Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XXXV.
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N°. xxxv.
Le Lundi 5. de Novembre 1714.
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Metatextualität
Sans doute qu’on ne s’atend guéres
de voir aujourd’hui un Censeur en belle humeur : Passer de
l’Héraclite au Démocrite est assurement sortir des bornes de
la médiocrité, vertu si recommandable chez les Esprits
Censoriens. Renonçons donc pour un moment aux déclamations
chagrines & aux invectives Satiriques, pour donner au
Public la description d’un Bal. Un Censeur décrire un Bal !
la chose est nouvelle, aussi n’ai-je garde de le faire :
voila bien du préambule pour dire qu’un Américain Surinamois
de mes Amis ayant assisté à une Fête publique, je n’ai pû
entendre le grotesque recit qu’il m’en a fait, sans qu’il me
prît envie d’en faire part à ceux qui n’ont pas vû ces
magnifiques somptuositez.
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Allgemeine Erzählung
Il ne me restoit plus qu’un
Bal à voir, s’écria mon Habitant du Nouveau Monde en
m’abordant, pour me convaincre invinciblement & du
bonheur de mes Compatriotes, & de la
démense des Européans. J’avois déja bien des argumens
qui m’entraînoient dans cette opinion, mais le ridicule
d’un Bal y met la derniére main. Il faut avouër que vos
divertissemens, vos plaisirs, Messieurs les Européans,
sont bien fantasques & bien bisares ; s’agiter le
corps pendant quatre ou cinq heures en mille maniéres
differentement cadencées, & par ce moyen se mettre
sur les dents & dans la nécessité de rester
vingt-quatre heures de suite dans un lit, certainement
c’est-là une bisare espéce de plaisir. J’ai vû là toutes
les sotises de l’Europe en abregé. J’y ai vû le mérite
confondu avec le vice, j’y ai vû la Laïc y faire la
nargue aux Pénélopes, j’y ai vû le luxe à son suprême
degré. Mille flambeaux éclairoient un vaste Temple
divisé en plusieurs Chapelles, dont chacune avoit sa
Divinité particuliére, ses Prêtres & ses Adorateurs.
Il partoît que la plus grande Chapelle étoit celle de
l’entrée. C’étoit où tout le Peuple abordoit pour se
rendre ensuite dans les autres. Cette Chapelle ne
vuidoit pas. Il y avoit à l’entrée des Espéces
d’Enchanteurs, qui, à l’aide du grand bruit qui sortoit,
ou d’un long bâton creux & percé, ou d’une petite boëte plate, avoient le pouvoir d’arêter la
plûpart des assistans & de les animer d’un saint
& furieux entousiasme ; de sorte que se prenant l’un
l’autre par la main, ils s’agitoient terriblement
pendant quelques tems & successivement, pendant que
d’autres qui aparemment attendoient l’effet de
l’enchantement, restoient immobiles, mais de maniére
qu’il paroissoit bien à leur contenance que l’agitation
des autres leur faisoit plaisir. Je me suis imaginé que
ces gens rendoient ainsi leurs adorations au Dieu du
mouvement. Je remarquai que ceux des Assistans qui
étoient les plus agitez, étoient tous étrangers, car les
uns sembloient venir du Païs des Anciens Dieux ; j’en ai
vû une qui ressembloit à Venus ; d’autres venoient du
Païs des bêtes, car il y en avoit qui ressembloient à
des Chauve-souris. Quelques-uns étoient arivez du Païs
du Pape comme des Moines & Cardinaux. J’en ai vû qui
ressembloient aux Dominateurs du Mexique : enfin il y
avoit des Fous habillez de toutes piéces & qui
faisoient des postures telles qu’un Bresilien qu’on va
rôtir. Mais sur tout j’ai remarqué que la plûpart
avoient le visage tout contrefait ou aussi noir que les
esclaves des Côtes d’Afrique. De cette
grande Chapelle je montai dans une autre qui servoit de
Vestibule à deux autres. Dans ce vestibule étoit dressé
un Autel oval, au milieu duquel on voïoit un
Sacrificateur que sa contenance grave & réfrognée
rendoit vénérable ; les autres Prêtres qui aprochoient
de l’Autel étudioient dans ses yeux les bénignes
dispositions de la Divinité. Et aussi-tôt qu’après avoir
bien remué les feuillèts d’un petit Livre qu’il avoit
dans les mains, il avoit prononcé un certain mot, tous
les Prêtres assistans s’emparoient d’un Livre dont ils
renversoient les feuillets sur l’Autel pour y prier la
Divinité de leur donner part à la Victime qui étoit au
milieu de l’Autel, & qui étoit un monceau de ce
malhûreux métail qui a causé la mort au sage & grand
Ataliba. Je ne vis que des Prêtres autour de cet Autel ;
mais d’autres qui étoient dans le même vestibule étoient
desservis indiféremment par des Prêtres ou des
Prêtresses au nombre de trois ; mais ceux-ci
