Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XLII.
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N°. xlii.
Le Lundi 24. de Décembre 1714.
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Metatextualität
Puis que tous les Entretiens ne
roulent à présent que sur la mort soit des Hommes, soit des
Animaux ; j’espére qu’on ne trouvera pas mauvais que je
parle aujourd’hui le langage des autres. J’en prens la
résolution d’autant plus volontiers, que je n’ai pû encore
trouver l’occasion de répondre aux reproches & aux
objections qu’on m’a fait & de vive voix & par écrit
sur mon 1sentiment
sur la Mort.
Fremdportrait
Gracion entre chez moi la larme à l’œil, le tein pâle &
éfraïé, les yeux abatus, l’air interdit, il ne me parle pas,
il s’asseoit, demande de l’Eau-de-la-Reine, je cours à son
secours, je le presse de me découvrir la cause d’une
révolution générale de toute sa machine ; ha ! laissez-moi,
s’écrie-t-il, c’est fait de moi, je viens de rencontrer deux
hommes chargez d’un Cercueil. Est-ce cette Boëte ? Sont-ce
ces autres Planches qui excitent toutes ces agitations dans
le corps & dans l’Ame de Gracion ? Non, non, c’est
l’idée de la mort qu’il fuit, & que ce Cercueil lui ofre
à l’improviste ;
Zitat/Motto
. . . . . Nam comes altra premit
sequiturque fugacem.
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Fremdportrait
J’en apelle à Philobie, &
à la raison : pour prolonger une vie dont les limites
sont fixées par la main puissante de
l’Etre immuable. Encore si Philobie avoit des raisons
probables pour se persuader de l’éfet de ses soins, ou
s’il avoit recours à ces remédes dans la seule vûë
d’adoucir les maux qu’il ressent de l’ardeur de la
Fiévre, à la bonne heure ; mais bien loin de-là ; il
voudroit en soufrir dix fois, vingt fois davantage
pourvû qu’on pût l’assurer de sa vie. Quelle chaîne
d’absurditez sur tout quand on pense que Philobie est
Chrêtien & Homme raisonnable ! Mais rien n’excite
plus, dirai-je, ma compassion, ou mon indignation, que
quand je vois Philobie disputer contre la mort, &
contre la Providence, & malgré ses Décrèts &
l’ordre de la Nature, se flater de l’agréable plaisir de
vivre encore cinquante, soixante ans après sa mort où il
étend ses commandemens, ses soins, ses ordonnances ; il
régle sa Succession, celle de ses Enfans, celle de ses
Petits-Fils, il leur interdit, sous peine d’être
deshéritez, (moïen le plus puissant !) de faire alliance
avec une telle Famille, d’habiter dans un tel endroit,
d’aller dans cet autre, d’embrasser cette profession,
&c. N’est-ce pas là vouloir triompher de la Mort ?
& maîtriser Dieu même ?
Exemplum
Je finis par
un réfléxion d’un célébre Evêque de Milan, qui dans un
Discours où il parle de la mort comme d’un Bien, dit que ce
n’est pas la mort qui est terrible, mais l’opinion qu’on en
a, ce n’est pas un mal à redouter que mourir, mais un
très-grand que de vivre dans une crainte continuelle de la
mort
Metatextualität
Mais
c’est assez parler sur une matiére qui sera du goût de si
peu de personnes, laissons parler un autre.
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Brief/Leserbrief
Mr. le Censeur, Avouez que
rien n’est si rare & rien si commun que ce qu’on
apelle Bel-Esprit ; avouerai-je un paradoxe, direz-vous.
Paradoxe si vous voulez, la chose est constamment
telle : qu’on consulte C. . . , K. . . . , S. . . . ,
A. . . . , T. . . . . , Ils ont ce rare talent en
partage, mais qu’on en croïe le Bon-Sens & la
Raison, on trouvera que rien n’est plus mince que ce
talent, rien de plus borné que leur prétendu Bel-esprit.
Voila la solution de ce Paradoxe, qui a fait dire à un
Auteur nouveau, qu’en fait d’esprit tout le monde est
content de sa portion, parce qu’on croit toûjours en
être mieux partagé que son voisin. Je mets volontiers au
nombre de cès prétendus Beaux-Esprits, ces gens
idolatres de leurs productions, tels que cet Eparme dont
Polymorphe vous fit le caractére cès jours passez ; mais
après tout il y a de l’injustice à déclarer la guerre à
ces sortes de génies, qui se tourmentent assez eux-mêmes
sans que quelqu’autre vienne augmenter leur suplice,
leur folie excite ma compassion & je m’écrie avec le
Satirique.
