Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. IX.
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Nivel 1
N°. ix.
Le Lundi 7. de Mai 1714.
Nivel 2
On trouve dans ce Païs trois sortes
d’Assemblées réguliéres. Je ne veux que les indiquer ; je me
réserve, pour quelqu’autre ocasion, à en faire un examen plus
exact. Les plus célèbres sont les Sociétez. C’est-là que ce
qu’il y a de beau Monde de l’un & l’autre Séxe s’assemble
avec beaucoup d’éclat, d’ordre de cérémonie. C’est-là où l’on
voit tous les jours briller la magnificence ; c’est-là où les
Jeux & les Amours tiennent leur Cour. Je mets dans le second
rang les Coléges, diamétralement oposez aux Sociétes, puis que
ce sont des Assemblées de gens qui font profession d’une
dévotion plus pure que le reste des hommes, & qui ne se
réünissent ainsi à certains jours que pour s’entretenir
familiérement de choses également salutaires & pieuses. Dans
le dernier Rang sont les Féotez : ce sont des Personages graves
qui les composent. Le début est ordinairement quelque entretien
vague sur les affaires du tems ; c’est-là comme
l’Introite, qui finit, lors que toute la Troupe est assemblée,
par une distribution de Caffé, auquel succède une Colation selon
les facultez de celui chez qui se tient la Féote ; chacun
ensuite prend son parti ; les uns armez d’une Pipe, ou tournent
le dos au feu, ou s’étendent dans de larges Fauteuils ; les
autres se retirent par paire dans les coins de la chambre pour y
vider quelques démêlez qui n’avoient pû être terminez dans la
Féoté précédente ; c’est-là qu’on va méditer le moïen de livrer
un Assaut de surprendre un Cavalier, ou une Tour, d’enlever une
Dame, d’emprisonner un Roi ; pendant ce tems-là les Fumeurs
s’entretiennent de diférentes choses : quelquefois ils en
viennent à la dispute ; j’ai vû même des emportemens qui ont été
fatals à plus d’une Pipe & à plus d’un verre, emportemens
qui dans la suite ont enfanté plus d’un volume. C’est dans une
de cès derniéres Assemblées qu’on proposa une question qui fait
la matiére de la Lettre suivante, qui la sera de nos Réfléxions.
De tous les maux sortis de la boëte de Pandore, ou
d’ailleurs, je n’en connois point de plus fatals à la Société
que cette passion déréglée que tous les Hommes ont pour les
richesses : passion qui, sans hiperbole, est la cause de toutes
les miséres auxquelles les trois quarts & demi du genre
humain sont exposez. Car, si dans quelqu’état qu’on se trouve,
on se faisoit une raison, si l’on étoit content de son sort,
quels chagrins, quelles inquiétudes, quels travaux, quelles
peines ne s’épargneroit-on pas ; peines, travaux, inquiétudes,
chagrins, auxquels par conséquent on s’expose soi-même, &
qu’ensuite on ne se fait pas une affaire de rejetter sur le
comte de la Providence. Je sais ce qu’on a coûtume de dire pour
excuser cette Passion ; qu’il est naturel &, par conséquent,
innocent de desirer le nécessaire & de travailler à
l’aquerir, mais sous ce prétexte du nécessaire, ne passe-t-on
pas je ne dirai pas souvent, mais toûjours au superflu ? &
alors on couvre sa passion du beau nom de prudence ; il est bon,
dit-on, d’avoir une poire pour la soif : qui sait ce qui peut
ariver. La prévoïance est la mére de sûreté. Oui, Béroald, votre
prévoïance m’est une preuve bien certaine de la défiance que vous avez des soins de la Providence ; tous ces
beaux noms ne me déguiseront pas votre vile Passion. Cette
ardeur pour tout ce qui s’apelle richesses, cause des maux qu’on
peut mieux pleurer qu’exprimer, quand elle se trouve dans un
Homme qui tient quelque rang dans le Gouvernement ; elle n’en
produit point de moins grands lors qu’elle anime deux autres
ordres de personnes. Les Ministres de Themis & ceux des
Autels. Si cette réfléxion avoit besoin de preuves, combien de
Familles injustement rüinées, de Veuves désolées, de Sélérats
impunis, de déréglemens peu ou point repris, nous fourniroient
un triste & odieux Catalogue. C’est cette réfléxion qui a
porté les meilleurs Princes à ne confier la balance & le
glaive qu’à des Personnes ou puissamment riches, ou à qui ils
donnoient des Apointemens capables d’étoufer en eux cette
honteuse passion de l’intérêt. Maxime, graces au Ciel, pratiquée
dans notre chére République ; qu’un grand Prince imite de nos
jours avec beaucoup de succès, & dont tout véritable Pére de
ses Peuples dévroit suivre l’éxemple. Mais rien ne me révolte
davantage que lors que je tourne la vûë vers le
Sanctuaire. Tout dévroit en bannir cette criminelle Passion,
& toute l’y fomente, tout l’y entretient ; elle y est comme
sur son Trône. Tourné-je les yeux vers Rome ; le Pontife, les
Prêtres, les Lévites y sont, autant que ceux qu’ils apellent
gens du monde, en proïe à toutes les Passions qui enflamment le
desir des richesses ; vanité, orgueil, mondanité, desir de se
distinguer, de se faire des Créatures, tout cela est de leur
Evangile particulier, quoi que tous les jours, ils foudroïent
& déclament contre cela même avec toute la véhémence &
toute l’éloquence. Cependant, on entasse Bénéfices sur
Bénéfices, Evêchez sur Evêchez, on joint le Cardinalat à la
Mitre ; est-ce pour être plus en état de s’aquiter de certains
devoirs moraux qu’on prêche aux autres, & dont l’indigence
rend la pratique non seulement dificile, mais même impossible ?
