Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XVIII.
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N°. xviii.
Le Lundi 9. de Juillet 1714.
Suite des Reflexions *1sur les Occupations.Ebene 2
On ne peut douter que les Sociétez
ne doivent leur établissement & à cette intime union qui
regnoit autrefois dans ce Païs entre la plûpart des Habitans
d’une même Ville, & à la nécessité de prendre quelque
relâche après les ocupations les unes plus pénibles que les
autres selon les personnes. Je trouve dans cette origine
l’Innocence, l’une des qualitez nécessaires aux ocupations
agréables. Je ne doute pas même que dans le commencement on n’y
ait aussi remarqué une grande Modération. Mais que les choses
sont changées de face aujourd’hui ! D’un innocent
divertissement, d’une courte récréation, on en a fait une
Ocupation, pour ainsi dire nécessaire. Je n’outre rien quand je
dis nécessaire ; & pour en être convaincu on n’a qu’à
éxaminer le Cérémoniel de ces sortes d’Assemblées.
De peur que l’ocasion ou le lieu ne vient à manquer, on a
disposé adroitement & prudemment les choses, de maniére
qu’il n’y a point de jour, sans en excepter le Dimanche, qu’on
ne tienne Sociétez chez dix ou douze différentes Dames ; &
pour ôter aux Etrangers la peine de chercher ces aimables
Assemblées, on a ingénieusement fait imprimer une longue Liste
qu’on pouroit nommer la Carte du Païs de Commerce avec les
Dames. Commerce en Argent, Commerce en Calomnie & en
médisance, Commerce en perte de tems, Commerce en mauvaises
humeurs, Commerce en subtilitez. Pour prouver que tous ces
Commerces s’entretiennent dans les Sociétez, il n’y a qu’à
parcourir ce qui s’y passe. Mais avant cela il faut remarquer
que la sote Vanité a porté son Empire jusques sur la
Constitution de ces Assemblées ; mais en doit-on être surpris,
puis qu’elles ressortissent sous le Gouvernement des Femmes.
Clarine se présente à la Société de la Domna Laurenza, on ne
daigne pas l’y regarder ; cependant Clarine a de l’Esprit, du
Bien, du Mérite, de la Vertu même ; car c’est la premiére fois
qu’elle entre à la Société. Mais Clarine n’est pas
du rang de la Domna autrefois élevée & recluë dans un chétif
Village où les ducats de son vieux Pére ont attiré un
Gentilhomme qui l’a mise en état de tenir Société. Clarine
irritée de l’orgueil de la Domna, établit Société de gens de son
rang ; nouvel acroissement, conflict, & distinction de
Sociétez. Distinction pour le rang, mais toutes sont les mêmes
dans le fond. Comme le Jeu fait une des principales ocupations
des Sociétez, on voit aisément que j’ai eu raison d’y placer un
Commerce d’Argent, mais un Commerce tout diférent de celui de
ces Usuriers & de ces Soliciteurs qui ne trafiquent que pour
l’intérêt ; car les Joueurs hazardent leur argent, ou par
ambition, ou par prodigalité ; par Ambition pour faire tête aux
Personnes de la premiére volée, par prodigalité en s’imaginant
avoir toûjours quelques ressources assurées. Mais souvent la
ressource manque ; un malhûreux revers réduit Micile à jouër
jusqu’à son Carosse, ses Chevaux, & ses Laquais ; elle ne
sait plus où donner de la tête ; c’est une grande bréche faite à
sa réputation, elle hazarde le reste pour trouver de quoi se
refaire, elle lie Commerce de Galanterie avec quelque riche Enfant de Famille. Si Micile n’avoit jamais
fréquenté les Sociétez, en seroit-elle venuë à cès extrémitez ?
Il y a tant de choses à dire sur ce sujèt que je ne finirois
point : je me contente de dire que jamais passion n’a causé dans
les Femmes autant de desordres que l’excessive fureur du Jeu qui
régne aujourd’hui dans les Sociétez, & je m’en raporte à ce
qu’une d’elles en a dit.
C’en pouroit être un aussi efficace pour faire faire
banqueroute à tous ceux qui font commerce en Amour, en
subtilitez, & en mauvaises humeurs, & dont le fonds ne
subsiste que par le Jeu. En effet, une Femme qui aime le Jeu
aime immanquablement l’Argent, & n’est-elle
pas alors en état de faire toutes les fausses démarches que
voudront ceux qui connoissent son foible & ladisposition
<sic> de son cœur ; & où est l’homme assez brute pour
ne pas connoître d’un premier coup d’œil toutes les dispositions
d’une Joueuse. C’est-là la source de tant d’atachemens qui
sément le desordre contre l’Epouse & le Mari, entre la Fille
& la Mére. Car quelle sévérité chez une Joueuse & dans
ce Siécle-ci est à l’épreuve des ataques d’un Amant pécunieux
& toûjours prêt à augmenter la banque. Il faudoit ne pas
savoir ce que c’est que le Jeu pour pouvoir s’imaginer qu’une
séance peut se passer sans ce que j’apelle mauvaises humeurs.
