Le Mentor moderne: Discours I.
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Discours I.
Zitat/Motto
Ille quem requiris. C’est
l’homme qu’il vous faut.
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Il n’y a point de passion plus
generale, que le desir de se faire connoitre, & de
communiquer aux autres hommes ses talens, ses vertus, ses
sentimens, & ses lumieres. Quoi qu’elle se varie sous
differentes formes, elle est de la même nature dans toutes les
ames. Les gens d’un genie superieur en sont tellement gouvernez,
qu’ils ne peuvent pas souffrir même, que le public tombe dans
quelque erreur par raport à leur Physionomie. Un certain Mr.
Airs, excellent Maitre à écrire, a eu soin de placer son
Portrait à la tête d’un savant Traité, où il enseigne à la
jeunesse Britannique l’Art important d’acquérir une
belle main. La même particularité est encore remarquable dans
l’Auteur d’un Livre intitulé : La Clef des interêts simples
& composez, contentant des regles pratiques claires &
étendues, pour toutes sortes d’interets, & pour les termes
du payement, quels qu’ils puissent être. Cet honnête homme se
dedommage lui-même & le public du malheur qu’il a de vivre à
Chester, en nous venant voir à Londres, placé vis à vis de son
Titre, en Perruque de Sénateur, en Robbe flottante, &
entouré d’un feuillage de Lauriers. Ce n’est pas tout ; pour ne
nous laisser rien ignorer de ce qui concerne un Auteur si utile,
il a orné son Portrait de l’Inscription suivante : Johannes
Ward, de Civitate Cestrie, ætat. fuæ an. 58. Dom. 1706. Rien ne
me confirme d’avantage dans l’idée que j’ai de l’étendue de
cette sorte d’ambition, que l’air serain & content, qu’on
remarque dans ces Portraits, & la grande vanité, qu’un de
nos Compatriotes titre d’une pareille source. On le connoitra
facilement sans que je le nomme, c’est 1homme de l’univers le plus
peint, ses traits & sa Phisionomie courent toutes les rues
de cette bonne Ville ; tous les plus habiles Peintres se sont
exercés sur lui ; & leur zele a été soutenu par tous nos
Graveurs, & par tous ceux qui ont le talent de multiplier
les Tableaux. Je me souviens d’avoir vu ici un certain Jean
Gale, Musicien vagabond, qui en joüant de la Musette, procuroit
au peuple le plaisir de former des danses rondes à l’entour de
sa figure. Rien n’étoit plus connu que son visage, & tous
les Peintres se disputoient l’honneur de la réüssite. Je ne sai
pas trop, s’il y avoit quelque chose de moins solide dans
l’honneur que ces Messieurs faisoient à ce celebre Joueur du
Musette, que dans la réputation que s’est acquise notre dit
Compatriotte, aussi bien que tous ceux, qui aiment à se trouver
dans le cerveau des autres. Quoi qu’il en soit le motif de nos
plus grands efforts d’esprit, & de la plupart des actions
éclatantes & utiles, qui devroient sortir d’une source plus
noble & plus pure. Par bonheur, il n’importe
gueres au public, quel principe nous anime à travailler pour
lui, pourvû que les services, qu’on s’efforce à lui rendre,
soient réels & importants.
Metatextualität
J’avoue ingenument, que cette espece de vanité entre
beaucoup dans l’entreprise que j’ai formée de guider la
conduite de ma Nation, & que je me flatte même, que mon
Lecteur ne renvoyera pas mon amour-propre tout-à-fait
mécontent, mortifié ; sur tout si mon Projet n’a rien que de
louable. On en jugera par une exposition concise, que je
m’en vais en donner. Je me serois bien gardé de prendre dans
cet Ouvrage le titre de Gouverneur, si je n’avois pas été
persuadé, que les qualitez nécessaires pour s’aquiter
dignement de cet emploi ont plutôt leur source dans
l’intégrité du cœur, que dans le genie & dans les talens
de l’esprit. Tous homme est le maitre de parvenir à cette
premiere sorte de merite : il est vrai, que plus il en
approche, plus il se rend accessibles la justesse du
raisonnement, & les agrémens de l’esprit. Ce que vous
demanderez sur-tout dans votre Gouverneur, c’est la probité,
la justice, & en un mot le caractere d’honnête-homme.
