Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XXIV.
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N°. xxiv.
Le Lundi 20. d’Août 1714.
Zitat/Motto
Tout éloge imposteur
blesse une ame sincére ;
Un cœur noble est content de ce qu’il trouve en lui,
Et ne s’aplaudit point des qualitez d’autrui.
Que me sert, en effet, qu’un Admirateur fade
Vante mon enbonpoint, si je me sens malade ;
Si dans cet instant même un feu sédicieux
Fait bouillonner mon sang, & pétiller mes yeux ?
Rien n’est beau que le vrai: le vrai seul est aimable.
Un cœur noble est content de ce qu’il trouve en lui,
Et ne s’aplaudit point des qualitez d’autrui.
Que me sert, en effet, qu’un Admirateur fade
Vante mon enbonpoint, si je me sens malade ;
Si dans cet instant même un feu sédicieux
Fait bouillonner mon sang, & pétiller mes yeux ?
Rien n’est beau que le vrai: le vrai seul est aimable.
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Metatextualität
Une Avanture qui m’est arrivée il
y a quelques jours, m’a déterminé à me déclarer aujourd’hui
contre un vice que j’aurois dû ataquer il y a long tems,
& dont je vais éxaminer le ridicule sur le plan renfermé
dans les Vers de Boileau citez ci-dessus.
Allegorie
Un certain rang dans le monde
& de certains Emplois m’aïant placé dans les
circonstances de pouvoir souvent être utile, je vis fondre
chez moi il n’y a pas long tems une certaine espéce d’Etre
qui croïoit avoir besoin de mes bons offices,
& que je vais décrire, puis que je ne sais comment le
nommer, je puis cependant dire que c’est un Etre mixte,
& composé de plusieurs Etres assez antipatiques. Car on
voïoit en lui du premier coup d’œil une bassesse méprisable
qui le plaçoit au dessous de tout ce dont il aprochoit,
& qui lui présentoit tous les objèts comme infiniment
supérieurs non seulement à lui-même, mais aussi à tous les
autres ; lors qu’on considére cet Etre dans une autre
atitude, on aperçoit la bonne opinion de soi-même, qui
quelque fois se gendarme contre la Bassesse, & tâche de
l’étouffer, ou du moins de la rendre imperceptible ; cet
Etre-ci veut qu’on ajoûte foi à tout ce qu’il dit, &
qu’on le regarde comme un Juge impartial & capable de
décider de tout ce qu’il pense être sous la Juridiction ;
mais si la bonne opinion est ennemie de la bassesse, elle
n’est pas elle-même sans contraire, puis qu’on voit à
découvert dans l’Etre dont elle fait partie le Mensonge, qui
toûjours haï, fait mépriser les autres Etres qui habitent
avec lui. Cet Etre est la partie dominante dans le composé
que je décris, & sans la bonne opinion qui fait tout ses
efforts pour lui donner un air de Vérité, il
n’y a personne qui le reconnût d’abord, & qui par
conséquent ne s’en défiât. A ces trois Etres s’en joint un
quatriéme, qu’on nomme de l’Esprit ; celui-ci est à l’égard
des autres ce que le fard est sur le visage d’une Femme, il
sert à cacher tous leurs défauts, & à les introduire par
tout, sans beaucoup de peine, quelque fois même les faire
admirer. Enfin, sur tous ces Etres qui composent l’Etre
total, il s’en éléve un cinquiéme nommé l’Eloge. Tous les
autres semblent n’entrer dans la composition que pour
fortifier celui-ci, qui le fait voir par tout, qui s’atache
à tous les objets qu’il rencontre, & dont il se fait
regarder de bon œil à l’aide des quatre autres Etres qui lui
servent d’ajoints inséparables. Tout ce composé étoit revêtu
d’une tête à longue Péruque blonde, d’un air civil, &
d’un corps qu’un Mathématicien auroit assurément pris,
tantôt pour une Hyperbole, tantôt pour un Arc-de-cercle,
& quelque fois même pour une Parabole tant il se
recourboit. Cet Etre introduit dans mon Antichambre
commença, du plus loin qu’il m’aperçut, à décrire de son
corps ces figures Mathématiques, comme par
progression, de sorte que commençant à la porte par être