Encore est-ce peu de chose. Rarement s’en tient-on là. Car comme
ou <sic> ne jouë guére, sur tout gros Jeu, sans qu’il y
ait une perte considérable, combien de fois arive-t-il, pour
parler avec un Chinois dans un Auteur moderne, qu’en regardant
son image fixement, on grince les dents, on mord ses doigts, on
frape du pied contre terre. Je ne parle pas des blasphêmes, des
imprécations auxquelles un certain reste de pudeur a jusqu’ici
fermé l’entrée dans les Cercles de Femmes, qui,
s’ils n’en disent pas tant, n’en pensent souvent pas moins. Mais
si ces emportemens furieux ne paroissent point dans leur visage,
le decorum les empêche-t-il de metre en œuvres certains tours
d’adresse & de subtilité. Les plus honêtes gens ne sont pas
toûjours à l’épreuve de la délicate tentation de gagner en un
moment une grosse somme en se servant de son savoir-faire. Comme
les foiblesses, ou plûtôt les vices d’un Joueur, ou d’une
Joueuse, sont communs à tous les autres : comme Agnès emprunte à
gros intérêt aussi-bien que Jantine, comme Sélénie dont le Mari
est avare au suprême degré, suce Lytron ce vieux Financier,
aussi-bien que Lucine le jeune Mondor à qui elle donne maints
rendez-vous à l’insu de sa Mére, qui ne veut pas la marier dans
l’apréhension d’être apellée Grand-Mére : faut-il s’étonner si
dans les Sociétez on se déchire sans miséricorde. Sur tout si
les Membres d’une Société n’épargnent pas ceux d’une autre, qui
n’étant pas présens pour repousser des traits d’autant plus
redoutables, qu’étant lancez par des Personnes qui ne manquent
pas de génie, ils sont ordinairement couverts de quelques
Véritez, ou du moins de quelques Vrai-semblances. Il est inutile
que je m’étende sur l’atrocité de ce vice, & je ne ferois
que répéter ce que mille ont dit avant moi, qu’il n’y a personne
qui y soit plus sujet que les Femmes. Je mets des bornes à cès
Réfléxions par celles que j’ai à faire sur la perte du tems,
qui, parce qu’elle est irréparable en est d’autant
plus pernicieuse. Y a-t-il des endroits, ni des ocasions dans la
vie, où on le perde davantage, ce précieux tems, que dans ces
Assemblées, & non seulement on le perd, mais même on en fait
un très méchant emploi, comme nous venons de le voir, ce qui est
pis. En éfèt, la vie de ces
Membres assidus de Société font un certain cercle peu étendu :
car qu’a fait Lucie & sa Fille depuis six ans, elles se sont
couchées, elles se sont levées, elles se sont parées, elles ont
diné ; elles ont joué. Ne voila-t-il pas une distribution du
tems, je ne dis pas bien Chrétienne, mais seulement bien
raisonnable.
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Les
plaisirs sont amers d’abord qu’on en abuse : Il est bon de
jouër un peu,
Mais il faut seulement que le Jeu nous amuse.
Un Joueur d’un commun aveu,
N’a rien d’ humain que l’aparence,
Et d’ailleurs il n’est pas si facile qu’on pense,
D’être fort honnête Homme & de jouër gros Jeu.
Le desir de gagner qui nuit & jour ocupe,
Est un dangereux éguillon.
Souvent quoi que l’esprit, quoi que le cœur soit bon,
On commence par être dupe,
On finit par être fripon.
Mais il faut seulement que le Jeu nous amuse.
Un Joueur d’un commun aveu,
N’a rien d’ humain que l’aparence,
Et d’ailleurs il n’est pas si facile qu’on pense,
D’être fort honnête Homme & de jouër gros Jeu.
Le desir de gagner qui nuit & jour ocupe,
Est un dangereux éguillon.
Souvent quoi que l’esprit, quoi que le cœur soit bon,
On commence par être dupe,
On finit par être fripon.
Metatextualität
Je ne puis m’empêcher d’insérer
ici une petite Lettre qu’on vient de m’écrire sur ce sujèt.
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Brief/Leserbrief
« Puis que vous nous
entretiendrez des Sociétez, Mr. le Censeur, il ne faut
pas douter que le Jeu ne fasse partie de
votre éxamen ? Je puis même augurer que vous voudriez de
bon cœur voir ces Jeux, sur tout ceux où l’on risque
beaucoup, entiérement abolis. Je crois que les
déclamations n’y feront pas beaucoup : mais j’ai imaginé
un moïen d’y mettre des bornes. C’est d’avertir les
Maris qu’ils sont en droit, par les Loix, d’obliger les
Gagneurs à restituër l’argent que leurs Femmes ont
perdu. Parce que celles-ci, par la Loi, n’étant pas
libres, ne peuvent faire aucun Acord ou Convention sans
le consentement de leurs Maris auxquels elles sont
sujetes. S’il se trouvoit quelque Mari qui eut le
courage d’intenter une pareille action, on veroit
bien-tôt la mesintelligence, la défiance & la
dissention, semez dans ces Académies où les Joueuses
tiennent les Chaires : c’est le seul moïen, à mon avis,
de donner une furieuse entorse au Jeu. » R.J.
Ebene 3
. . . . L’aube du lendemain
Souvent les trouve encor les Cartes à la main,
Alors pour se coucher les quitant non sans peine
On se plaint du malheur de la nature humaine,
C’est ainsi qu’une Femme en faux amusemens,
Sait du tems qui s’envole perdre tous les momens.
Alors pour se coucher les quitant non sans peine
On se plaint du malheur de la nature humaine,
C’est ainsi qu’une Femme en faux amusemens,
Sait du tems qui s’envole perdre tous les momens.
1* Discours XIV.