paroissoient moins animez aussi leur victime n’étoit que
des morceaux de Dents l’Elephans préparez. Je vis dans
les autres Chapelles suivantes des Autels où il y avoit
jusqu’à cinq Prêtres ou Prêtresses, qui s’acordoient
tous en ce qu’ils avoient de ces petits
Livres où étoient les images de la Divinité adorée dans
ces lieux. De là je me rendis dans une autre vaste
Chapelle qui étoit fort fréquentée. Les Murailles qui
étoient tapissées de Véres ; l’Autel en étoit puant
& sale. Les Prêtres qui distribuoient la victime aux
Adorateurs étoient vétus presque comme ces fous habillez
de toutes Piéces, ils en donnoient libéralement &
sans peine au premier venu ; je m’imaginai que le Dieu
adoré dans ce lieu étoit quelque descendant de 1Agankit chigaminck
car toutes les ofrandes étoient liquides & ne
différoient que par la couleur qui paroissoit à travers
du frêle vase où on les présentoit. C’est là où je vis
l’opulence du Maître de ce grand Temple. Je la pris
d’abord pour le Thrésor du Dieu qu’on y adoroit. Mille
formes rondes, du metail si chéri des Europeans étoient
là mises dans un ordre avantageux qui en relevoit
l’éclat qui n’étoit terni que vers le milieu de chaque
forme ronde où je vis quelques caractéres adroitement
écrits qui marquoient, comme je me l’imaginois l’usage
auquel chaque forme étoit destinée ; mais quelqu’un à
qui je m’en informai me dit que ces
caractéres avertissoient tout le monde que ces formes
apartenoient un grand Maître du Temple & qu’elles
n’étoient pas empruntées. Je remarquai en effèt que
toutes ces riches formes restoient là inutiles ; &
seulement pour les faire voir & pour faire un
étalage de ce petit Pérou. Si je me souviens de ce que
j’ai entendu dire chez les dominateurs du Mexico, cette
partie du Temple étoit consacrée à Noé. Cette chapelle
conduisoit insensiblement dans une autre où l’on
entendoit le moins de bruit ; chacun armé d’un sacré
couteau s’avançoit vers un long Autel où il prenoit
hardiment sa part. Il n’y avoit là ni Prêtres, ni
Sacrificateurs, le soin en avoit été laissé aux
Adorateurs mêmes, cette chapelle étoit consacrée à 2Ouissin que les
Dominateurs de Mexico apellent Gula. L’ignorance où
j’étois de la qualité des Victimes m’empêcha d’en
goûter, ainsi inutile dans cet endroit, il me prit envie
d’avancer dans une autre Chapelle où j’entendois encore
le bruit des petites boëtes plates & le murmure des
longs bâtons percez des Enchanteurs de la
grande Chapelle, mais je trouvai sur la porte je ne sais
quel animal qui en fermoit l’entrée, il ressembloit
assez à ces espéces d’hommes qui habitent les montagnes
du Bildulguerid & qui sont si courts qu’on ne peut
distinguer les parties de leurs corps qui ne sont que
comme des masses informes de chair animée. Cet objet me
fit arrêter court, mais quand j’en vis d’autres qui le
passoient sans crainte, je m’y hazardai aussi. Je
trouvai dans cette Chapelle la plus reculée des
Adorateurs distinguez qui entroient de bonne grace dans
l’Antousiasme, car dix ou douze l’entr’acoloient au
bruit que faisoient les Enchanteurs, tantôt sautans,
tantôt courans, tantôt en se prenant par le bras après
s’être frapé dans la main, puis en se séparant. Toutes
ces différentes agitations où tous ces gens se livroient
si volontiers dans le tems que 3Debikat-Ikisis atendoit le retour de son
Frére, qui ordonne aux Hommes de se reposer pendant son
absence pour vaquer ensuite plus aisément à leurs
éxercices lors de son retour, toutes ces ocupations,
dis-je, foles, badines, ridicules, lascives, &
passionnées, me jétérent dans mille réfléxions sur le faux des plaisirs des Européans. Mais
les paroles me manquent pour vous exprimer tout ce qui
me vint à la pensée quand on me dit le sujèt de cette
Fête, & qu’on me fit comprendre que toutes ces
Nations s’étoient rassemblées dans ce Temple pour
témoigner leur joïe de ce qu’une Nature voisine venoit
de recevoir un puissant Maître, je vous avouë que
c’est-là où je reconnus l’oposition qui est entre les
sentimens des Europeans & ceux de l’Amérique, où
nous regardons un tel Evénement comme le plus grand des
malheurs, puis que nous nous y croïons tous aussi grand
Maître l’un que l’autre.
Metatextualität
Voila l’Epitome du long recit de
mon Américain, sur lequel je laisse au Lecteur à faire ses
réfléxions, & à juger qui sont les plus sensez de ceux
qui méprisent des divertissemens si pénibles, ou ceux qui
s’y abandonnent jusqu’à y ensévelir tout ce qu’ils ont de
l’Homme.