Hyperbole, il étoit Parabole à mes pieds, aussi-tôt redevenu
Ligne perpendiculaire, je vis l’Eloge, la Bassesse, le
Mensonge, la bonne Opinion, l’Esprit, tous faire leurs
fonctions à l’envie pour décrire mon caractére & lui
donner des couleurs empruntées de tout ce qu’il y eut jamais
de plus parfait. Enfin, après m’avoir égalé à Salomon en
équité, à Annibal en amour pour ma patrie, à Ciceron en
connoissance du droit Naturel, à Atticus en bénéficence,
après avoir mis ma Vertu au dessus de la Vertu même, après
m’avoir cité sentimens de mes compatriotes à mon égard,
enfin, après avoir fait des vœux pour moi & les miens,
& m’avoir fait un catalogue de tous les Emplois où,
selon lui, personne n’étoit plus capable que moi de
parvenir, le compliment s’est terminé à me demander ma
Protection & la permission d’une seconde visite, que je
lui accordai ; tant d’Encens devoit-il être païé d’un
refus ? Cet Etre ne manqua pas dès le lendemain de se
présenter à la même heure : Il me trouva de mauvaise humeur
contre un Laquais desobeïssant ; j’ennuïerois
si je faisois ici le recit de tout ce qu’il dit pour
aplaudir à ma colére, c’étoit l’amour du bon ordre qui étoit
le principe de mon agitation, c’étoit une haine louable
contre la desobeïssance qui m’enflamoit d’une juste
indignation ; en un mot, il auroit pû persuader à tout autre
qu’à moi, que j’avois raison, que cette passion étoit une
Vertu ; Mais comme je ne suis pas seulement Censeur des
autres, je sûs bien, après un peu de réfléxion, à quoi je
devois m’en tenir : & cet impertinent Etre s’étant enfin
retiré, je détestai mille fois l’impudence de ces flateurs à
gage, & je déplorai le malheur de ceux qui en sont
continuellement environnez, & qui devroient à tout
moment se ressouvenir de cette pensée de Virgile.
Zitat/Motto
. . . . timeo Danas & dona
ferentes.
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Fremdportrait
C’est dans cette derniére
Cathégorie que je mets le flateur Cromnas. Il connoît
Dorimont , comme on dit, de plante & de
racine ; Il sait que c’est l’amas de tous les vices.
Qu’il n’y a pas de passion dont il ne soit Exclave,
l’avarice, l’orgueil, la colére, la haine, une fureur
extravagante pour le Séxe, & une bonne opinion de
lui-même qui n’a pas de borne, sont les rares qualitez
qui ornent le cœur de Dorimont. Mais Dorimont est dans
un certain Poste éclatant, on respecte ceux qui
fréquentent Dorimont, on dit d’eux, ils sont les bien
venus chez G * * *, chez L * *, à la faveur de Dorimont,
eux-mêmes ont soin de dire par tout, j’ai dîné
aujourd’hui chez G * * *, j’ai loué une Reprise d’Ombre
cet après midi avec L * *, & Dorimont ; on sait que
G * * * & L * *, sont gens de distinction & de
mérite, qui ne voyent que des Personnes choisies, c’est
à cet Honneur chimérique qu’aspire Cromnas, il fait pour
cela sa cour à Dorimont. Il ne manque pas à son lever,
là il entretient Dorimont de la beauté de celle-ci, de
la facilité de celle-là ; de ce qu’il feint que Larissa
a dit du bon air de Dorimont. Il tâche de lui insinuer
que la Conquête de l’une lui est toute assurée &
qu’il n’a qu’à paroître, pour réduire l’autre. Il reste
long tems sur ces discours, parce qu’il sait qu’ils
flatent le panchant de Dorimont pour le Séxe. Mais
Dorimont commence-t-il à jetter sa bile sur deux ou
trois Familles qu’il a en aversion, parce qu’il en est
trop bien connu ; Cromnas, qui vient de prendre le Caffé
dans l’une de cès maisons en dit plus que le pendre pour faire plaisir à Dorimont. Quel
affreux caractére. Car enfin, Cromnas qui connoît
Dorimont, sait ce qu’il en doit penser, & il dit
tout le contraire.
Metatextualität
Après toutes ces
réfléxions éxaminées, quel cas peut-on faire d’un flateur
& d’un Homme qui se laisse flater.
