Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XVII.
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N°. xvii.
Le Lundi 2. de Juillet 1714.
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Metatextualität
J’avois commencé à mettre en ordre
les réfléxions que j’avois faites sur les abus des Sociétez,
dans le dessein de tenir la promesse que j’ai faite il y a
quinze jours, lors que je reçus une Lettre d’une Personne
dont j’en avois reçû une il y a plus d’un mois, & par
laquelle elle me faisoit des reproches de ne pas faire
autant de cas de sa correspondance que de celle de
quelqu’autre, c’est ce qui m’a déterminé aux réfléxions
suivantes.
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Fremdportrait
Tels sont la plûpart des
hommes ; mais je n’en vois pas qui porte l’excès plus
loin que Témoléne, dont l’Amante désolée m’écrit la
Lettre suivante.
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Brief/Leserbrief
« Une Fille la plus
malheureuse qui soit sous les Cieux a recours à
vous, Mr. le Censeur, dans la circonstance la plus
triste où on puisse jamais se trouver.
Permettez-moi le recit de mes desastres pour vous
en faire connoître toute l’étenduë, & en même
tems combien j’ai besoin de vos salutaires avis.
Jugez si mon sort est moins rude que celui de Job,
accablée par tant de sinistres nouvelles. La
douleur me posséde à un tel point
que je ne sais de quel côté me tourner, je ne sais
à qui me fier : je crains même de me voir à tous
momens enlever d’ici. Consolez l’infortunée
Lérine : ou du moins vengez-la en faisant
connoître à tout le monde l’indigne procédé d’un
détestable hipocrite. » De F * * * proche
Bruxelles le . . . . Lérine.
Selbstportrait
Née d’un Pére qui
ocupoit un des premiers Postes de la Province,
j’ai été élevée avec des soins qui avoient jeté
dans mon Ame les semences de la Vertu la plus
pure, semences qui sans doute auroient porté leur
fruit, si le fatal destin ne m’avoit enlevé le
plus vertueux de tous les Péres, & peu après
la plus sage & la meilleure des Méres. Je
restai avec un Frére sous la Tutelle d’un Frére de
mon Pére, qui a extérieurement toutes les qualitez
de ce cher Pére, que je croïois avoir retrouvé en
lui. Mais, hélas ! ces dehors sont-ils toûjours de
concert avec le Cœur ? Mon Frére fut
envoïé à l’Académie, & je restai chez
Témoléne, mon Tuteur, qui feignoit d’abord de
m’inspirer pour la Vertu tous les sentimens que
chacun croit qu’il a. En éfet, il passe pour le
Pére des Pauvres, le Protecteur de l’Innocence,
l’Ennemi de ces infames commerces si à la mode
aujourd’hui ; en un mot, c’est un piller de
l’Eglise. Mais les gens qui en jugent ainsi ne
l’ont jamais vû dans son domestique ; j’y ai été
trompée comme les autres : mais venons au fait.
Témoléne n’a pû voir long tems les Progrès que je
faisois dans le chemin de la Vertu, il m’en
détourna bien-tôt, aïant conçû pour moi des
sentimens, qui m’ont été depuis si fatals, &
qu’il voïoit bien qu’il ne pouroit m’inspirer s’il
continuoit à travailler ; bref, il me mit en mains
tous les Romans du monde, ce fut le premier poison
qui s’empara de mon ame, & qui y causa une
révolution que vous pouvez vous imaginer
connoissant si bien le cœur de l’homme. L’Opéra,
la Comédie, enfin les Sociétez, ces détestables
Académies de Jeu & d’Amour achevérent de banir
de mon cœur tous les sentimens
d’honneur & de vertu pour faire place à des
passions qui jusqu’alors m’avoient été inconnus.
Témoléne ne me vit pas plûtôt moins sévére &
plus libre que de coûtume, qu’il osa me déclarer
tout ce que son adroite hypocrisie m’avoit caché
jusqu’alors. C’étoit la premiére déclaration que
j’eus jamais enténdu ; j’en fus interdite autant
que de son impudence. Le traître en profita, &
en tira de moi avec bien peu de peine mon
consentement pour un mariage qui paroissoit devoir
me rendre hûreuse pour le reste de mes jours ;
mais j’ignorois encore que j’avois affaire à
Tartufle en original. Sous certains prétextes que
je goûtai, qui étoient vraisemblables, & que
je serois trop longue à vous raporter, le perfide
me fit consentir à des Noces anticipées qui me
coûterons des larmes le reste de mes jours. Ce fut
alors que je connus le vrai caractére de Témoléne.
C’est alors que je découvris que ces trésors
immenses qu’il a amassez sont en grande partie le
bien de ces Pauvres dont on le croit le Pére,
& que de ces quêtes secrètes qu’il fait si
souvent, son cofre est le premier qu’il partage.
Il protége l’innocence, mais ce
n’est qu’en la rendant criminelle. Flavie qu’il a
richement mariée, il en avoit été l’Amant favorisé
pendant plusieurs années : & Lucile à qui il a
fait gagner un Procès important, n’a pû obtenir sa
recommandation qu’en lui sacrifiant son honneur
pour éviter d’être réduite à la mendicité. Voila
quel est Témoléne. Mais il a mis le comble à ses
injustices par sa conduite à mon égard. Sa brutale
passion n’a pas plûtôt été satisfaite que ses
ardeurs se ralentissant, il m’a fait sentir
l’impossibilité qu’il y avoit à faire consentir
l’Eglise à permettre à un Oncle d’épouser sa
propre Niéce. Quel coup cette déclaration ne
porta-t-elle pas à la tranquilité dont je
jouïssois. Mais ce n’étoit pas assez pour Témoléne
de m’avoir enlevé ce que j’avois de plus cher,
j’aprens qu’il travaille à m’enlever un bien
considérable que la mort de mon Frére vient
d’augmenter à un point capable de le rendre
l’objèt de son envie. Le traître, l’infame, m’a
déja comme chassée de sa maison en me relégant
dans une de mes Maisons de campagne, d’où je vous
écris celle-ci : Le Sécrétaire de ce barbare, que
j’ai mis dans mes intérêts, m’écrit, pour surcroît
de douleur, que cet indigne ne trouvant point
d’autre moïen pour s’emparer de mon bien qu’en
publiant ma honte, il a résolu de forger un
commerce infame avec un misérable Laquais.
