuse sécurité sur tous ces évènemens qui consternent ou enchantent les habitans de mes deux mondes ; mais ce qui me fâche bien sincèrement, et ce qui ne laisse pas que de me faire du tort, c’est cette abondance de fausses nouvelles qui ont un si grand cours : je voudrois qu’on en découvrît les auteurs, et qu’on les pendit comme des faux-monnoyeurs. En effet, Monsieur, combien d’honnêtes gens comme moi ne payent leur dîné et l’entrée des bonnes maisons, qu’avec des nouvelles ? Si elles ne sont pas vraies, ils sont tout aussi coupables que celui qui passe à son hôte un écu faux. Si cela continue, ne courons-nous pas tout le risque, pauvres nouvellistes que nous sommes, qu’on ne nous revoie débiter nos mensonges vers cet arbre du Palais-Royal, autrefois si fameux ? Voilà, Monsieur, quelle est ma juste frayeur ; et, si vous pouviez nous préserver d’un évènement aussi funeste que celui de ne plus trouver à dîner, nous n’achèterions pas vos feuilles, parce que nous n’avons pas d’argent à perdre, mais nous en parlerions beaucoup, ce qui reviendroit au même. <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
</div3></div2><div2><head><pb n="211"></pb> <hi rend="smallcaps">Lettre.</hi></head>
<div3><head><hi rend="italic">Confession d’un Libelliste.</hi></head>
<p rend="BA"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E3" xml:id="FR.9"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.10"></milestone> Monsieur</hi>, </p>
<p><hi rend="smallcaps"><milestone unit="FP" xml:id="FR.11"></milestone> Je</hi> ne suis pas riche, et j’ai toujours eu envie de le devenir. Pourquoi ce desir de faire fortune, m’allez-vous dire ? Pourquoi ? hélas ! Monsieur, c’est parce que le pauvre doit être humble, et que je suis plein d’orgueil ; c’est parce que la misère reste dans l’obscurité, et qu’il n’y a rien que je ne fasse pour être exposé au grand jour. Les injures me piquent et m’inquiètent, mais le silence me tue : il n’y a pas de coquette qui soit plus flattée de la louange que moi ; malheureusement le public n’en est pas prodigue ; je le trouve à cet égard d’une lésinerie qui me le fait souvent prendre en haine. Avez-vous remarqué, Monsieur, qu’il n’accorde volontiers des éloges qu’à celui qu’elles paroissent déconcerter ? Celui qui les attend, qui les recevroit avec <pb n="212"></pb> une joie si vive, languit souvent comme le créancier d’un joueur.</p>
<p>Pour parvenir à ce but si désiré, si éloigné, j’ai commencé par me rendre l’ami de tout le monde : j’étois doux, humble, caressant ; on m’a même reproché quelquefois d’être bas, de ramper aux pieds de l’opulence et des dignités : je crois qu’on exagère ; ce qu’il y a de très-sûr, c’est que toutes mes génuflexions, devant l’idole de la fortune, ne m’ont jamais attiré un regard de cette divinité si chérie. Tous ses favoris m’ont éloigné de leurs augustes personnes avec dédain : plongé dans la boue, je leur souriois encore ; je tâchois de les intéresser par la louange, mais le mépris étoit dans leurs yeux ; alors les miens se sont ouverts : j’ai compris que le monde étoit un pays de guerre, où celui qui étoit le plus craint dominoit. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour me rendre formidable : comme je n’avois ni la force, ni le courage du lion, encore moins sa démarche imposante, J’ai pris la forme de ces reptiles dont le dard est plein de venin. J’ai poursuivi avec une fureur infatigable tous ces orgueilleux personnages qui vont à la gloire avec tant de noblesse <pb n="213"></pb> et d’assurance ; je leur ai fait des blessures que j’aurois voulu rendre mortelles, mais j’ai la douleur de voir l’humanité s’empresser de les guérir. J’ai eu, j’en conviens, des évènemens fâcheux ; j’ai senti plus d’une fois le pied de la colère s’appuyer sur mon corps hideux ; alors, j’ai eu l’adresse de rester sans mouvement : mon ennemi trompé s’est éloigné ; bientôt mes forces et ma haine sont revenus, et j’ai pu exercer de nouvelles fureurs sur les passans. Depuis cette métamorphose, il y a des gens assez foibles, assez timides pour me caresser ; il est vrai que quelques personnes me méprisent encore, mais ce n’est pas le plus grand nombre : si le courroux me poursuit, le dédain s’est un peu écarte ; mon existence est moins malheureuse. Enfin, Monsieur, je me suis convaincu qu’en flattant les hommes, on pouvoit éprouver la misère ; mais qu’en se déclarant leur ennemi, en frondant toutes leurs idées, en livrant la guerre à tout ce qui les intéresse, on nageoit dans l’abondance : il est possible de mourir de misère avec leur estime, et l’on vit toujours avec leur haine. <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div3></div2></div1></body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body>
          <div>
            <ab>
              <seg synch="#FR.1" type="E1"> XXV. Discours. Sur la franchise de
                                quelques Correspondans. <seg synch="#FR.2" type="E2"> Lorsque j’ai
                                    entrepris l’ouvrage que j’ai le courage de continuer, malgré le
                                    préjugé reçu que le Spectateur ne peut pas réussir en France, je
                                    ne m’attendois pas à devenir le dépositaire des plus secrettes
                                    pensées ; je n’osois me flatter d’obtenir la confiance des
                                    hommes, dans un temps où ils ont tant de <pb n="200"></pb> raisons
                                    d’être discrets. Pouvois-je espérer que le cœur s’ouvriroit à
                                    moi, puisqu’il est fermé à l’amitié ? Tantôt je formois des vœux
                                    pour avoir le secret de Socrate, qui savoit faire accoucher les
                                    hommes de leurs idées ; souvent je désirois l’œil perçant de la
                                    Bruyère, l’esprit vif et pénétrant de Molière, et surtout sa
                                    gaîté si aimable ; quelquefois je voulois, comme Montagne, me
                                    replier sur moi, descendre dans mon ame, épier sa marche, ses
                                    desseins, la prendre, s’il m’étoit possible, sur le fait et
                                    l’exposer toute nue aux regards de mes lecteurs. Heureusement !
                                    j’ai des correspondans qui ont eu pitié de mon embarras, et qui
                                    veulent bien me confier le secret de leur cœur. J’insère leurs
                                    lettres avec d’autant plus de plaisir, qu’elles suppléent aux
                                    connoissances qui me manquent, et que j’imagine qu’elles sont
                                    encore plus sûres que mes observations. <seg type="U2">
                    <pb n="201"></pb> Lettre</seg> D’un Secrétaire de Ministre. <seg synch="#FR.3" type="E3">
                    <seg synch="#FR.4" type="LB">
                      <seg synch="#FR.5" type="FP"> Enfin, Monsieur, je puis
                                                prendre ma revanche avec l’humanité ; j’ai été
                                                long-temps l’objet de sa pitié, de ses mépris.
                                                Lorsque je m’approchois d’elle, je la voyois
                                                s’éloigner de moi avec dédain, mon air l’ennuyoit,
                                                ma pauvreté l’épouvantoit ; je dévorois en silence
                                                mes humiliations et mes peines. Si la troupe légère
                                                des plaisirs passoit quelquefois devant moi, je
                                                l&apos;avois bientôt perdue de vue : les regrets et
                                                l’ennui se fixoient à mes côtés. Je ne vous dirai
                                                point, Monsieur, combien de fois j’ai trempé de
                                                larmes le pain que je devorois dans la solitude.
