Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. X.
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N°. x.
Le Lundi 14. de Mai 1714.
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Allgemeine Erzählung
A quel turbulent embaras le
commencement de cette semaine ne nous arrache-t-il pas
enfin ? Notre Ville étoit devenuë un nouveau Cahos : tout
n’y étoit que confusion ; il n’étoit pas permis, en
s’exposant dans la ruë, d’espérer de raporter Gands,
Chapeaux, Epée. L’un vous acrochoit d’un côté, l’autre vous
donnoit de la tête dans l’estomac d’un autre côté, pendant
qu’un autre vous écrasoit les pieds, & quelque fois
joignoit l’impertinence d’un ridicule compliment aux
douleurs que son Etourdîrie vous faisoit ressentir. Ici
j’entends batre la Caisse & sonner la Trompette ; j’y
cours, je crois qu’on va publier la Paix Générale, ou qu’on
va r’ouvrir le Temple de Janus déja à demi-fermé : Que
trouvé-je ? une douzaine de Personnes, qui, par mille
contorsions impertinentes, des farces les plus puériles, des
discours les plus fades, assemblent autour d’eux une oisive
Populace, qui, pleine d’admiration, écoute la bouche ouverte
un Bateleur qui souvent se rit de sa sotise. Je ne trouve
rien de surprénant quand je vois Jaques, le Savetier de mon
coin, & Margot la Laitiére, pendant deux heures
attentifs aux momeries d’un Bouson ; mais quand
j’y rencontre le Philosophe Crates & la prude Laurentia,
j’avouë que je ne sais plus qu’en penser, & je suis sur
le point, en suivant ces modèles de sagesse & de
Prudhommie, de devenir l’atentif admirateur des sotises de
Gilles & de Sans-soucis. Je me sauve de cette cohuë, je
rentre chez moi bien résolu d’atendre que le Soleil ait
quité Horison. Je sors alors pour aller chez mon Libraire,
ou dans la Boutique de Johnson, aider à censurer ma Censure.
Je crois que l’obscurité, & les vapeurs de la boisson,
que je vois couler abondamment de tous côtez, auront ssé cette remuante multitude. Je m’imagine
qu’alors je serai à l’abri de voir tant de sotises : Je
passe par hazard vers un certain Endroit de mauvais augure,
& là je trouve un nouveau Spectacle, & un nouveau
genre de Spectateur. Je m’aproche, & à la faveur d’une
sombre flamme que jettent, malgré le vent, deux paquets de
Corde godronnée. J’aperçois une multitude d’Hommes, de
Femmes, d’Enfans de tous âges & de toutes conditions,
atroupez devant un Théatre & environné d’une vingtaine
de Carosses, mais Carosses à Armoiries, qui renferment des
Spectateurs que la honte cache derriére leurs glaces. Je
m’informe pour quel sujèt cette Assemblée se tient si tard,
& l’on me rapelle dans la mémoire les paroles que Phedre
met dans la bouche d’un Prince.
On ne peut que plaindre cette multitude
téméraire, dis-je en m’éloignant, qui confie sa vie, le plus
précieux Trésor qu’elle a reçû du Ciel, aux conseils d’une
Femme, & aux Drogues d’un Charlatan, que la seule sotise
du Peuple rend célébres.
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Quantæ putatis esse vos dementiæ, Qui capita vestra
non dubitatis credere.
Cui calceandos nemo commisit pedes.
Cui calceandos nemo commisit pedes.
Metatextualität
On ne peut douter que toutes cès
diférentes Sénes n’aïent fourni plus d’un sujèt à ma
Censure. Une Lettre que je viens de recevoir, & que je
joindrai ici, me fait connoître qu’on s’atend à m’entendre
aujourd’hui passer en revûë les ridicules objèts de la
Foire, où l’on voit en abregé toutes les Folies des Hommes.
