Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XXI.
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N°. xxi.
Le Lundi 30. de Juillet 1714.
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L’Homme est fait pour la Société,
& on peut dire que ceux-là renoncent à tous les avantages de
leur nature, qui, comme autant de Sauvages se dérobent à la vûë
de tous leurs concitoïens pour aller s’enterrer dans quelque
caverne éloignée de tout commerce, où ils vivent moins comme des
Créatures raisonnables, que comme des Ours farouches. Tout
l’agrément de la vie consiste dans la fréquentation des Etres
auxquels la nature nous a fait ressembler, & au milieu
desquels elle nous a placez ; Et il me semble que c’est insulter
à la Nature, ou plûtôt à la Providence, & vouloir corriger
ce qu’elle a établi avec sagesse, que d’abandonner ainsi
délibérément le Commerce de nos semblables pour aller nous
transplanter dans celui des bêtes les plus brutes. Mais en
demeurant dans la Société il y a un autre défaut à éviter, c’est
celui de se rendre trop universel. On trouve
des gens qui sont de tous les Cercles, qui s’intéressent dans
les affaires même les plus domestiques de tous ceux de leur
Ville, qui s’occupent de la Politique, du Négoce, de la
Jurisprudence, de la Théologie, qui font tous les Mariages, qui
réglent tous les Testamens, qui s’introduisent dans toutes les
Tutelles ; en un mot, qui se mêlent généralement de tout : ces
sortes de gens ne font pas attention, que dans le tems qu’ils ne
s’ocupent que des affaires des autres, il deviennent les tirans
de leur repos & la ruine de leurs propres affaires, qui sont
les seules qu’ils négligent. Pour garder un milieu, on doit se
choisir un certain nombre, dirai-je d’Amis, ou de familiers avec
lesquels on puisse passer agréablement cès momens qu’on apelle
ordinairement perdus, & que je nomme momens de récréations.
Ces sortes de récréations ont leurs régles, qui les rendent
utiles, & en même tems innocentes. On me dira qu’il est
dificile & même très rare de trouver de cès personnes telles
qu’il les faudroit pour former cès sortes de Sociétez. Cès
Sociétez ne doivent pas être
extraordinairement nombreuses, ainsi on peut se donner le tems
de chercher ce petit nombre d’Amis véritables qui doivent les
composer, je dirai plus, on peut en quelque façon former des
personnes & les rendre capables de devenir de bons, de
fidèles Amis. Entre toutes les différentes maniéres de lier
Société qui sont en usage dans la vie civile, on en trouve une
chez les Nations policées, qu’on apelle le Mariage. Il n’est pas
bon que l’Homme soit seul : voila l’origine du Mariage tirée de
la nécessité où l’Homme est de vivre en Compagnie de quelqu’un.
On se marie d’ordinaire par diférens motifs & de
diférentes maniéres ; les motifs les plus fréquens sont ou la
passion, ou la raison, ou l’ignorance, ou l’ennui d’être seul ;
quant à la maniére, elle est de deux sortes, car on se marie ou
tout à sa tête, ou tout à celle des autres. Motifs &
maniéres qui font du Mariage, l’un des plus beaux nœuds de la
Société, ou un vile Commerce sous les Loix de l’avarice, ou un
moïen constant de remplir tout ce à quoi le cœur le plus
débauché aspire. De là vient qu’on a fort bien dit, que le
Mariage a la propriété de faire changer d’humeur ceux qui s’y
mettent, puis qu’il fait d’un enjoué un stupide, & d’un
galant un bouru. Il me semble que dans une affaire aussi
importante que celle-ci, on ne devroit consulter que son cœur
& sa raison ; & les Parens ont très mauvaise grace d’étendre leurs droits jusques sur ce moment de la vie
de leurs Enfans qui les regarde uniquement, & non leurs
Péres & Méres. Mais il se trouve souvent des personnes qui,
libres du côté de leurs Parens, obéïssent, en faisant ce choix,
à d’autres tirans bien plus absolus, je veux dire aux
formidables Passions, soit pour l’argent, soit pour les
honneurs.
N’est-il pas comme assuré que le Mariage est pour Olynthe
comme une agréable perspective, il y a un point de vûë qui est
charmant ; mais passé ce point, adieu les charmes. Comme il n’y
a rien de si commun que de se marier, & de se marier par les
motifs que j’ai alléguez, doit-on être supris si l’on trouve
tant de Mariages ridicules & dignes de Censure ? Olynthe est
la Copie d’une infinité d’Originaux ;
La perpléxe Vander Twefel peut conclure de tout ceci,
qu’en fait de Mariage, il ne faut consulter que son cœur &
sa raison, & leur sacrifier & l’ambition &
l’intérêt.
