Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XL.
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N°. xl.
Le Lundi 10. de Décembre 1714.
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Brief/Leserbrief
Monsieur, « Si la perte de
votre Porte-feuille a réjouï certains esprits, ennemis
d’une raisonnable Liberté, tels que la ridicule
L . . . te. , je ne dois pas vous déguiser qu’elle a
afligé un grand nombre de vos bons Amis, & nous nous
sommes accordez D . . . , & moi, d’engager cinq ou
six de nos Amis à travailler avec nous à réparer votre
perte, en vous envoïant des Mémoires sur la plûpart de
matiéres que renferme votre Index ; en attendant que
nous puissions éxécuter notre Projèt, je n’ai pas voulu
différer à vous faire part d’une petite Histoire dont
j’ai été témoin & qui est assurément un sujèt
censurable.
» P. D * * gh. De N * * *. ce, &c.
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Allgemeine Erzählung
Un de mes Amis,
puissamment riche, a deux Fils & une Fille,
que je vous nommerai, Aléxis, Hypolite, &
Julie. Hypolite gagna dès sa jeunesse toute l’affection de son Pére, qui dès lors
résolut, le plus injustement du monde, de
sacrifier ses deux autres Enfans à la fortune de
cet Enfant chéri. On lui donna les meilleurs
Maîtres dans toutes les Siences, on le produisit
dans le Monde, on n’épargna rien de tout ce qui
est nécessaire pour lui faire faire, ce qu’on
apelle figure. Cependant, on avoit relegué Aléxis
à une Maison de campagne proche d’un assez joli
Bourg de la Province, où il alloit assez souvent,
& où il fréquentoit les plus distinguez
Païsans à la faveur de son seul nom, & d’un
certain mérite naturel. Pour Julie, on ne pouvoit
raisonnablement lui dire, qu’on ne vouloit pas
qu’elle se mariât, il fallut prendre une voïe
oblique pour lui faire prendre elle-même cette
résolution : le moïen qui parut le plus sûr, fut
d’emploïer le ministére d’un dévot Directeur. Mais
comme on jugea bien que tous ne seroient pas
capables de donner les mains à une fourbe si
odieuse, on s’adressa à un jeune Homme peu
favorisé des biens de la Fortune, & encore
moins de ceux de la Nature, car je n’ai guére vû
d’Homme plus laid, & en lui promettant une
Bourse plaine de ce métail pour
lequel on fait tout aujourd’hui, on le fit entrer
dans les vûës de ce bon Pére. Le Directeur
s’insinua auprès de Julie avec l’adresse qui est
comme inséparable des gens de sa Robbe. Il aquit
bientôt toute la confiance de la bonne Julie, qui,
quoi qu’elle ne fût encore âgée que de 22. ans,
fut bien-tôt convaincuë que sa vie passée n’aïant
été consacrée qu’au monde, ne méritoit pas moins
que l’Enfer. Quels moïens de réparer un passé si
afreux ? Le Directeur Abusius en trouva bien-tôt
un bon nombre ; mais il n’y en eut point sur
lequel il insistât davantage que sur le Célibat,
faisant entendre à Julie, qu’il n’y avoit d’autre
moïen d’apaiser un Dieu irrité, qu’en lui
consacrant le reste de ses jours qu’il faloit
passer en œuvres de piété, en lectures saintes, en
dévotes méditations, & en s’abstenant de tout
ce qui s’apelle plaisirs. Les raisons dont il
apuïa cet avis, furent tirées de certains lieux
communs si étonnans & si affreux qu’ils firent
toute l’impression qu’il désiroit sur l’esprit
éfraïé de la triste Julie. Le jeune Chevalier V.
H. qui croïoit avoir quelque droit sur le Cœur de
cette innocente Fille, fut aussi-tôt
congédié ; on réduisit les trois rangs de coëfures
à deux, les dentelles furent renfermées au fond du
coffre, & les Habits trop éclatant firent
voyage chez le Frippier ; en un mot, Julie prit
l’habit de Dévote, car on ne peut la traiter de
Bigote, la bonne Fille agissoit avec droiture,
mais il n’en étoit pas de même du pieux Abusius.