Car enfin, peut-on donner un autre nom à toutes les vaines
ocupations de cette huitaine. J’y ai sur tout trouvé trois
endroits qui ont absolument révolté la bonne humeur où
j’étois depuis quelques jours. Ce sont les Spectacles, les
Jeux, & les Commerces.
Exemplum
Nous nous récrions souvent
contre ces Fêtes de Taureaux si ordinaires en Espagne, où
les Spectateurs ont la cruauté de se divertir aux dépens des
fraïeurs & du sang de plusieurs braves Chevaliers qui
hazardent leur vie contre un Animal que sa fureur rend
terrible.
Metatextualität
Voici la Lettre dont j’ai
parlé ci-dessus.
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Brief/Leserbrief
Mr. le Censeur, « Comme je ne
doute en aucune façon que notre Kermes ne soit,
quelqu’un de cès jours, le sujèt d’un de vos discours,
soufrez que je décharge mon Cœur dans votre Sein. Je
suis dans une colére indicible contre ces
détestables Spectacles qui nous environnent de tous
côtez. Jusqu’ici je n’y trouvois aucun mal. Mais une
fatale expérience m’a bien fait connoître, à mon grand
regrèt, combien je m’étois trompé. & je vous écris pour vous
exhorter à les censurer de la belle maniére : vous
obligerez votre serviteur, P.G * *. »
Allgemeine Erzählung
J’y menai l’autre jour ma Famille qui est
composée d’un Garçon & de deux Filles, dans cet
âge qu’on apelle nubile. Je m’imaginois qu’ils
voïoient toutes cès boufonneries du même œil que
moi : mais à peine ai-je été de retour chez moi, que
leurs entretiens m’ont bien tiré d’erreur. Je n’ose
coucher sur le papier tout ce que je leur ai entendu
dire, de mon Cabinèt où ils ne me croïoient pas
enfermé ; une certaine confidence libre, qui régne
ordinairement entre les Fréres & les Sœurs de
cet âge, autorisoit je ne sai combien de demandes
curieuses sur les impures saillies de Gilles, &
les gestes indécens de la Danseuse ; en un mot, j’ai
compris que ce Spectacle a jeté je ne sais combien
de semence de corruption & de déréglement dans
l’ame de cès jeunes gens, & j’en tire une
conséquence pour tout le reste de Spectateurs, qui
me fait juger que rien n’est plus criminel que cès
Spectacles,
Metatextualität
Le zèle de ce bon Pére me paroît
assez bien fondé ; mais, comme on dit, c’est après la mort
le Médecin. Puis qu’il avoit déja assisté à cette sorte de
Spectacles, avoit-il donc l’esprit assez bouché pour n’avoir
pas ramarqué par les éclats de rire, les chuchillemens, les postures des Spectateurs & des
Spectatrices les plus distinguées, qu’on entre naturellement
dans le génie corrompu de cès Boufons, & qu’on avale le
poison avec plaisir. Je suis obligé de remettre à une autre
fois mes réfléxions sur les Jeux & les Commerces, pour
dire un mot d’une Lettre publique écrite lundi dernier au
Censeur, par un charitable Anonyme.
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Onc de ma vie n’ai porté Besace,
Sous St. François le fou, ni sous le fourbe Ignace ;
Onc en ma vie fus-je entré
Par oficieux Ami, ni par Dénaturé :
Onc n’ai reposé sur la dure,
Oncque ne fus Ingrat, Espion, ni Parjure.
Onc en ma vie fus-je entré
Par oficieux Ami, ni par Dénaturé :
Onc n’ai reposé sur la dure,
Oncque ne fus Ingrat, Espion, ni Parjure.
Ebene 3
qu’il
hasardoit sa Feuille volante pour sonder le goût du Public.
Metatextualität
Je
remets à une Lettre particuliére à vous en dire davantage,
car je ne veux pas ennuïer mes Lecteurs d’une réponse plus
longue qui ne feroit rien pour la Correction des vices.
