Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XXXII.
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N°. xxxii.
Le Lundi 15. d’Octobre 1714.
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Allgemeine Erzählung
Je me trouvai il y a quelques
jours dans une assez nombreuse Assemblée, où j’eus le
plaisir de jouïr de tous les avantages que je pouvois
retirer d’être inconnuë, on y parloit de moi, il n’importe
en quels termes. Une Dame voulant tirer avantage de ce que
j’ai dit dans un de mes Discours contre l’usage presque
universellement reçû entre les Hommes, de parler mal du
Séxe ; ceci donna ocasion à plusieurs reparties délicates
qui portérent la conversation sur le Cocüage. On éxamina une
question fort délicate, & qui n’est pas moins
embarassante, « si c’est avec droit qu’on rejette sur les
Maris l’infamie des Actions des Femmes qui sacrifient leur
pudeur à leur plaisir. » La matiére ne fut pas aprofondie
sans que quelqu’un ne proposât d’en écrire au Censeur, je
promis de mettre aussi la main à la plume ; & comme nous
nous sommes communiqué nos Lettres, j’y portai aussi la mienne, & je les reçûs toutes le lendemain
matin.
Metatextualität
C’est du résultat de cette
Conversation que je vais composer ce Discours, auquel je
joindrai quelques-unes de ces Lettres.
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Un Philosophe Anglois, l’un de
ceux qui a le mieux pensé sur les fautes que les Hommes font
dans leurs jugemens & dans toute leur conduite ; en un
mot, La solidité de
cette réfléxion est apuïée sur l’expérience de tous les
jours, & rien ne peut la mieux mettre dans tout son jour
que l’opinion que les hommes ont du point d’honneur en
général, & de l’infidèlité d’une Femme, par raport à son
Mari. Car contre l’opinion généralement reçûë &
fermement établie, je crois qu’un Homme qui éxamine les
choses sur la régle du bon sens, peut soûtenir que le
Cocüage est une chose purement imaginaire, & qu’il y a
peu de choses qui puissent moins deshonorer un Homme que les
infidèlitez de sa Femme, suposant qu’il ne
soit pas de ceux qui le savent & le soufrent ; qu’on
pense à cette restriction : En éfèt, n’est-il pas certain
que ce qui est hors de nous & de notre puissance ne nous
touche point, qu’on aplique cette maxime à la chose agitée ;
car n’est-il pas impossible au plus sage des hommes, de
l’aveu de tout le monde, de mettre un frein à la lubricité
d’une Femme impudique : qui est-ce qui est tenu à
l’impossible ? Entassons principe sur principe, puis qu’il
s’agit de combatre un des préjugez le plus général. Me
niera-t-on qu’une action vicieuse doit être imputée à son
Auteur. En sera-t-il donc autrement de la honte & du
deshonneur qui la suit ? Et n’est-il pas aussi absurde de
les faire rejaillir sur celui qui n’y a pas contribué, que
de faire part de la gloire qui acompagne une action
vertueuse à celui qui, non seulement n’y a rien mis du sien,
mais qui même y a résisté autant qu’il a pû. L’opinion, que
je combats, est même en tous sens contraire aux Loix de
l’équité qui veulent, qu’un Contract fait en secrèt, &
sans y avoir apellé toutes les Parties qui y ont intèrêt, ne
leur peut préjudicier. La conséquence est bien naturelle :
les Femmes n’apellent pas leur Maris dans ces
honteuses collusions, donc elles n’y peuvent rien commettre
à leur préjudice. J’aujôterai à tant de preuves une
considération qui confirme que ce que nous pensons sur ce
sujet n’est qu’Opinion & prévention ; c’est qu’il y a
des Peuples entiers qui n’en jugent pas comme nous ;
Concluons
de tout ceci, avec un Auteur Moderne, qu’il faut que les
Maris soient plus malhûreux que les autres Hommes, puis
qu’on les deshonore, sans avoir seulement de mauvaises
raisons pour les deshonorer. Je ne desavouërai pas
cependant, qu’il y a des Hommes qui méritent d’être couverts
d’infamie pour les sotises de leurs Femmes ;
Zitat/Motto
le célébre Locke dit, que
nous n’errons que par préjugez, & que des
supositions fausses ou douteuses, qu’on reçoit comme
maximes incontestables, retiennent dans les ténébres de
l’erreur tous ceux qui s’y apuyent & qui fondent
là-dessus leurs raisonnemens.
Exemplum
si nous en croïons les
Relations des Voïageurs, les Abissins ne trouvent pas
mauvais que leurs Prêtres couchent avec leurs Femmes la
premiére nuit de leur Nôces, pour atirer la bénédiction
du Ciel sur leurs futurs Enfans : quelques Peuples des
Indes regardent comme un honneur qu’un Etranger païe
d’un Eléphant les faveurs de leurs Femmes : combien n’y
en a-t-il pas qui les vendent bien plus cher ?
Exemplum
Enfin, si nous en croïons
l’Histoire ; les Romains étoient peu scrupuleux sur
l’article, & ils s’embarassoient si peu de ce que
faisoient leurs Femmes en leur absence, qu’en revenant
de quelque Voïage, ils avoient coûtume de les en envoïer
avertir, pour s’éviter seulement le déplaisir de les
surprendre ; car il ne faut pas croire que les Matrones
de Rome ancienne étoient toutes des Lucréces non plus
que celles de Rome moderne, témoin ce qu’en dit Horace.