                                                Hélas ! me disois-je, parce que je ne suis pas
                                                richement vêtu, parce que je n’ai point de suite,
                                                mérité-je le mépris de cet illustre important qui
                                                cache son ignorance sous les airs tranchans de la
                                                fatuité ? Suis-je donc au-dessous de ce grave
                                                magistrat qui croit que sa hauteur est de la <pb n="202"></pb> dignité ; qui pense que son silence est
                                                pris pour la réflexion du savoir ? Ne puis-je pas au
                                                moins marcher d’un pas égal avec ce parvenu, qui,                       
                         pour arriver à la fortune, s’est frayé une route à
                                                travers la misère publique qu’il a rendue plus
                                                affreuse ? Apparemment que je ne les vaux pas,
                                                puisqu’ils rougissent de me recevoir, et qu’ils
                                                daignent à peine m’écouter lorsque je leur parle,
                                                puisqu’ils détournent la tête avec tant de fierté
                                                lorsqu’ils me rencontrent. J’ai sans doute bien
                                                moins d’esprit qu’eux, car jamais mes réflexions ne
                                                paroissent intéresser : mes plaisanteries ne
                                                semblent exciter que le rire de la pitié ; mes
                                                complimens font baisser les yeux à la beauté qui n’a
                                                pas l’air de les entendre. Voilà, Monsieur, ce que
                                                je me disois dans la simplicité de mon cœur. J’étois
                                                jeune alors, et je n’avois encore que l’expérience
                                                du malheur. Cependant, moins les hommes faisoient
                                                d’attention à moi, et plus je les observois. Je
                                                remarquai que ces êtres si fiers, si superbes,
                                                devenoient quelquefois plus humbles que je n’aurois
                                                jamais voulu le paroître. Je m’apperçus que les
                                                militaires qui désiroient avancer, attendoient les
                                                faveurs du ministre, non-seulement dans <pb n="203"></pb> son anti-chambre, mais aussi dans celles de ses
                                                commis : je les voyois voler avec un air empressé et
                                                soumis au-devant de ces importans subalternes, pour
                                                se rappeler à leur souvenir, pour les intéresser,
                                                pour en obtenir de l’emploi ou des pensions.
                                                J’appris que le magistrat qui vouloit quitter sa
                                                sphère et prendre un vol plus haut, après s’être
                                                amusé de ses solliciteurs, alloit aussi solliciter à
                                                son tour. Enfin, Monsieur, je m’apperçus que le
                                                courtisan, que l’homme de robe, que le financier,
                                                que le savant même, étoient tous comme Antée de
                                                vrais enfans de la terre, qui en rampant, qui en
                                                touchant leur mère, s’élevoient avec plus de force,
                                                devenoient plus fiers et plus puissans. Eh bien, me
                                                suis-je écrié avec douleur ! je ramperai aussi aux
                                                pieds de l’orgueil et du pouvoir ; je m’abaisserai,
                                                pour m’élever ensuite au niveau de ceux qui dominent
                                                impérieusement sur moi. Après bien des
                                                sollicitations, j’ai été assez heureux pour obtenir
                                                une place chez un ministre qui a fait usage de mes
                                                talens. Combien de temps il a brillé de mes                                          
      lumières ! Avec quelle vanité je le voyois luire de
                                                l’éclat qu’il m’empruntoit ! Grace à mes peines, à
                                                mes conseils, il a percé la <pb n="204"></pb> foule de
                                                ses concurens ; ses ennemis ont disparu, et son
                                                crédit est devenu inébranlable. Je m’attendois alors
                                                à être congédié selon l’usage ; mais l’amitié et la
                                                reconnoissance ont pris la place de l’orgueil et de
                                                l’ingratitude : mon protecteur ne rougit pas de
                                                s’être appuyé sur moi pour s’élever ; il m’honore de
                                                sa confiance, et je partage son pouvoir. Vous
                                                n’ignorez pas, Monsieur, que le pays des faveurs est
                                                rempli de gens actifs qui épient sans cesse les
                                                moyens de parvenir. Ils ont découvert que j’étois un
                                                des ressorts cachés qui font mouvoir cette machine
                                                immense qui élève ou abaisse à son gré les foibles
                                                humains. Depuis ce moment, je me vois environné,
                                                pressé par la foule des intrigans : j’ai déjà
                                                distingué plusieurs de ceux dont la vanité
                                                rougissoit de mon infortune ; maintenant, ils
                                                s’avancent humblement vers moi sous le voile de
                                                l’amitié ; je sens croître à leur approche mon
                                                mépris pour les hommes ; je suis quelquefois tenté
                                                de les repousser avec dureté, d’écraser d’un pied
                                                superbe ces êtres faux et rusés, qui s’insinuent
                                                comme le serpent, et deviennent si souples à
                                                l’aspect du pouvoir ; je conserve dans mon cœur le
                                                souvenir de leurs dédains, de leur outrageante <pb n="205"></pb> froideur ; leurs éloges m’humilient.
