Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XXIX.
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N°. xxix.
Le Lundi 24. de Septembre 1714.
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Metatextualität
Ayant déja fait mès réfléxions sur
la Médisance qui régne si communément aujourd’hui, j’aurois
volontiers suprimé la Lettre suivante, mais j’y ai trouvé
quelque chose de si singulier & de si naturel que j’ai
cru qu’on ne la liroit pas sans quelque agrément.
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Brief/Leserbrief
« Vous n’avez pas encore
épuisé Monsieur, la matiére des Sociétez ; si vous aviez
bien feuilleté le Spectateur Anglois, vous en auriez
trouvé un bien plus grand nombre sous le nom assez juste
de Coterie. C’est d’une de ces Coteries dont je veux
vous donner le plan, qui n’a rien de semblable, ni dans
l’Anglois ni dans vos Discours précédens.
Reste à vous promettre
quelque Relation de quelqu’une de ces Assemblées où
l’insolente Médisance soufle un air empoisonné &
mortel. » Van Munikhuysen.
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La Coterie dont il est
question n’est composée que de Dames &
Demoiselles du moïen âge. Leur Assemblée se tient
assez réguliérement tous les jours environ les trois
heures après midi. La Table autour de laquelle elles
s’assoïent est ovale, & au haut bout est la très-illustre Présidente. On ne tient
aucune Séance qu’en bûvant, & on parle peu avant
que tous les Membres soient assemblez. La
très-illustre Présidente ni s’y rend jamais que la
derniére. Dès qu’elle est assise une des plus jeunes
initiées distribuë une Liqueur qui a la couleur du
meilleur Brandevin d’Orleans. Mais qui n’a rien de
si furieux, aussi le tems qu’on passe à vuider les
tasses est assez tranquille : mais à peine
produit-on sur l’Autel un gâteau d’un pied de
Diamétre, qu’une sainte fureur anime toutes les
Assistantes. On commence à se parler à l’oreille,
& on entend dans la Sale un bourdonnement qui
inspire je ne sais quelle vénération. La
très-illustre Présidente faisant l’office de
Prêtresse s’arme d’un sacré Couteau, & faisant
autant de portions du Gâteau qu’elle a comté
d’Assistantes, elle ne les distribuë qu’après s’être
informée de chacune d’elles, ce qu’elle a à proposer
à l’Assemblée. Slangtong Députée à l’inspection des
affaires générales & particuliéres de l’Ost de
la Ville, & Soûdoïenne de la Coterie, porte
ordinairement la parole la premiére. Ses raports
roulent d’ordinaire sur les intrigues amoureuses qui se passent dans les Sociétez de
Jeu, qui sont fréquentes dans son Département, elle
y fait aussi raport de ce qui se passe à l’Opéra ;
mais comme elle ne sait les faits de ce quartier que
par ses Espions, la médisance y a rarement part, car
pour rendre ses Histoires plus vrai-semblables, elle
a recours à la calomnie la plus artificieuse. La
jeune Rimante Députée aux affaires domestiques des
Personnes du premier rang a la seconde place. C’est
par elle qu’on sait les jalousies, les infidèlitez,
&c. C’est par son canal qu’on aprend que Tumar
ne roule carosse, n’a sa table mieux servie qu’un
Prince, qu’aux dépens des Marchands qu’il bastonne,
quand ils osent venir lui demander des sommes qu’il
pouroit leur païer des revenus de trois pupilles,
dont il fait passer l’une pour folle, pendant qu’il
en laisse une autre chez son jardinier à sa Maison
de campagne, & qu’il tient le troisiéme dans le
méprisable poste de Cadet éternel. Mlle l’Intrigue a
le Département de toutes les familles de la Nation,
qui passent pour n’être pas des plus aisées ; c’est
celle qui va s’informer soigneusement de ce qu’on
sert sur les tables, de quelle maniére on
s’habille, quelles personnes on
frequente, quelles dépenses on fait. Chaque quartier
de la Ville a outre cela son Inspectrice &
chacune tient des mémoires éxacts de tout ce qu’elle
découvre pour en faire un raport fidèle à
l’Assemblée. C’est sur ces raports que roulent
toutes les délibérations, mais on ne prend jamais de
résolutions, & jamais la Présidente ne va aux
voix, car en devorant chacune son morceau de Gâteau,
on envenime à qui mieux mieux <sic> le raport
qui est sur le tapis, desorte que toutes les
résolutions seroient toûjours, nemine contradicente,
pour la réfléxion la plus maligne & la plus
envenimée qui auroit été faite.
Metatextualität
Qu’il me soit permis de
faire une petite comparaison pour vous donner en peu
de mots une idée juste de cette Coterie.
Mademoiselle la très-illustre Présidente est comme
le Pape, les Assistantes tiennent la place des
Généraux des Ordres Religieux. Le St. Pére par le
moïen de ces Généraux d’Ordres est informé de tout
ce qui se passe dans tout le Monde Chrêtien, dans
les Cours des Princes, dans les consciences même des
petits. Mlle la très-illustre Présidente se sert
pour la même fin de toutes ses
Assistantes ; je ne m’étens pas davantage sur la
comparaison pour vous laisser le plaisir d’en faire
toute l’aplication.