Si, avec ces qualitez du cœur, vous le
trouvez spirituel, ingénieux, agréable, vous tirerez de ses
Leçons non seulement les moiens de marcher d’un pas ferme
dans la route de la vertu, mais encore celui de l’embellir,
& de la parsemer de fleurs. L’Histoire de ma vie passée,
que je vous tracerai dans quelques paniers suivans, vous
fera voir, si j’ai donné d’assez fortes preuves de cette
integrité, qui doit nécessairement être la baze de mon
Caractere, & si j’ai les talens & les secours qu’il
faut, pour assaisonner d’un sel agréable & piquant la
solide bonté de mes preceptes. Le grand but de mon Ouvrage
sera de proteger le vrai merite & l’industrie, de faire
l’éloge de la valeur & de l’habileté, d’encourager les
honnêtes gens & les gens de bien, de confondre
l’impudence, d’exposer au mépris l’oisiveté, la vanité,
& la bassesse d’ame, & de rompre les mesures de la
profanation, & du libertinage. Il ne me sera plus
possible de remplir un projet de cette nature, à moins que
de garder une impartialité parfaite, à l’égard des choses
& des personnes, & de m’attacher inviolablement non
seulement aux regles d’une seine morale, mais
encore aux bonnes manieres, & à cette politesse, qui a
son principe dans une raison épurée. Comme l’usage
déraisonnable, qu’on fait d’ordinaire de l’éducation, &
de la fortune, est la source de tous les malheurs publics
& particuliers, rien ne saroit être d’une utilité plus
generale, que les censures, ou plutôt les avertissemens,
d’un Gouverneur attentif, qui suit ses Eleves dans tous les
differens états, & dans toutes les circonstances
diverses de la vie ; surtout, si ses preseptes sont marquez
au coin de la charité, & de la bonté du cœur. Pour
contribuer au bien public tout ce qui me sera possible, je
m’efforcerai à augmenter par mes reflexions, les douceurs du
commerce civil, les charmes des Dames, la richesse des
négocians, & l’industrie de ceux qui s’appliquent aux
arts : je m’engage même à avoir un égard tout particulier
pour ceux qui excellent dans les metiers, qui influent si
fort sur le bonheur du genre-humain. Un bon nombre de
personnes, qui n’ont jamais daigné tourner leurs reflexions
de ce côté-là, ont de la peine à se mettre dans l’esprit,
que la Providence, pour unir d’avantage les
hommes, & pour les rendre plus chers les uns aux autres
par des besoins mutuels, a trouvé à propos de mettre la
liaison la plus étroite entre le cerveau d’un citoïen, &
la main d’un autre. Le Charpentier, & le Serrurier sont
aussi nécessaires aux Mathématiciens, que mon Clerc l’est à
moi, dont l’écriture n’est pas assez lisible pour être
imprimée. Je suis tellement convaincu de la vérité que je
viens d’établir que j’ai résolu de donner dans mon Ouvrage
aux artisans distinguez un rang parmi les personnages les
plus illustres. Pour montrer le respect que j’ai pour eux,
je commencerai par le Peintre. Il est artisan par raport à
l’execution de son Ouvrage, mais à l’égard de l’invention,
de la disposition, & de l’esprit qu’il donne à ses
Tableaux, il est à peine au dessous du Poete. Je trouverai
peut-être ailleurs occasion de m’étendre sur ceux qui
brillent dans cet art : pour à présent, je me contenterai
d’avoir fait voir aux hommes qu’il y a entre toutes les
productions humaines, qui sont utiles à la societé, une
rélation plus étroite & plus nécessaire, qu’elle ne
paroit à l’orgueil des savans : l’experience m’a fait voir
jusqu’à quel point leur vanité se trompe ;