                                                Hommes bas, ai-je souvent envie de leur dire,
                                                étois-je donc aussi vil que vous, lorsqu’autrefois
                                                vous rougissiez de me connoître ? Je ne portois pas
                                                sur moi, il est vrai, les marques de l’opulence,
                                                mais mon ame étoit noble et généreuse. Et vous,
                                                femmes qui m’écrivez des lettres si pressantes, qui
                                                me laissez entrevoir des dispositions si favorables,
                                                qui m’assurez que le plaisir de tenir de moi la
                                                fortune de vos époux vous la rendra plus précieuse,
                                                pourquoi vous inspirois-je donc autrefois un dégoût
                                                si apparent ? Faut-il éblouir vos yeux pour vous
                                                intéresser ? Votre cœur ne se laisse-t-il prendre
                                                que par l’éclat des richesses ? J’avois les graces
                                                de la jeunesse, l’enjoument de l’esprit,                                       
         l’expression de la sensibilité. A quelle épreuve
                                                cruelle l’avez-vous mise cette sensibilité que vous
                                                aviez développée ? Il n’a pas tenu à vous que je ne
                                                me plongeasse dans le vice et dans l’opprobre ; la
                                                vertu paroissoit si peu vous toucher ! Ne soyez donc
                                                pas étonné, Monsieur, si les hommes qui sont
                                                parvenus au sommet des grandeurs sont fiers et
                                                arrogans ; s’ils sont insensibles aux besoins de
                                                l’humanité, ils lui <pb n="206"></pb> font payer ses
                                                injustices. Je les verrai, ces ridicules importans,                                         
       qui n’ont que l’orgueil des manières, qui cachent
                                                sous les dehors de la grandeur une ame si petite ;
                                                oui, je les verrai sans pitié languir dans
                                                l’attente ; je me rirai de leurs projets, et mon
                                                plus grand plaisir sera de dissiper les illusions de
                                                leur vanité. </seg>
                    </seg>
                  </seg> Lettre D’un Nouvelliste de profession. <seg synch="#FR.6" type="E3">
                    <seg synch="#FR.7" type="LB"> Monsieur, <seg synch="#FR.8" type="FP"> Je vous dirai à l’oreille qu’il s’en faut
                                                de plus de quinze cents francs que je n’aie les deux
                                                mille livres de rentes que je me donne. A l’égard du
                                                nom que je porte, je n’imagine pas que l’on vienne
                                                jamais me le contester : j’ai une petite généalogie
                                                si bien ajustée, que je puis, quand je le veux,
                                                dérouter les curieux. Tous mes parens cultivent des
                                                terres si éloignées, que je ne crains pas de démenti
                                                de <pb n="207"></pb> leur part : je les ai, en bon
                                                chrétien, recommandés à la providence, et je suis si
                                                sûr qu’elle en prend soin, que je ne veux pas même
                                                entendre parles d’eux. Je suis, de mon naturel, fort
                                                serviable : comme on est dans ce monde-ci pour
                                                s’obliger les uns les autres, je me suis attaché
                                                dans ma jeunesse à un seigneur qui avoit besoin d’un
                                                homme obligeant ; en échange de mes soins, il me
                                                donnoit des habits, de l’argent ; (avec les honnêtes
                                                gens, la vie n’est qu’un commerce de service et de
                                                reconnoissance). Je ne sais pas, Monsieur, pourquoi
                                                on se plaît à tout avilir. Il y avoit des gens qui
                                                prétendoient que, parce que je le mettois au fait de
                                                ceux qui entroient dans son appartement, j’étois son
                                                valet-de-chambre. Par la raison qu’il y avoit dans
                                                le monde un homme pour lequel j’avois quelques                  
                              attentions particulières, on vouloit que j’eûsse un
                                                maître ; il avoit beau m’appeler souvent mon ami, on
                                                me soutenoit que je n’étois point son ami, mais un
                                                de ses gens. Pour éviter toute contradiction, j’ai
                                                pris le parti de ne jamais parler de mes anciennes
                                                liaisons ; et comme il est d’une belle ame d’oublier
                                                ses bienfaits, je <pb n="208"></pb> garde le plus
                                                profond silence sur tous ceux que j’ai obligés avec
