Le Spectateur français avant la révolution: XIV. Discours.

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XIV. Discours.

Sur un Tableau du Titien, enlevé à la France par la Russie.

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Oui, c’est Lucrèce que j’ai vue, c’est cette vertueuse Romaine qui n’a plus le courage de supporter la vie ; c’est elle que je viens de voir expirante. Art sublime, que tes prodiges sont étonnans ! que tes effets sont puissans ! Qu’il est divin celui qui s’est élevé jusqu’à toi ! Il commande à nos cœurs ; il y prote à son gré la terreur, l’effroi, l’admiration, le plaisir ou la douleur. Comme ses impressions y restent profondes ! . . . Elle est encore présente à ma pensée, cette femme si belle ; son front est environné des ombres de la mort ; son visage est renversé ; la fureur survit dans ses yeux ; son sein découvert laisse voir la blessure profonde que le désespoir y a portée. Je vois son bras nud et pendant, et cette main qui fixe sur son cœur le voile qui la couvre. Jeunes Artistes, venez, voyez cette grandeur, cette noblesse de dessein. Reconnoissez-vous là le génie ? avez-vous vu quelque chose de comparable à cette hardiesse de pinceau ! n’êtes-vous pas tentés d’aller palper ces chairs, ces épaules arrondies, ce col éblouissant, et ce sein qui ne se soutient plus ? Le sentiment qui pénètre en vous à l’aspect de tant de charmes, n’est-il pas aussi pur que l’ame de Lucrèce ? Votre enthousiasme ne redouble-t-il pas pour le grand homme qui a su vous peindre la vertu dans les bras de la mort ? Ne reconnoissez-vous pas la respectable épouse de Brutus voilée par un tyran ? Si vos maîtres avoient choisi ce sujet pour développer leurs petits talens, comme ils seroient restés au-dessus de ce chef-d’œuvre ! Une jolie femme évanouie eût été leur modèle ; elle eût offert en mourant une taille si fine ; des charmes si attrayans, que Tarquin eût paru moins coupable, et l’œil eût été son complice. Le Titien qui s’élève au sublime de son art, jette sur la toile une femme grande ; il lui donne toute la noblesse, toute la majesté d’une Romaine. Il ne peint point dans ses yeux la douleur si touchante de Vénus blessée par Diomède : ce seroit plutôt le couroux de Diane outragée par un mortel. Hélas ! ce chef-d’ouevre de la peinture va être enlevé à la France, où il n’aura fait que paroître. Combien d’amateurs ignorent encore qu’il est dans cette capitale ! Quelle seroit leur douleur, en le voyant ravir par un prince étranger qui va en enrichir ses états ! Quelle heureuse surprise ils éprouveroient, si tout-à-coup ils alloient découvrir ce tableau superbe, entouré des ouvrages de Rubens, ou dans la riche galerie du premier prince du sang ! Quelle seroit la reconnoissance des jeunes élèves, à qui l’on offriroit un si précieux modèle ! Mais le goût des beaux arts s’éteint tous les jours parmi nous : nos chef-d’œuvres dépérissent dans l’oubli ; quelques amateurs osent encore à peine braver l’inconstance d’un luxe ignorant et barbare. Lettre Sur la Musique Italienne.