Pendant qu’on jouoit cette Tragédie avec la
Conscience de Julie, Hypolite préparoit une Séne
d’un bien autre genre. Il s’étoit entêté d’une
étrangére, fameuse coureuse de Païs, dont le
visage fardé lui avoit donné dans les yeux. Cette
Nimphe d’Opéra avoit aquis, par ses maniéres
intrigantes, autant d’empire sur l’esprit
d’Hypolite, qu’Abusius en avoit sur la Conscience
de Julie. Non contente d’en être entretenuë comme
une Princesse, elle se mit en tête de devenir sa
Femme, & de profiter de l’ascendant qu’elle
avoit sur lui pour s’en rendre Maîtresse absoluë ;
& elle poussa la chose avec tant de vigueur
qu’elle ne la laissa pas en repos qu’elle n’en eut
obtenu ce qu’elle vouloit, un Prêtre fit la
Cérémonie, un Notaire y mit la main, &
aussi-tôt Lucinde prit les Armes
& les couleurs d’Hypolite, & ne fit plus
mistére de son Mariage parmi celle <sic> de
sa profession : le Pére seul l’ignoroit, ou ne
vouloit pas le croire, & il travailloit à
faire entrer son cher Hypolite, à la faveur de ses
gros Biens, dans une des meilleures Familles de la
Province. Mais quel fut son étonnement, lorsqu’il
aprit les opositions que Lucinde forma à ce
Mariage au bruit des premieres Anonces. Il prit
son Fils en particulier, tâcha de le faire
revenir, mais tout fut inutile, Lucinde le tenoit
trop bien pour lâcher prise. Pendant que ce
malheureux & injuste Pére étoit accablé sous
le poids du chagrin qu’il avoit d’être la risée de
sa Ville, & d’avoir exposé une Fille de
Famille à un affront si sensible, il aprit bien
d’autres nouvelles. Il avoit envoyé Julie à
quelques lieuës de chez lui une Parente du devot
Abusius, qui y avoit accompagné sa Dévote : c’est
là que ce saint Personnage en liberté, fit
attention à tous les charmes de sa Pénitente, ces
atraits qui avoient tiré une nouvelle grace de la
retraite, & d’une vie réglée,
embrasérent ce Prédicateur du Célibat jusqu’au
point de ne pouvoir plus vivre un moment loin de
la Pénitente Julie. Le Diable ou sa passion lui
inspirérent mille moïens de la conter ; mais
comment renverser lui-même tant d’avis sévéres,
tant d’exhortations véhémentes qu’il avoit
lui-même donnez à cette Belle, & qu’une
pratique de quatre années lui avoit rendus
familiers ? Mais de quoi n’est pas capable un
saint Homme ? Celui-ci vit bien qu’il ne pouvoit
réüssir qu’en prenant avantage de la simplicité de
Julie, ainsi après s’être étendu pendant trois ou
quatre entretiens sur les délices des Ames
saintes, sur les joïes intérieures, il fit à Julie
une infinité de questions ambigues que je serois
trop long à vous raporter & qui toutes se
terminoient à ceci, que comme le sucre ne fond pas
au Soleil, à moins qu’on ne l’arose d’eau, de même
une Ame chaste demeure sans tache, quand,
méprisant les Enfans du siécle, elles
s’abandonnent aux Hommes célestes ; c’est avec
cette belle Morale qu’il fit croire à cette Fille,
qui croïoit que ce n’étoit que Vérité qui sortoit
de sa bouche, qu’elle pouvoit se
rendre à ses instances & persister dans le
Célibat ; mais quatre mois ne se passérent pas,
qu’une certaine enflure fit bien comprendre à la
belle Julie que le Célibat étoit assurément
enfreint, elle en fit quelques plaintes à son
Amoureux Directeur, qui résolut de tourner ce
malheur à son avantage : il découvrit à Julie tout
le procédé de son Pére, & la voyant remplie
d’indignation, il profita du moment pour la faire
consentir à se venger en l’épousant
solemnellement ; dès que la chose fut faite il
vint trouver Hypolite, dont les excès avoient
tellement irrité son Pére, qu’il l’avoit voulu
faire enfermer, & l’avoit même deshéritée : le
Fourbe & le Sélérat s’unirent ensemble pour
tirer par force de ce malheureux Pére, l’un son
bien, l’autre celui de sa Femme : pour ne pas
manquer leur coup, ils firent dresser deux
Contracts de mariage dans toutes les formes, l’un
entre Hypolite & Lucinde, l’autre entre
Abusius & Julie ; tous deux signez des
Notaires & Témoins ; ils furent se poster dans
un Bocage, où le bon Homme alloit souvent promener
ses chagrins lors qu’il étoit à sa maison de
campagne : c’est là qu’ils l’arrêtérent & lui proposant l’alternative, ou de
signer, ou d’avaler un verre de poison qu’ils lui
présentérent, ils alloient contraindre ce
Vieillard, qui aimoit encore assez la vie pour
vouloir survivre à son malheur & á sa honte ;
lors que son Fils Aléxis, ce Fils haï &
abandonné, vint le tirer de l’affreuse nécessité
où son caprice l’avoit réduit. Le Fils & le
Beaufils auroient été arrêtez, si Aléxis avoit été
accompagné ; mais n’ayant qu’un Païsan avec lui,
ils lui échapérent. Cependant, le Païsan servit de
Témoin, pour faire rendre un Arêt qui fait ici
assez de bruit, & dont la suite sera la
pauvreté & la misére d’Hypolite, de Julie
& d’Abusius, si le Pére ne fait pas la folie
de se repentir ; car pour Lucinde, elle vient déja
d’abandonner un Amant qui ne peut plus fournir à
ses plaisirs.
Metatextualität
Cette Histoire est si longue,
& il étoit si impossible d’en rien retrancher, que la
place me manque pour proposer mes Remarques à ces Péres
partiaux qui mettent une injuste différence entre leurs
Enfans, & aux Personnes du Séxe, qui donnent trop
aisément leur confiance à certaines gens, aux avis desquels
elles dévroient moins déférer qu’à ceux de leurs Méres.