                                                empressement assiduité. Il faut, Monsieur, que je ne
                                                sois pas vraiment un homme du commun, car je me sens                                                
une répugnance insurmontable pour tout ce qui a une
                                                allure bourgeoise. J’ai été toute ma vie accoutumé à
                                                l’air aisé des gens de qualité ; jamais je ne
                                                pourrois me faire au ton d’un marchand : tous ces
                                                hommes de boutique, tous ces gros artisans me
                                                paroissent si lourds, leur opulence leur donne une
                                                gaîté si bruyante, si importune, que je les évite
                                                comme le son des cloches. J’ai voulu voir ce que
                                                l’on nomme la bonne compagnie ; vous imaginez
                                                peut-être qu’il m’a été très-difficile d’y
                                                pénétrer ; rien n’est plus aisé que de donner le
                                                change à tous ces hommes si fins, qui se piquent de
                                                ne se lier qu’avec des gens connus. Je suis dans le
                                                monde ce qu’on appelle un vieux garçon, la ressource
                                                des femmes un peu surannées, et que l’on montre de
                                                loin aux demoiselles comme des écueils qu’elles
                                                doivent éviter. Je suis de ces piquets de société
                                                avec lesquels les femmes causent quelquefois pour
                                                avoir l’air moins <pb n="209"></pb> désœuvrées, et en
                                                attendant mieux ; enfin un de ces hommes sans
                                                conséquence qu’on n’invite jamais à un repas, mais
                                                qui sont servis et mangent tout comme ceux qui ont
                                                été priés. Cette manière d’être, qui paroît d’abord
                                                humiliante, est peut-être au fond la plus commode.
                                                Pour me rendre un peu plus intéressant dans la
                                                société, je me suis avisé de devenir un nouvelliste.
                                                Depuis deux ans, j’ai eu de quoi excercer mes talens
                                                oratoires : Dieu merci ! je n’ai pas manqué
                                                d’évènemens à raconter et à prédire. Je me suis déja
                                                fait une sorte de réputation dans plusieurs maisons,
                                                et je m’apperçois qu’on m’attend avec assez                                        
        d’impatience. J’ai le soin, lorsque j’ai une
                                                nouvelle, d’aller la porter dans la société qu’elle
                                                doit charmer, et d’éviter celle qui en seroit
                                                affligée. J’ai divisé mes connoissances en deux
                                                  mondes<note n="1">Cette lettre m’a été adressée
                                                  pendant l’exil du parlement.</note>; j’appelle
                                                l’un celui de la crainte, et l’autre celui de
                                                l’espérance. Moi qui n’ai d’autre crainte que celle
                                                de mal dîner, et d’autre espoir que celui de faire
                                                un bon repas, je <pb n="210"></pb> suis toujours dans
                                                une heureuse sécurité sur tous ces évènemens qui                                           
     consternent ou enchantent les habitans de mes deux
                                                mondes ; mais ce qui me fâche bien sincèrement, et
                                                ce qui ne laisse pas que de me faire du tort, c’est
                                                cette abondance de fausses nouvelles qui ont un si
                                                grand cours : je voudrois qu’on en découvrît les
                                                auteurs, et qu’on les pendit comme des
                                                faux-monnoyeurs. En effet, Monsieur, combien
                                                d’honnêtes gens comme moi ne payent leur dîné et
                                                l’entrée des bonnes maisons, qu’avec des nouvelles ?
                                                Si elles ne sont pas vraies, ils sont tout aussi
                                                coupables que celui qui passe à son hôte un écu
                                                faux. Si cela continue, ne courons-nous pas tout le
                                                risque, pauvres nouvellistes que nous sommes, qu’on
                                                ne nous revoie débiter nos mensonges vers cet arbre
                                                du Palais-Royal, autrefois si fameux ? Voilà,
                                                Monsieur, quelle est ma juste frayeur ; et, si vous
                                                pouviez nous préserver d’un évènement aussi funeste
                                                que celui de ne plus trouver à dîner, nous
                                                n’achèterions pas vos feuilles, parce que nous
                                                n’avons pas d’argent à perdre, mais nous en
                                                parlerions beaucoup, ce qui reviendroit au même.