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Letter/Letter to the editor

Je suis arrivé dans cette belle contrée enrichie par la nature et les arts. J’ai vu ces merveilles qui méritent l’hommage de l’univers. Mais ce que j’ai entendu est mille fois au-dessus de ce que mes yeux ont admiré. Non, on n’a point encore donné à la musique italienne tous les éloges qui lui sont dûs. Ah ! mon ami, qu’elle est brillante, hardie, élevée, pleine de feu ! qu’elle étonne, qu’elle flatte agréablement l’oreille ! qu’elle affecte délicieusement le cœur ! Quelle source intarissable de plaisir ! Il remplit mon ame de l’ivresse de la volupté, d’une volupté irrésistible. Quelle délicatesse dans les inflexions ! quelle vivacité dans les nuances ! quelle énergie ! quelle douce expression ! quelle douleur ! quelle intéressante sensibilité ! Mon ami, si tu avois entendu hier au théâtre de S. Charles Manzoli chanter le rôle de Timante dans Démophon, tu te serois écrié avec M. Delaire, avec moi, avec tous les spectateurs : c’est un Dieu qui nous parle par la voix de son Ange. Oui, la musique d’un Piccini, la vois d’un Manzoli, n’ont rien que de céleste. Ne t’imagine pas seulement le calme des vents et des ondes, mais l’enchantement de l’espérance qui répand la sérénité dans un eame agitée. Figure-toi ensuite un cœur, qui des délices d’une sécurité naissante, retombe tout-à-coup dans un abime profond de malheures et de contrariétés, palpitant tour-à-tour et de crainte et de joie. Mais que c’est mal te rendre ce que j’ai éprouvé ! Comment te peindre les charmes de cette mélodie, et te faire concevoir la douceur que je goûte encore à m’en retracer l’idée ! Non, on n’exprime point ce qu’on a trop senti. Je crois maintenant aux prodiges d’Orphée ; moi qui suis sourd et presqu’insensible à l’harmonie, comme les chênes de la Thrace, je me suis senti une oreille, un cœur pour Manzoli. Le malheureux ! on diroit que le sentiment survit dans son ame, tant il a d’expression. Pardonne-moi, mon ami, ce langage enthousiaste : je ne suis point affecté à demi. Mon ame de glace pour les objets vulgaires, est ravie, emportée par les talens sublimes. Est-il possible de te peindre l’art et la manière de la Gabrielli, la reine des cantatrices du jour ? Son facile gosier se déploie à mesure qu’elle chante ; sa voix flexible semble augmenter à chaque instant de netteté, de force et d’étendue. Tout-à-coup elle éclate et perce les airs, ou s’élève et s’enfle par degré ; puis elle laisse et descend peu-à-peu, toujours avec art, toujours pleine dans ses inflexions, toujours juste dans ses mouvemens. Est-ce une voix, un instrument, un ramage ? C’est un composé merveilleux de tout ce qu’il y a d’agréable et d’expressif dans l’harmonie. Point de luth à cordes plus sonore ni d’un son plus argentin ; point de flûte qui soupire avec plus de mollesse. Tantôt, c’est une tourterelle qui promène des sons languissans, remplis de douceur et de tendresse ; tantôt, c’est une fauvette dont la voix voltige, joue et papillonne sur les cadences les plus légères. Elles sont plus variées, aussi flexibles, aussi longues que celles du rossignol. Toujours au niveau des instrumens qui l’accompagnent, quelquefois même plus éclatante, je suis persuadé qu’elle les peut tous imiter, et même surpasser. Elle étonne, elle surprend les facultés de l’ame. On demeure immobile de surprise autant que de plaisir. Pendant qu’elle chante, l’oreille qui en est énivrée éprouve un doux ébranlement qui passe jusqu’au cœur, qui le remue et le dilate. Après qu’elle a chanté, on sent encore une tendre émotion, un retentissement semblable à l’effet des sons mourans qu’un écho mélodieux traîne encore après que la voix est expirée. Enfin, le plaisir de mon oreille se joint à celui de mes yeux ; le plaisir de mes sens double celui de mon ame, et me met hors de moi ; un charme inexprimable m’élève au-dessus des sphères des mortels ; je partage avec les dieux le bonheur de m’attendrir sur les hommes malheureux. Que les amateurs de cette musique monotone, languissante et soporative, soutiennent sa prééminence, je leur pardonne volontiers : ils sont assez à plaindre. Ils mourront peut-être, mon ami, sans avoir entendu les chef-d’œuvres des Pergoleze, des Leo, des Iomelli, des Back, chantés par Raffannelli, Manzoli, Guardouci, la Gabrielli, la Pilaia, la Girelli, etc. Mon ami, je ne crois pas me tromper, le sentiment est mon juge ; et lorsqu’il s’agit de plaisir, il ne nous égare jamais. L’homme est moins fait pour raisonner que pour sentir. Etendre son bonheur et en jouir, voilà le meilleur usage qu’il puisse faire de sa raison.