Cependant, quand on voit de ces Fanfarons,
qui n’ont rien écrit qui n’ait été la risée du Public,
ne pas se rebuter, & entasser Ouvrages sur Ouvrages,
on ne peut s’empêcher de perdre patience, & on est
contraint de donner quelque chose à la Misantropie, sur
tout quand on voit la maniére ridicule dont on s’y prend
pour débiter des pauvretez. Que direz-vous, par éxemple,
Mr. le Censeur, de deux Personnages tels que je vais
vous les dépeindre.
peut-être, dites-vous, mon cher Censeur, que vous
vous passeriez fort bien de mes supositions & de mes
éxemples ; mais n’allez pas si vîte, je n’ai pas pris
ces éxemples dans le Monde de la Lune, ou du moins si on
les y pouvoit trouver, je serois en droit de dire avec
Colombine & Angélique, C’est tout comme ici. de tels
Ecrivains ne feroient-ils pas mieux de croire un Ami
sincére & de garder le silence ? Mais voila en trop
dire sur une matiére si ridicule, je reconnois même que
j’ai tort de vous avoir fait perdre votre tems à la
lecture de cette longue Lettre, sur tout après avoir
reconnu que vous aviez raison de dire avec La Bruyére,
que ; mais si je suis en droit, ce me semble, de vous
demander s’il y a assez d’Ellebore pour ces sortes de
Fous, je ne dirai pas à Anticyre mais sur toute la face
du Globe. L. P.
F.
Zitat/Motto
Qu’heureux est
le mortel, qui du monde ignoré Vit content de
soi-même en un soin retiré !
Que l’amour de ce rien qu’on nomme Renommée
N’a jamais enyvré d’une vaine fumée.
Que l’amour de ce rien qu’on nomme Renommée
N’a jamais enyvré d’une vaine fumée.
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Fremdportrait
L’un hérissé de Grec
& de Latin, & armé d’un volume de
Collections ramassées sans choix & sans
jugemens dans toute sorte d’Auteurs, vient
s’ériger en Ecrivain dans une Langue qui lui est
inconnuë, il barbouille du papier, y séme de tous
côtez, sans discernement, des lambeaux de ses
Collections, & après avoir composé une espéce
de potpouri de ces pensées pillées de côté &
d’autre, envoïe sa composition à l’Imprimeur à qui
il laisse le choix du Tître. Je vous laisse le
soin, après avoir inquiré le ridicule d’un tel
génie, de le noter comme il mérite. L’autre est un
de ces génies orgueilleux. Qui croit que jusqu’au plus petit
événement de sa vie tout est digne d’être sû &
d’être admiré du Public, encore s’il se contentoit
de nous donner l’Histoire incroïable de ses
Romanesques Avantures, & de nous avouër la
cause véritable de tant d’incidens, mais prendre
plaisir à faire imprimer contradictions sur
contradictions, c’est ce qui me révolte : d’un
côté se peindre en régénéré, en pécheur repentant
rentré en grace, atribuër à inspiration les Ecrits
qu’on publie, ne parler que de Dieu, de Saints,
d’Antousiasmes sacrez, de Piété, de Zèle, de
Soufrance, de Croix, de Martirs ; & d’un autre
côté vomir les injures les plus basses contre ceux
qu’on dit être ses Ennemis, les
dépeindre avec une plume trempée dans le fiel,
découvrir les vices qu’ils ont, ou qu’ils ont pû
avoir ; s’en prendre même à la bizarrerie de leur
naissance, & à leurs défauts corporels, comme
s’ils avoient été les maîtres de ses faire aussi
beaux Hommes que celui qui les ataque ; comment
apeller cette conduite ; j’ai lû toutes les
figures de Rhétorique, mais je n’en ai trouvé
aucune à laquelle on puisse raporter des
contradictions si grossiéres, à moins qu’on ne les
apellât des Hyperboles au superlatif, du moins
seroit-ce le nom que je donnerois au discours d’un
Homme qui ne rougiroit pas de m’avancer qu’il a
écrit, par éxemple, une quinzaine de bons Sonnets
en une matinée, ou quatre ou cinq Lettres par
jour, entrelassées chacune de trois ou quatre cens
Vers souvent en Bouts-rimez ;
Zitat/Motto
Qui sous le nom de sage est le plus fou
de tous.
Zitat/Motto
la Passion des
Auteurs est une rage & une manie, dont les
menaces de la mort même ne les gueriroient pas
Zitat/Motto
Nescio an
Anticyram ratio illis destinet omnes.
1Dans mon Discours IV.