A-t-on donc moins estimé Pompée,
César, Auguste, Lucullus, Caton, quoi qu’ils aïent eu
des Femmes d’une vertu fort déchirée ?
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1Nos Filles de séduire
aprennent l’Art funeste, D’une étude lascive elles
font leurs plaisirs,
Et leur cœur corrompu se prépare à l’inceste,
Long tems avant que l’âge ait meuri leurs desirs.
L’Himen n’en fera point des Epouses fidèles,
Les Plaisirs trop permis ne sont pas assez doux,
Elles vont prodiguer leurs faveurs criminelles,
Sans craindre ni le jour, ni les yeux d’un Epoux.
De sa Femme souvent complice mercenaire,
Un Mari sert lui-même un coupable desir,
Son silence la livre aux vœux d’un adultére,
Prodigue enchérisseur d’un infame plaisir.
Et leur cœur corrompu se prépare à l’inceste,
Long tems avant que l’âge ait meuri leurs desirs.
L’Himen n’en fera point des Epouses fidèles,
Les Plaisirs trop permis ne sont pas assez doux,
Elles vont prodiguer leurs faveurs criminelles,
Sans craindre ni le jour, ni les yeux d’un Epoux.
De sa Femme souvent complice mercenaire,
Un Mari sert lui-même un coupable desir,
Son silence la livre aux vœux d’un adultére,
Prodigue enchérisseur d’un infame plaisir.
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Fremdportrait
tel est Cornelion qui
reçoit chez lui un Ami qui arive des Païs
étrangers : Vous êtes nouveau dans cette Ville, lui
dit Cornelion, vous y avez peu ou point de
connoissance ; vous pouvez passer ici une
après-dînée avec agrément ; quand
vous voudrez vous desennuïer ; Mademoiselle, (en
montrant une jolie Blonde) ne contribuëra pas peu à
vous faire passer le tems agréablement : L’Ami
revient ; la Partie n’étoit pas à rejetter : on
jouë, on collationne, on boit, Cornelion disparoît,
la Blonde reste avec l’Ami, à qui elle fait les
avances, l’Ami, que le vin avoit mis de bonne
humeur, pousse sa pointe, & les Parties
recommencent souvent. Un jour l’Ami voïant passer la
Blonde devant l’endroit où il étoit logé, s’informe
qui elle est : avec quelle surprise n’aprend-il pas
qu’il a violé les droits de l’hospitalité ; mais
étoit-il le seul Ami ou Etranger que Cornelion
traitoit ainsi, & qu’il métoit aux prises avec
sa Blonde Epouse.
Metatextualität
C’est un Homme de ce caractére
qu’il faut rendre responsable du deshonneur de son Epouse,
qu’il a peut-être jetté lui-même dans le crime, on peut dire
la même chose de celui dont il est parlé dans la Lettre
suivante.
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Brief/Leserbrief
« Je ne doute pas, Monsieur
le Censeur, que vous n’aïez reçû plusieurs Lettres sur
la matiére qui fait le sujèt de celle ci incluse, qui
m’est tombée par hasard entre les mains il y a environ
deux mois.
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Brief/Leserbrief
Voisin, C’est envain
que vous me donnez des avis qui ne m’aprennent
rien de nouveau. Dix ans de Mariage m’ont assez
instruit de la conduite de mon Epouse à laquelle
je ne veux pas trouver à redire. Que les Allans
& les Venans se scandalisent tant qu’ils
voudront des fréquentes visites du Chevalier de
L * * & de trois ou quatre autres ! Si je veux
qu’ils voïent ma Femme, qu’a-t-on à en dire ? Ma
Femme est un bien qui m’apartient : j’en peux
faire part à qui bon me semble, ceci n’est-il pas
dans les règles du Droit ? Ma Clorine a des
charmes, ne doivent-ils être que pour moi ? Est-il
juste qu’une belle Personne n’apartienne qu’à un
seul Homme, & qu’elle soit perduë pour le
reste de l’Univers ?
Le Chevalier de L * * est du nombre des premiers,
si tous les Maris étoient aussi sévéres qu’un
Espagnol jaloux, un aussi honnête Homme seroit
obligé de faire tréves avec les plaisirs de
l’Amour. Mais que direz-vous quand
je vous déclarerai que j’y trouve mon profit,
& de l’honneur. S’il est permis de mettre son
bien en intérêt, ma Femme fait partie de mon Bien,
& ma condescendance me fait des Amis, des
Patrons, & des Chalans de ceux de ma Femme. Et
pour l’honneur, me disputerez-vous que personne ne
peut m’en faire davantage que les Amans de ma
Femme, puis que l’estime qu’ils font d’un Bien
dont j’ai la propriété, marque mon bon goût dans
le choix que j’en ai fait, & qu’il est de mon
honneur qu’ils connoissent par eux-mêmes toute
l’étenduë de mes plaisirs. Au reste, croïez-moi,
Voisin, s’il y a du deshonneur, c’est sur le comte
des Amans, car les démarches qu’ils font pour
enlever le Bien d’un autre, prouvent que ce
Bien-là leur manque pour être heureux. Quoi qu’il
en soit, souvenez-vous du Proverbe, entre le bois
& l’écorce il ne faut pas mettre le doigt ;
gouvernez votre Epouse à votre maniére, j’en suis
content ; mais permétez-moi de trouver bon que la
mienne soit à tout le monde. » J. P. K.
Zitat/Motto
. . . . Trahit sua quemque voluptas, Hic
Nuptarum insanit amoribus, hic Meretricum.
1De la Motte, imité de la 6. Ode du 3. livre d’Horace.