Metatextualität
Un bel Esprit réfléchissant sur le
venin de la médisance, & sur le nombre des medisans par
raport à celui des calomniateurs, disoit qu’il aimeroit
mieux une recepte contre la morsure des Puces & des
Cousins que contre celle des Lions & de Tigres, parce
qu’on trouve plus de ceux là que de ceux-ci. Voici cette
recepte que je tiens de la bouche même d’une fameuse
Medisante, peut-être de la Coterie dont on vient de nous
entretenir. Elle parloit de moi en ma présence & sans me
connoître en termes assez durs. Pourquoi parlez-vous de
moi ? lui dis-je avec impatience, C’est parceque <sic>
vous en souciez, me repondit-elle. En effet, on ne dit du
mal de nous que pour nous facher, ne nous fachons pas nous
nous vengeons innocemment de la Médisance, le mepris des injures leur ôte leur force & le plaisir à
ceux qui les font ; si nous y sommes trop sensibles il
dépend du plus miserable ennemi, du plus lâche envieux de
troubler le repos de notre vie ; j’ajoute enfin qu’il n’y a
que des gens trop oisifs capables de troubler ainsi le repos
des autres, ainsi on peut croire que les Assistantes de la
Coterie des Médisantes sont de ces saintes Fénéantes qui
sous le masque du Bigotisme passent leur vie à rien faire
que du mal.
Metatextualität
Je viens de dire que le Mépris des
injures leur ôte leur force, & le plaisir à ceux qui les
font ; on peut, ce me semble, appliquer la même pensée aux
Flateurs outrez. Que ceux qu’ils encensent témoignent un
juste mépris pour leurs louanges mal digerées, c’est le seul
moïen d’oposer une digue au cours impétueux de leurs
impertinences. C’est tout ce que j’ai à ajoûter à la Lettre
suivante.
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Brief/Leserbrief
Monsieur ou
Mademoiselle,
(Car on vous fait à présent de genre douteux) « On dit ordinairement que nous naissons Poëtes & que nous devenons Orateurs. Pour moi, il me semble que c’est l’ocasion & l’indigence qui fait les Poëtes, ajoûtons-y encore un certain penchant à la flaterie. Mais je me trompe, ce n’est pas des Poëtes dont je veux parler, c’est des Versificateurs. Comme ils ne versifient que pour donner un voile à leurs fausses louanges, il ne faut pas être surpris si on y trouve par tout tant de fausses pensées, ou de flateries qui n’ont aucun sens.
Si cette séne c’étoit passée à la Cour
d’Aléxandre, d’Auguste, ou de quelqu’autre Prince fameux
& dont l’Histoire fut plus connuë que celle du
Prince qui en fut l’Auteur, je ne doute pas qu’elle
n’eut épargné aux yeux & aux Oreilles du Grand &
Modeste Prince qui fait aujourd’hui
notre admiration, tant de Vers sans sens, & on
n’auroit pas été lui dire d’un ton aussi faux que
ridicule. Quand on voit de pareilles
absurditez, ne dit-on pas volontiers avec un des plus
grands Poëtes de nos jours. Donnez, je vous prie, des régles à ces sortes de
Versificateurs, & s’ils veulent absolument parler le
langage du Parnasse, qu’ils aprennent qu’ils doivent
aussi parler raison. Je suis » L. C. D. B.
(Car on vous fait à présent de genre douteux) « On dit ordinairement que nous naissons Poëtes & que nous devenons Orateurs. Pour moi, il me semble que c’est l’ocasion & l’indigence qui fait les Poëtes, ajoûtons-y encore un certain penchant à la flaterie. Mais je me trompe, ce n’est pas des Poëtes dont je veux parler, c’est des Versificateurs. Comme ils ne versifient que pour donner un voile à leurs fausses louanges, il ne faut pas être surpris si on y trouve par tout tant de fausses pensées, ou de flateries qui n’ont aucun sens.
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Exemplum
Un Roi de Suéde se
servit un jour d’un assez plaisant stratagême pour
faire taire un monde de ces Versificateurs, qui
l’obsédoient & lui disoient avec des louanges
entrées que tout, jusqu’aux Elémens lui
obéïssoient. Il se fit porter dans une Chaise sur
le Rivage de la Mer, lorsqu’elle montoit, &
pour se moquer de ces flateurs, il disoit à cet
Elément je te defends de mouiller ma Robe,
retire-toi, respecte la Majesté Roïale, mais il
fut obligé enfin de se retirer lui-même, pour
n’être pas mouillé.
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L’Air plus
doux, l’eau plus pure, & la terre plus belle,
Prendront sous votre Régne une face nouvelle,
Le Soleil n’aura plus que des feux bien faisans,
Les Mers sous vos Vaisseaux seront sans ouragans. * * * Les perles germeront où rouloit le gravier. * * * Laissant dans leurs hameaux chommer les Laboureurs
Cérès d’épices dorez chargera la Campagne.
Le Soleil n’aura plus que des feux bien faisans,
Les Mers sous vos Vaisseaux seront sans ouragans. * * * Les perles germeront où rouloit le gravier. * * * Laissant dans leurs hameaux chommer les Laboureurs
Cérès d’épices dorez chargera la Campagne.
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Non, desormais la Poësie N’est pour moi
qu’une Phrénésie,
Qu’un don méprisable à mes yeux
Je ne veux point d’un avantage
Qu’avec le Vertueux partage
Le flateur & le furieux.
Qu’un don méprisable à mes yeux
Je ne veux point d’un avantage
Qu’avec le Vertueux partage
Le flateur & le furieux.
