Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XLIII.
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N°. xliii.
Le Lundi 31. de Décembre 1714.
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Brief/Leserbrief
Monsieur, « Je crois qu’il n’y
a qu’à vous que je puisse avoir recours ; Vous faites
profession d’équité : de grace mettez-la en pratique
dans cette conjoncture. Un Esprit de travers vient de me
chercher noise, & en moi il fait un Procès à tout
mon Séxe. Il s’agit entre lui & moi de savoir lequel
est le plus Noble de l’Homme ou de la Femme. Peut-on
croire qu’un galant Homme soit capable d’agiter une
semblable question. C’est cependant, ce qui est arrivé,
& même dans une Assemblée assez nombreuse ; mais où
il ne s’est pas trouvé d’autre Homme assez téméraire
pour juger d’un différent qui intéresse les deux moitiez
du Genre humain, & nous sommes tous convenus qu’on
s’en raporteroit à vos lumiéres. Je ne vous dis pas
toute la confiance que j’y ai, de peur
qu’on ne die <sic> que je veux corrompre votre
intégrité par mes louanges ; mais je ne puis m’empêcher
d’avouër que j’ai ressenti je ne sais quel mouvement
d’une joïe secréte, lors que j’ai vû qu’on vouloit s’en
raporter à vous, & je suis convaincuë que la bonne
cause triomphera du Ridicule de l’agresseur, & que
vous voudrez bien me croire, &c. » He † Belote.
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Exemplum
Un Historien raporte qu’il se
trouva à Rome une Femme veuve de son vingt-deuxiéme
Mari, & un Homme qui venoit de perdre sa
vingt-deuxiéme Femme, que le Peuple & le Sénat les
engagérent à se marier ensemble, & que la Femme
étant morte la premiére, tous les Hommes & les
Garçons, jusqu’aux petits Enfans, assistérent à ses
funérailles, portant chacun une branche de Laurier en
main pour marque de la Victoire que leur Séxe venoit de
remporter sur l’autre.
Metatextualität
Ainsi, je n’ai
garde de l’hazarder. Mais pour satisfaire aux solicitations
de celle qui écrit la Lettre, je raporterai ce que la Raison
dicte, & je laisserai la liberté au Lecteur de juger.
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Nous trouvons d’abord que l’Auteur
de l’éxistence de l’Homme & de la Femme a porté un Arrêt
qui ordonne, que la Femme sera sujette à l’Homme. Mais on a
coûtume de répondre que c’est une punition, & qu’il en
étoit par conséquent tout autrement avant le Péché, ou que
du moins ils étoient égaux. Ceux qui tiennent contre la plus
aimable moitié du Genre humain, oposent que la punition du
Serpent, qu’il remperoit sur terre, ne supose pas qu’il eût
des pieds avant qu’il eut fait pécher la premiére Femme,
& que le Créateur ne fit que convertir en peine ce qui
étoit naturel. Ils ajoûtent une considération bien
injurieuse au Séxe, c’est qu’après qu’elle eut été formée,
Dieu ne dit pas d’elle comme de ses autres Ouvrages, qu’elle
étoit bonne. Ils veulent même conclure, que les Femmes n’ont
pas d’Ame, de ce que le Créateur, après avoir bâti la Femme,
ne lui soufla pas respiration de vie, comme à
l’homme. D’où l’on conclut, que si la Femme agit comme
l’Homme, c’est par imitation, c’est par coûtume, c’est
machinalement, comme le reste des Animaux, dont l’Ame est
dans le sang. On continuë les réfléxions sur la premiére
Femme, & on trouve qu’Adam étoit à peine éveillé, qu’il
étoit encore tout endormi, lors qu’il épousa Eve, &
qu’il fit dans ce moment, sans réfléxion, ce à quoi sans
doute il auroit eu bien de la peine à se résoudre, s’il eut
été maître de ses sens. Quand on objecte à cès Ennemis de la
Prééminence du Séxe, l’utilité de ce Séxe pour la
conservation de l’espéce, ils ne manquent pas de répondre,
qu’on n’a pas eu tort d’apeller la Femme un mal nécessaire,
& ils étalent une longue énumération de maux causez par
le Séxe qu’ils oposent à cette utilité. On recourt ensuite à
ce que la plus saine Antiquité a pensé du Séxe, & on
cite Platon & Aristote, l’un traite les Femmes de
Monstres, & l’autre doute s’il doit les nommer des Etres
raisonnables. Comme si toutes ces recherches n’étoient pas
sufisantes, on consulte la nature même ; une
Femme enceinte d’une Fille, dit-on, n’a-t-elle pas le visage
tout changé, tout défiguré, n’est-elle pas sujéte à un
dégoût qu’elle ne sent pas à un pareil dégré lors qu’elle
doit devenir Mére d’un Garçon ; ce n’est pas encore tout, un
Fils qui né à sept mois de terme vit pour l’ordinaire, au
lieu qu’une Fille doit naître au bout des neuf mois, ou elle
perd la vie en voïant le jour ; c’est, dit-on, que la Nature
cache sa faute le plus long tems qu’elle peut. Enfin, après
avoir soûtenu qu’on trouve bien moins de vigueur dans les
actions des Femmes, que dans celles des Hommes, on veut s’en
raporter à la Sagesse de Salomon.