c’est pour cette raison que je me déclare protecteur de tous
ceux qui professent les arts méchaniques, depuis M. Rowley
qui travaille à perfectioner <sic> les Spheres,
jusqu’à Bartholomée Pigeon, fameux Coupeur de cheveux. On me
demandera, peut-être, quelle vocation je puis avoir pour
m’ériger en Directeur de la conduite de tout le
genre-humain ; mais, on n’a qu’à me lire avec attention deux
ou trois jours de suite, pour être persuadé, que j’ai assez
tong-tems exercé le métier de Gouverneur particulier, pour
être qualifié duement, pour être Gouverneur public. Au
reste, l’Ouvrage que je vais publier par Lambeaux est unique
dans son espece, & l’on n’en voit point à present qui
tendent à une fin semblable. Tous les autres sont presque
des recits de ce qui se passe dans le monde : comme
l’ordinaire ils ne servent qu’à animer les passions de mes
Compatriotes, je prendrai quelquefois la peine le jour après
l’arrivée de lettres étrangéres, d’en donner une idée
exacte, & de rectifier les impressions qu’elles ont
faites. L’esprit de parti est trop violent parmi nous, pour
l’exclure de mes reflexions. Quoi que je sois
impartial a cet égard, il m’est impossible d’être neutre :
j’y suis trop intéressé, pour ne pas embrasser quelque
parti ; & je suis bien aise de déclarer ici ouvertement,
que par raport au Gouvernement Eclesiastique, je suis Tori ;
& Whig, par raport au Gouvernement de l’Etat. Mes
correspondances, & la peine qu’il m’en coute, pour
assembler mes pensées, pour les digerer, & pour les
exprimer dans un stile convenable, m’oblige de mettre le
prix de mon petit papier plus haut d’un demi sol que ce
qu’on vend les autres feuilles volantes. Tous ceux, qui ont
quelque chose à me communiquer, sont priez d’adresser leurs
Lettres Franco à M. Mentor Ironside Ecuier, chez M. Touson
dans le Strand. Je déclare, que je ne prétens entrer en
conversation avec personne, que par le moien <sic>
d’un commerce de Lettres. Je suis un homme d’âge ; &
l’emploi de Gouverneur particulier, dont je suis chargé dans
une Famille considerable, demande une grande partie de mon
tems, quoi que je trouve le personnage que j’y joue trop
borné, pour y renfermer mes talens pendant toute ma vie.
D’ailleurs, j’ai déjà si bien dressez mes
Eleves, qu’ils savent se guider tous seuls, & que
lorsqu’ils s’écartent de leur route, le moindre de mes
signes les remet sur les voies aussi tôt. Vous voilà au
fait, ami Lecteur, vous voiez que mon but est de faire en
sorte que la Chaire, le Bareau, & le Theatre,
travaillent de concert à l’avancement de la pieté, de la
justice, & de toutes les autres vertus. Je me trouve
affranchi de tous ces égards, qui genent la candeur d’un
homme, & je ne suis obligé à aucun ménagement pour aucun
mortel, ni pour aucun parti. Je me vois un bon viellard
<sic>, qui a déjà un pied dans la fosse, & qui se
prépare à passer bientôt dans l’Eternité. Les seules sources
de chagrin, qui subsistent encore pour moi, c’est la douleur
& le vice ; & si je suis assez heureux pour me
garantir de ces deux maux, je suis à l’abri de tous les
autres. L’ambition, l’envie, la volupté, l’esprit de
vengeance, sont des excrescences de l’ame, que j’ai réüssi à
couper il y a long-tems. Comme elles ne difforment pas
seulement ceux qui les nourrissent, mais qu’elles leur sont
encore douleureuses, je ne négligerai rien pour
porter les autres hommes à travailler à leur guerison en
suivant la même méthode, qui m’a si bien succedé.
1Le fameux Sacheverel.
