Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XLI.
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N°. xli.
Le Lundi 17. de Décembre 1714.
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Fragment d’une Lettre.
On voit d’abord de quelle source part ce fragment,
qui n’est venu jusqu’à moi que par la troisiéme main, ainsi,
s’il y a quelques changemens, l’Auteur illustre ne doit pas me
les imputer. Quoi qu’il en soit j’ai une espéce de chagrin de
n’avoir que ce Lambeau, car sans doute le Tout doit être
curieux. Mais puisque la chose est sans remède contentons-nous
de repondre à la question de ce fragment. Entreprendre de
raporter toutes les diferences des Apôtres de nos jours, d’avec
ceux de l’Eglise naissante, ne seroit-ce pas vouloir composer
des in Folio ? je tâcherai donc de me borner à quelques-unes.
Il
semble qu’un certain destin vouloit que je m’en prisse
aujourd’hui à quelque Auteur, j’éxaminois un nouveau volume
chargé d’une longue Preface, qui détruit tout le corps de
l’ouvrage, lorsque je reçûs la lettre suivante sur laquelle je
n’ai qu’une Reflexion à faire avec La Bruyere ; C’est que
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Brief/Leserbrief
« . . . . . MAis comment nous
peut-il (le Censeur) adapter ces Vers ? Puisqu’il faut être tout à fait
prevenu, ou avouer que jamais Clergé n’a mieux ressemblé
à ces saints hommes, que le notre, comme eux nous
anonçons la Parole, comme eux nous avançons le Regne du
Seigneur, comme eux nous soufrons persécution pour la
justice, &c. Ainsi c’est bien à tort que ce Critique
universel nous ataque aujourd’hui ; croïez-moi, puisque
nous ne lui disons rien, il devroit nous laisser en
repos, vous savez le Proverbe, il ne fait pas bon de
reveiller chat qui dort, si nous sommes si vindicatifs
qu’il le dit, pourquoi nous craint-il donc si
peu ? . . . . .
Zitat/Motto
Ces Apôtres du tems, qui
des premiers Apôtres, Ne nous font point
ressouvenir.
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La principale que j’y trouve
est une injuste acception des personnes. En
est-il de même aujourd’hui ? O Tems ! O
Mœurs ! Quelle inconcevable différence ! Ceci m’a toûjours
tenu au cœur, & c’est avec plaisir que je saisis
l’occasion de m’en plaindre. Le Seigneur, le Riche
Bourgeois, la Veuve de conséquence, sont visitez, sont
consolez, souvent même plus qu’ils ne le voudroient : &
le pauvre est abandonné à son mauvais destin. On fuit sa
cabane ; que dis-je ! on l’ignore, on ne veut pas la
connoître ; en proïe à la disette, acablé d’enfans affamez,
son ame est pressée de douleur, il n’a ni consolation, ni
secours, tous les jours il est exposé au desespoir. On l’y
abandonne. On veut ignorer son état, a-t-il assez de courage
pour venir chercher des consolations qu’on devroit lui
porter, on n’est pas à la maison pour lui. Est-il à
l’extrémité, implore-t-il les derniers devoirs, on est
malade, s’il faut se lever pour lui, & on le renvoïe
impitoïablement de maison en maison jusques chez un ignorant
Consolateur. Apôtres ! en agissiez-vous ainsi ? Qu’on ne
prétende pas réfuser ceci par un nego prononcé d’un ton
absolu, j’ai mille tristes témoins, dont je prends ici la
cause. Car enfin, d’où vient cette ignorance générale qui
régne parmi tout ce qu’on apelle le petit
Peuple ; d’où vient que la plûpart ignorent jusqu’aux plus
essentiels de nos Mistéres ? Ces Apôtres modernes passent
les semaines, les Mois entiers à polir, à limer, à étudier
discours fleuri, les momens de récréation se passent en
Sociétez, en promenades, en visites chez les Personnes du
premier rang. Hé ! s’il faut des fleurs de Rétorique pour
faire recevoir la Vérité ; qu’on établisse des Rhêteurs pour
la prêcher, & des Apôtres pour instruire ceux qui
n’entendent pas ce langage compassé. Si l’on avoit plus de
soin d’enseigner les Enfans, on ne les entendroit pas, lors
qu’ils sont plus âgez, faire retenir les ruës de leurs
éxécrables blasphêmes ; c’est la semence jettée dans ces
terres neuves qui porteroient du fruit en abondance ; mais
on se contente de prêcher, à qui ? à des gens qui, pour
ainsi dire, n’ont pas besoin de prédication, pendant que
ceux à l’instruction desquels on dévroit sur tout
travailler, passent les Saints Jours ou à leurs maisons, ou
au Cabaret ; pourquoi, parce qu’ils n’entendent point les
discours de la Chaire, où l’on parle un autre langage que
dans le Commerce ordinaire du monde. St. Pierre aloit-il
rechercher les fleurs d’un Cicéron ou d’un
Démosténe, pour persuader ses Auditeurs que le Christ étoit
le Messie ; qu’on emploïe aujourd’hui le même langage &
on ne verra pas les Cabarets plus pleins que les Temples.
Combien de Differences !
Exemplum
Pierre & Paul prêchoient avec autant de
zèle & de soin aux pauvres Pécheurs des Côtes de
Cilicie, qu’aux Souverains & aux Principaux des
Provinces où ils se trouvoient ; le Juif & le Gentil
leur étoit égal ; leur but étoit le salut des Ames,
celle d’un Empereur n’étant pas plus precieuse aux yeux
de Dieu que celle du plus malhureux Soldat, ces Sts.