Après un tel entassement de reproches &
d’acusations, on diroit que les défenseurs du Séxe dévroient
se condamner d’eux-mêmes au silence. Pour moi, qui ai
toûjours été d’avis qu’un honnête Homme ne doit jamais mal
parler des Femmes, je suis obligé aujourd’hui d’ajoûter, que
si elles ont tant de défauts qui semblent les placer au
dessous de nous, nous devons reconnoître que nous en sommes
la cause ;
Si les Coquétes n’étoient regardées qu’avec les yeux
de mépris, si tout le monde étoit persaudé que les Coquétes
portent toutes sur leur front les marques infaillibles des
mauvaises dispositions de leur cœur, on ne trouveroit pas
une Femme qui le voulût être. Mais on s’est mis sur le pié
d’avoir cent complaisances pour ces sortes de Personnes, de
leur rendre mille soins, & de vivre avec elles avec
défiance ou distinction : ainsi on peut dire
que ce sont les Hommes qui rendent en éfèt les Femmes
Coquétes, & que s’ils avoient avec elles une autre
conduite, on n’en verroit aucune. Si on blame les Femmes de
ce qu’elles sont Joueuses ? N’ont-elles pas de quoi se
disculper & se justifier ? La plûpart des Hommes les y
engagent, les en louent, & leur en donnent l’éxemple ;
elle se réglent sur eux, ils sont leur modèle. Ainsi, il est
aussi aisé de justifier le Séxe sur le Vice que sur le
précédent, & de prouver que c’est contre les Hommes
qu’il faut crier & s’emporter, puis que ce sont eux qui
aprouvent cette vie molle & oisive, qui l’aiment, &
qui la persuadent aux Femmes, ils sont les premiers à dire,
qu’une Femme qui ne jouë point & qui ne sait pas son
monde, ne mérite pas qu’on la considére. Ce que je viens de
dire de ces deux défauts, on le peut dire de tous les
autres : & ce qu’on peut dire à l’avantage des Talens
par lesquels les Hommes veulent l’emporter sur les Femmes,
peut s’apliquer aux Femmes mêmes. On a coûtume, par éxemple, de vanter le Savoir, la Sience,
l’éloquence, comme propre aux Hommes ; y a-t-il quelque Art
où quelque Femme n’ait excellé. La Sience des Langues a eu
les Desroches, les Gournais, les Dauchis, les Daciers. La
Philosophie a eu les Aspasies, les Rohans, les Aubeterres.
l’Astrologie une Hipatie, l’Art Oratoire une Cornelie Mére
des Graches, & une Tullie Fille de Cicéron. La Poësie
une Sapho, trois Corines, deux Deshoulliéres. La Peinture,
une Calipso, une Irenée. Enfin, ne voïons-nous pas parmi
nous une du Noyer, la gloire de son Siécle. En un mot, si
les Femmes s’étoient aproprié, comme les Hommes, le droit
d’écrire les Histoires, peut-on douter qu’on ne lût bien
plus de grandes Actions faites par les Femmes que par les
Hommes.
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Exemplum
Ce grand Prince, qui
connoissoit si-bien la nature de toutes choses,
& à qui son abandonnement au Séxe doit avoir
découvert tout ce qu’il y a de plus secret dans ses
mœurs, s’écrie, « qui poura me trouver une Femme
prudente ! & ensuite les comparant à un abîme il
conclut, que toute malice est à suporter, pourvû que
ce soit pas la malice d’une Femme, & même que la
malice de l’Homme vaut mieux que la bonté d’une
Femme. »
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Fremdportrait
Clorine, & Emilie,
seroient-elles les plus Coquétes de la Ville, si
Cliton, Alidor, Notisi, & cinq ou six autres
Personnes du premier rang ne les louoient, ne les
cajoloient, ne les aplaudissoient sans cesse sur
leur bon air, sur leur habit, sur leur jeunesse,
& sur leur beauté ?
Metatextualität
J’en demeure-là, laissant au
Lecteur à porter son jugement, content de n’avoir pas quité
la plume sans avoir pris le parti d’un Séxe dont les charmes
& les agrémens méritent toute notre estime.