Metatextualität
Une Lettre que je trouve parmi
celles de mes Corespondans, peut ici trouver sa place.
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Brief/Leserbrief
Monsieur, « Oseroit-on, sans
s’exposer à vos traits critiques, demander à être
agrégée au nombre de vos Cliens ? Il me faut des avis ;
mais des avis méditez. L’afaire me paroît assez
importante : voici le Cas en deux mots. Y
a-t-il perpléxité semblable à la mienne ? au secours,
aux avis, Mr. le Censeur, ou vous perdez, du nombre de
vos Cliens, votre très obéïssante » Vander Twefel.
Selbstportrait
Agée d’environ vingt-quatre
ans, je suis, sans vanité, quoi que ce
vice soit assez naturel à notre Séxe, d’une tournure
à n’être pas la délaissée du Village. J’ai d’un côté
trois Amans qui me solicitent furieusement,
(pardonnez ce mot, il est fort commun en Amour,) à
prendre une résolution qui finisse leurs
inquiétudes. L’un est un Chevalier bien fait à peu
près de mon âge, qui est en place pour faire
fortune ; mais il est terriblement brouillé avec les
Especes ; le second, je ne puis vous dire ni ce
qu’il est, ni d’où il descend. C’est un Etranger
assez bien fait & très spirituel, qui se donne
un rang & des tîtres, il a même raisonnablement
de ce qui se compte ; mais il n’y a presque ni Païs,
ni Ville, où on ne trouve des images vivantes de
l’ardeur & de la facilité avec laquelle il
aime ; Enfin, le troisiéme est un de ces Péres aux
Ecus presque trois fois aussi âgé que moi, qui tâche
de me prouver par Cujas & le Code, car il est
Docteur ès <sic> Loix, que je ne puis faire ni
plus sainement, ni plus judicieusement, que
d’apointer sa Requête en lui ajugeant ses
conclusions. Mon Pére me presse en sa faveur ; ma
Mére est païée pour me rebatre les oreilles du second ; & mon cœur conduit par
mon ambition, me parle pour le premier.
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Fremdportrait
A-t-on vû un dérangement de
cervelle pareil à celui de la jeune Olynthe. Maîtresse
absoluë & de son bien, & de sa volonté, &
étant d’un certain rang & d’une figure à faire une
bonne Fortune, elle s’entête d’un certain degré
d’honneur que lui promèt Arconte. L’éclat, les grands
noms, un certain Poste dont Arconte fait parade,
éblouïssent Olynthe jusqu’au point de lui fermer les
yeux & de lui boucher les oreilles sur tout ce
qu’elle voit de ce Comte, & sur tout ce que toute la
terre en dit. Qu’Arconte, semblable au second Amant de
Mademoiselle Vander Twefel, ait des Maîtresses dans
toutes les Villes où il a passé, qu’il trouve dans
toutes les ruës détournées de petites machines animées
qui se croïent en droit de l’apeller Papa. Qu’Arconte
ait la phisionomie trompeuse &
jalouse, que la médisante Renommée l’ait déchiré d’une
maniére aussi publique qu’afreuse ; le rang d’Arconte
cache tant de défaut aux yeux d’Olynthe, & elle mèt
toute sa félicité à dire avec une Comédie ; Je serai
Comtesse, mon Oncle, je serai Comtesse.
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Fremdportrait
Fadel ne nous en met pas
moins devant les yeux ; c’est un Juriste qui a souvent
vû Célantine dans son Etude ; Cette Veuve est engagée
dans des Procès inextricables dans lesquels la mort de
son Epoux l’a plongée. Le chagrin la mine, en un mot, on
desespére de la santé de Célantine. Envain Fadel lui
donne toutes les espérances possibles, rien ne peut la
tirer d’inquiétude. Fadel conçoit enfin de la compassion
pour son état, & il prend à soixante
& cinq ans la généreuse résolution d’épouser
Celantine & ses Procès, puis qu’il ne trouve point
d’autres moïens de tranquiliser l’Infortunée Célantine,
qui, sans cette vigoureuse résolution de son
compâtissant Avocat, alloit mourir Veuve, mais Veuve à
vingt-cinq ans. Célantine est-elle blâmable de donner
les mains à un assortiment si inégal, nullement, selon
moi : Mais Fadel, sauf le respect dû à la Jurisprudence,
ne donne-t-il pas des marques d’un Cerveau dérangé ;
peut-il se plaindre si ceux qui le voïent à
soixante-cinq ans faire le Galant, ne peuvent s’empêcher
de trouver risibles ces empressemens, cette envie de
plaire, ces minauderies, qui ne peuvent paroître que
desagréables, quoi qu’il veuille les rendre en quelque
maniére moins vieilles en rajeunissant toute sa parure
jusques à la Perruque.