Hommes emploïoient également leurs peines & leurs
soins à instruire le dernier comme le premier.
Metatextualität
N’en cherchons pas davantage,
& content de ce que nous avons dit par raport au Clergé
dans nos discours précedens, mettons-y ici des bornes, &
soit par la crainte de la vengeance, ou pour quelqu’autre
raison, imposons-nous silence sur tout ce qui les regarde,
& après avoir fait des vœux pour les changemens si
nécessaires, dans toute leur conduite, passons à quelque
sujet, qui, s’il n’est pas si important, merite cependant
quelque attention & poura divertir le Lecteur.
Zitat/Motto
la Passion d’écrire est une espece
de fureur ; il y en a pour qui ne le pas faire seroit une
mortification cruelle. Les Auteurs ont leur
démon comme les autres ; Ainsi doit-on nommer la Rage qui
les possede de paroître à la Tête d’un mechant Ouvrage,
& quand on leur defendroit de composer sous peine de
mort, on ne pouroit pas s’assurer de leur obéïssance, tant
est furieuse la manie qu’ils ont de multiplier les Volumes.
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Brief/Leserbrief
Monsieur, « Qu’il est
agréable de devenir Auteur ? qu’il est doux de
transmetre son nom à la postérité ? il faut avouër qu’il
y auroit une espéce d’injustice d’être paresseux à cet
égard, & de ne pas s’apliquer tout entier à
l’éternisation de sa renommée ; si quelqu’un faisoit le
contraire n’auroit-t-il pas à se reprocher
continuellement d’avoir enfreint les loix les plus
raisonnables de l’Amour-propre ? C’est ainsi, mon cher
Censeur, que raisonnoit le jeune Eparme renfermé dans
son cabinet. Suis-je donc, (continua-t-il) moins
spirituel, n’ai-je pas aquis autant de talens que tant
d’autres, qui par les productions de leur esprit ont
placé leur nom au Temple de la Mémoire ; Plaute, &
Térence chez les Anciens, Moliére chez les
Modernes (dont les Ouvrages sont cheris, & le seront
tant qu’il y aura des hommes) étoient-ils d’autres
hommes que moi ? Voici une plume, voici du papier &
de l’encre, voïons s’ils ne pourront pas être les
instrumens de ma réputation, comme ils l’ont été de la
leur, je marcherai sur leurs pas. Le Soleil qui quitoit
le tropique, avoit à peine regagné l’équateur, que
l’admirable Eparme se trouva à la fin de la Piéce qui
devoit porter son nom de la H * * à L * *, il falut
songer à l’édition, & pour se distinguer, ou pour se
rendre le Tître plus remarquable, on trouve à propos d’y
mettre une gravure qui pût renfermer la devise de
l’Auteur : Mais comme c’est l’ordinaire des Grands
génies d’orner la tête de leurs écrits de quelque
Dédicace remplie de basses flateries ; & d’une
Préface qui instruit les Lecteurs du généreux dessein de
l’illustre Auteur : Eparme satisfit amplement à cette
coûtume. C’est par un éfet de
cette admiration qu’Eparme met à la fin de cet Ouvrage
de 3. feuilles un ample Avertissement pour prévenir la
contrefaction de ses Ouvrages, &
empêcher que l’imposture ne lui en attribuë, qui ne
fussent pas de lui, ou qui étant pleins de fautes,
seroient capables de détruire la réputation, qu’il
espéroit de son Travail : l’occasion de donner en même
tems un Catalogue de toutes ses productions imprimées
& manuscrites, étoit trop belle pour la manquer.
Enfin, Eparme aïant mis ce
dernier trait à son Ouvrage, le fait sortir de la
Presse, & il a soin d’en faire avertir le Public par
des Afiches, & dans les Gazettes ; en un mot, il se
croit immortalisé pour jamais, il en a une joïe & un
contentement intérieur, que la complaisance de ceux,
dont il demande le jugement, entretient & augmente
jusqu’à un orgueil & une sote ambition, qui rendent
la pauvre Eparme de jour en jour plus ridicule.
»
Polimorphe.
Zitat/Motto
Un sot en
écrivant fait tout avec plaisir, Il n’a point en ses
Vers l’embaras de choisir,
Et toûjours amoureux de ce qu’il vient d’écrire,
Ravi d’étonnement en soi même il s’admire.
Et toûjours amoureux de ce qu’il vient d’écrire,
Ravi d’étonnement en soi même il s’admire.
Zitat/Motto
. . . . Quodcunque
semel chartis illeverit omneis Gestiet à fumo
redeuntes, scire, lacuque,
Et pueros & Anus. . . . .
Et pueros & Anus. . . . .
Zitat/Motto
K * * * veut rimer, &
c’est là sa foiblesse, Mais bien que ses durs Vers
d’Epithétes enflez,
Soient des moindres grimauds du Parterre siflez :
Lui-même il s’aplaudit, & d’une humeur altiére,
Prend le pas au Parnasse au dessus de Moliére.
Soient des moindres grimauds du Parterre siflez :
Lui-même il s’aplaudit, & d’une humeur altiére,
Prend le pas au Parnasse au dessus de Moliére.
Metatextualität
le reste est votre
affaire, mon cher Censeur, je viens de vous tracer
le Caractére d’Eparme, & de tous ceux, qui,
comme lui, sont charmez de leurs Ouvrages ;
j’attends vos réfléxions avec impatience,
Metatextualität
Donnons un Avis à Eparme sur
l’Avertissment qui est à la fin de son petit Livre, c’est
que le Sage ne considére pas le nombre des Volumes, il en
regarde le prix ; il les péze & ne les comte pas.