                                            </seg>
                    </seg>
                  </seg>
                  <seg type="U2">
                    <pb n="211"></pb> Lettre.</seg> Confession d’un
                                    Libelliste. <seg synch="#FR.9" type="E3">
                    <seg synch="#FR.10" type="LB"> Monsieur, <seg synch="#FR.11" type="FP"> Je ne suis pas riche, et j’ai toujours eu
                                                envie de le devenir. Pourquoi ce desir de faire
                                                fortune, m’allez-vous dire ? Pourquoi ? hélas !
                                                Monsieur, c’est parce que le pauvre doit être
                                                humble, et que je suis plein d’orgueil ; c’est parce
                                                que la misère reste dans l’obscurité, et qu’il n’y a
                                                rien que je ne fasse pour être exposé au grand jour.
                                                Les injures me piquent et m’inquiètent, mais le
                                                silence me tue : il n’y a pas de coquette qui soit
                                                plus flattée de la louange que moi ; malheureusement
                                                le public n’en est pas prodigue ; je le trouve à cet
                                                égard d’une lésinerie qui me le fait souvent prendre
                                                en haine. Avez-vous remarqué, Monsieur, qu’il
                                                n’accorde volontiers des éloges qu’à celui qu’elles
                                                paroissent déconcerter ? Celui qui les attend, qui
                                                les recevroit avec <pb n="212"></pb> une joie si vive,
                                                languit souvent comme le créancier d’un joueur. Pour
                                                parvenir à ce but si désiré, si éloigné, j’ai          
                                      commencé par me rendre l’ami de tout le monde :
                                                j’étois doux, humble, caressant ; on m’a même
                                                reproché quelquefois d’être bas, de ramper aux pieds
                                                de l’opulence et des dignités : je crois qu’on
                                                exagère ; ce qu’il y a de très-sûr, c’est que toutes
                                                mes génuflexions, devant l’idole de la fortune, ne
                                                m’ont jamais attiré un regard de cette divinité si
                                                chérie. Tous ses favoris m’ont éloigné de leurs
                                                augustes personnes avec dédain : plongé dans la
                                                boue, je leur souriois encore ; je tâchois de les
                                                intéresser par la louange, mais le mépris étoit dans
                                                leurs yeux ; alors les miens se sont ouverts : j’ai
                                                compris que le monde étoit un pays de guerre, où
                                                celui qui étoit le plus craint dominoit. J’ai fait
                                                tout ce que j’ai pu pour me rendre formidable :
                                                comme je n’avois ni la force, ni le courage du lion,
                                                encore moins sa démarche imposante, J’ai pris la
                                                forme de ces reptiles dont le dard est plein de
                                                venin. J’ai poursuivi avec une fureur infatigable
                                                tous ces orgueilleux personnages qui vont à la
                                                gloire avec tant de noblesse <pb n="213"></pb> et
                                                d’assurance ; je leur ai fait des blessures que
                                                j’aurois voulu rendre mortelles, mais j’ai la
                                                douleur de voir l’humanité s’empresser de les
                                                guérir. J’ai eu, j’en conviens, des évènemens
                                                fâcheux ; j’ai senti plus d’une fois le pied de la
                                                colère s’appuyer sur mon corps hideux ; alors, j’ai
                                                eu l’adresse de rester sans mouvement : mon ennemi
                                                trompé s’est éloigné ; bientôt mes forces et ma
                                                haine sont revenus, et j’ai pu exercer de nouvelles                          
                      fureurs sur les passans. Depuis cette métamorphose,
                                                il y a des gens assez foibles, assez timides pour me
                                                caresser ; il est vrai que quelques personnes me
                                                méprisent encore, mais ce n’est pas le plus grand
                                                nombre : si le courroux me poursuit, le dédain s’est
                                                un peu écarte ; mon existence est moins malheureuse.
                                                Enfin, Monsieur, je me suis convaincu qu’en flattant
                                                les hommes, on pouvoit éprouver la misère ; mais
                                                qu’en se déclarant leur ennemi, en frondant toutes
                                                leurs idées, en livrant la guerre à tout ce qui les
                                                intéresse, on nageoit dans l’abondance : il est
                                                possible de mourir de misère avec leur estime, et
                                                l’on vit toujours avec leur haine. </seg>
                    </seg>
                  </seg>
                </seg>
              </seg>
            </ab>
          </div>
        </body>
      </text>
    </group>
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