N’est-ce pas bien plûtôt pour fournir plus aisément tout à la
molesse, au luxe, à la volupté ? Mais laissons Rome &
passons dans cès Païs, où la sévérité de la Réforme aura sans
doute introduit des sentimens plus purs Le faste n’y est pas à
un pareil dégré dans le Sanctuaire ; la magnificence & la Pompe y ont fait place à une aimable simplicité ;
les Docteurs des Peuples n’y sont revêtus ni du Violet, ni de la
Pourpre : peut-être leur desintéressement sera-t-il d’acord avec
la simplicité de leur extérieur ? Fasse le Ciel que cela fût !
Nous ne vérions point les Pasteurs voltiger de Troupeaux en
Troupeaux. Ils aimeroient leurs Oüailles d’un amour
véritablement paternel ; ce seroit cet Amour qui les atacheroit
à elles & non un vile Casuel. Ils travailleroient à en
déraciner le vice avec un zèle sincére, & ne laisseroient
pas à de nouveaux venus le soin de recommencer tous les jours un
Ouvrage qu’on ne devroit quiter qu’après l’avoir entiérement
perfectionné. Mais fait-on rien de tout cela ? Il est de
certaines Chaires plus lucratives les unes que les autres. Amis,
Protecteurs, Parens, Intercessions, Promesses, tout est mis en
œuvre pour ariver là. Craint-on même qu’un Troupeau, dont on est
chéri, ne s’y opose, on ne se fait pas conscience d’emploïer les
éxécrations les plus terribles pour le tromper.
Voila les ressorts qui font agir ces Docteurs, dont le
Maître faisoit gloire de n’avoir où reposer sa tête. Voila leur
désintéressement ; voila les motifs de leur zèle pour notre
conversion & la Gloire de Dieu. Je ne connois qu’un
Superville au dessus de ces indignes sentimens.
Nivel 3
Carta/Carta al director
« Je suis, mon cher Ami, dans
une colére que vous comprendrez mieux que je ne pourois
vous l’exprimer, contre cet incommode Rhûmatisme qui
vous expose à de si vives douleurs, &
vos Amis au chagrin d’être privez de votre Compagnie ;
sur tout, qu’il ne vous ait pas donné de relâche pour
être de notre derniére Féoté chez le riche Auriton ; Les
Questions ont été toutes singuliéres ; on auroit dit
qu’on avoit atendu votre absence pour être à l’abri de
votre Censure. Mais de toutes je n’en ai point trouvé
qui vous eût révolté plus que celle-ci, étant proposée
par le vieux Béroald, qui demanda si tout amour des
Richesses n’est pas criminel ? N’avoit-il pas bonne
grace de mettre cette question sur le tapis, lui qu’on
sait avoir tout fait, tout entrepris, pour parvenir à
cès gros Revenus qu’il posséde aujourd’hui. Je ne vous
raporterai point tout ce qui a été dit pour &
contre ; les distinctions artificieuses du Docteur
Rébusas, ni tout ce que le zèle ordinaire de notre Ami
Damasis lui fit dire contre une thêse qui paroissoit si
odieuse à sa spéculation, quoi que dans la pratique il
aime autant qu’un autre à voir grossir ses Pensions.
Tout cela me feroit excéder la mésure d’une Lettre ad
familiarem, que je ne vous écris que pour savoir ce que
vous pensez sur cette Proposition, &c. V.P. »
Nivel 3
Ejemplo
Que ma langue s’atache à mon
palais, que je perde l’usage de ma main droite, si je
t’abandonne, cher Troupeau que l’Eternel a commis à mes
soins, s’écrie Xanthopile, en levant vers le Ciel la
main dont il vient de signer la Requête par laquelle il
demande l’aprobation du Magistrat de la Ville où il
s’est fait apeller. Eudoxe, qui fait que son Collégue
est apellé à la conduite d’un autre Troupeau, s’écrie,
hûreux Xanthopile dont les Amis font
réüssir tous les Projèts ; Qu’y a-t-il, Eudoxe ? le
Troupeau que votre Collégue va conduire est-il plus
docile que celui qu’il laisse à vos soins ? Rien moins
que cela. Le Vice y est à son comble ; les Jeux, les
Commerces infames, l’Avarice, le Luxe, y régnent à
l’envie. Quel est donc le bonheur de Xanthopile ? quel
sujèt avez-vous de lui porter envie ? Il n’aura pas à
parler devant une vile Populace, les Princes du Peuple
formeront son Auditoire, où on ne voit que des Femmes de
la premiére distinction ; en un mot, son revenu sera
augmenté de la moitié.
