Le Spectateur français avant la révolution: IV. Discours.

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IV. Discours.

Regrets du Spectateur, sur le départ de son associé ; portrait de ce jeune homme, enlevé à la fleur de son âge, aux lettres et à l’amitié.

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Fremdportrait

O Dieu! quelle nouvelle ! mon appui, le soutien de cet ouvrage, mon cher co-Spectateur m’abandonne ; il va loin saisir la fortune qui l’appelle, qui lui sourit, et il me délaisse. Hélas ! quelle perte ! qui m’apprendra ce qui se passe dans les foyers, dans les petites loges ? Il avoit la complaisance de tout voir, de tout examiner : un zèle acte le portoit, tantôt chez ces déesses que l’on encense à l’Opéra ; quelquefois chez ces nymphes qui aspirent au même honneur. Je le voyois par-tout. Si j’entrois dans la grande allée au Palais Royal, je l’appercevois environné d’un cercle de jeunes gens qui ne se lassoient point de l’entendre : il dominoit sur eux comme un orne majestueux qui embrage des buissons. Qui ne le connoissent par ce grand jeune homme, dont la tête élevée sembloit sourire à toute la nature, qui tendoit la main à un de ses amis, parloit à un autre, et les quittoit tous deux pour courir après un troisième ? Franc et ouvert, lorsqu’il étoit dans un lieu public, toute l’assemblée étoit dans sa confidence ; il ne vouloit pas que personne ignorât qu’il alloit dîner chez une des beautés du jour, qu’il iroit à l’Opéra, puis au boulevard, et qu’il finiroit son utile journée, et se délasseroit de tous ses travaux dans un de ces temples que l’opulence élève mystérieusement à l’amour. Je ne l’entendrai donc plus traverser ma cour avec fracas, demander d’une voix forte où je suis, parcourir à grands pas mon appartement, et faire gémir mes fauteuils sous son énorme poids. Sa présence ramenoit la joie dans mon cœur. Quel chagrin eût pu tenir contre ses éclats et son rire bruyant ? Parlerai-je, de mon amitié pour lui ? comment la lui aurois-je refusée ? Après ses ouvrages, il n’en trouvoit pas de meilleurs que les miens. O ami trop rare ! pourquoi t’éloignes-tu ? Tu vas mettre entre nous l’immensité des mers, nous habiterons tous deux un monde différent. Appuyés l’un sur l’autre, nous nous soutenions contre le choc des événemens ; maintenant l’ennemi nous surprendra seuls, et nous ne pourrons lui résister. Hélas ! il est déjà près d’arriver dans cette grande ville, où l’indigence laborieuse ne reçoit la lumière qu’à travers des chassis obscurs, et fabrique dans le silence de la misère ces étoffes précieuses dont se parent les rois. Dans peu il confiera courageusement ses jours à cet élément terrible, sur lequel le plus grand navire ne paroît qu’un point. Puisse le ciel être toujours pour lui sans nuages ! Puisse un vent doux enfler les voiles du vaisseau qui doit le conduire à cet isle, où il va jouir de ses richesses ! Dieu terrible, qui commande à la tempête, qui enchaîne les vents, ou les envoye porter l’effroi sur les eaux, qui soulève l’onde écumante, et lui rend le calme quand tu le veux, daigne écarter loin de mon ami les dangers et la mort.

Lettre

D’une jeune Personne trop pressée de figurer dans le monde.

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Brief/Leserbrief

Monsieur le Spectateur, il y a bien long-temps que je vous desire : un spectateur est l’être le plus utile aux jeunes personnes de mon âge ; c’est dans son sein que nous versons nos petits chagrins ; c’est de sa bouche que nous faisons sortir la leçon que nous voulons donner à nos chers parens ; notre cœur est soulagé par cette confidence, et le respect n’en souffre point. Monsieur, nous sommes deux sœurs jeunes et assez jolies : hélas ! à quoi nous servent les graces de notre âge ? C’est jusqu’à ce moment un présent funeste que le ciel nous a fait. Ma mère qui a été très-belle n’a rien perdu de sa fraîcheur : mais deux grandes filles, l’une de seize, l’autre de dix-huit ans, sont deux maussades petits personnages qui semblent dire aux hommes : « Messieurs, il est temps que vous ne regardiez plus que nous ». Aussi leur mère a-t-elle bien soin de les éloigner de sa présence, et de les tenir tout le jour dans leur appartement, où elles s’amusent, vous jugez combien. Nous ne voyons pas d’autres hommes qu’un vieux maître de musique, dont la voix rauque et cassée n’inspire pas le goût du chant, et un maître de dessein, qui a eu le malheur de perdre un œil. Il est vrai que la nature l’a dédommagé de cette perte, en lui donnant un surcroit d’épaules ; ce qui, comme vons <sic> voyez, le rend très-intéressant. Je ne vous parle pas de notre maître de danse ; depuis que la goutte l’a fixé dans un fauteuil, il ne nous honore plus de ses visites, et nous dansons, ma sœur et moi : quel plaisir ! Mon père est le meilleur des hommes ; il nous aime tout autant qu’il peut : malheureusement cette faculté ne s’étend pas loin. Lorsque nous lui demandons un peu plus de liberté, et la permission de descendre au sallon, quand il y a compagnie : mes enfans, nous répond-il, je le desirerois de tout mon cœur ; mais votre mère. . . . Vous comprenez, il n’est pas le maître chez lui. Si quelqu’indiscret demande par hasard où sont ces demoiselles : elles sont, réplique ma mère, dans leur chambre avec leurs maîtres ; elle voudroit pouvoir dire avec leur bonne, mais elles ont eu la malhonnêteté de devenir aussi grandes qu’elle. Un homme fut, il y a quelque temps, assez imprudent pour faire demander ma main : c’étoit un très-riche parti ; il a été éconduit sur-le-champ. C’est un fou, un vrai fou, a répété ma mère ; c’est bien à l’âge de ces demoiselles que l’on se marie ! Il est vrai que mon mariage pouvoit avoir pour elle des conséquences funestes. Un petit-fils. . . . s’entendre dire dans deux ans, ma bonne maman. . . . Voilà bien de quoi faire déserter tous les adorateurs. J’ignore, Monsieur, le temps où ma mère osera nous avouer pour ses filles, et nous présenter sous ce titre à ses amis. Mais je commence à souffrir la retraite avec bien de l’impatience. Je crois lire dans les yeux de ma sœur le même desir de quitter cette cage où nous voltigeons si tristement. Peut-être ma mère, qui lit vos feuilles, en jettant les yeux sur votre lettre, se rappellera-t-elle que nous existons, et sera assez généreuse pour nous donner l’essor.