Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XXVIII.
Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.6418
Ebene 1
N°. xxviii.
Le Lundi 17. de Septembre 1714.
Ebene 2
Plus soûmis à nos préjugez, à nos
sens, & à l’Empire absolu de l’Exemple, qu’aux saines Loix
de la Raison, nous tombons tous les jours dans mille fautes,
nous sucombons à mille passions différentes ; C’est-là une thése
que je tâche de prouver depuis six mois en éxaminant les divers
vices dans lesquels on tombe, je me suis toûjours borné à faire
sentir que le manque de consulter notre raison en est la
principale source. Mais ce n’en est pas la premiére.
Ebene 3
Cette premiére source, ce sont les
fautes qu’on commet dans l’Education de la Jeunesse ; fautes
presqu’irréparables, fautes qui influent sur toutes nos
actions sur tout le cours de notre Vie. Les Parens tombent
dans ces fautes de cinq maniéres. 1. Par l’amour qu’ils
portent à leurs Enfans. 2. Par le choix des Maîtres. 3. Par
les Exemples. 4. Par le choix d’une Profession. 5. Enfin, en
les établissant. 1. Rien de plus ordinaire,
rien de plus général que de trouver des Péres & des
Méres assez imprudens & assez injustes pour mettre entre
leurs Enfans une distinction que la nature plus sage qu’eux
n’y a pas mis. Je ne vois pas qu’on puisse excuser un pareil
caprice. Car en vain, me dira-t-on, que l’un est d’un
naturel plus doux, plus flateur, plus engageant ; ce ne sont
que des paroles qui ne signifient rien. Vos Enfans sont tels
que vous les voulez avoir, leur naturel, leurs talens
dépendent de vous. Parlez-leur avec affabilité, avec
tendresse, avec douceur, dès avant qu’ils puissent vous
connoître, & vous éprouverez qu’ils seront doux &
affables ; rudoïez-les, faites retenir à leurs oreilles une
voix continuellement menaçante, ils deviendront, chagrins,
grondeurs ; un jeune Enfant est comme une cire mole dont un
Artiste adroit fait tout ce qu’il veut ; ainsi cette excuse
est frivole ; & ces amitiez de préférence ne viennent
que d’un caprice qui n’a rien que de très condamnable, sur
tout quand on pense que de là naissent des haines dans les
Familles qui y sont engendrez par la jalousie que produit
ces préferences. J’ai vû une petite Fille de
huit ans mourir de chagrin, parce qu’on lui préféroit
ouvertement sa cadette, pour laquelle elle avoit conçû une
jalousie & une aversion qu’on ne peut exprimer ; Et qui
connoît Augerion, & ne sait pas l’animosité qui régne
entre lui & une Epouse qu’il a autre fois chéri
tendrement ; quelle en est la raison ? elle chérit Francion
que son Pére ne peut soufrir, & elle ne veut pas voir
Amélie qui est l’objet du plus tendre amour de son Mari.
Joignons à cela que les Enfans, qui réfléchissent sur tout,
aprennent de là à être aussi injustes & aussi capricieux
que leurs Parens dans le choix des objets de leur amitié, ou
de leur estime. Ce seroit ici le lieu, ce me semble, de
faire réfléchir les Parens sur le ridicule des
aplaudissemens qu’ils donnent à toutes les sotises de leurs
Enfans favorisez. Ignorent-ils donc qu’ils jettent ainsi
dans ces petites créatures les détestables semences d’un
criminel orgueil, & qu’insensiblement ils perdent tout
le fruit de la plus belle éducation. Pour les rendre aussi
ridicules qu’ils sont dans ces ocasions je pourrois leur
apliquer la Fable du Hibou & de ses petits, mais je me
contente de l’avis suivant. Péres charmez des
vos Enfans, Recevez cet avis sincére,
Etant seul prenez votre tems
Pour jouir des plaisirs de Pére :
Mais en public en vérité
Suspendez la Paternité.
Un Pére aveugle croit toûjours
Que son Fils dit choses exquises ;
Mais d’autres voudroient être sourds
Pour n’entendre pas ses sotises :
Car il faut de nécessité
Aplaudir à l’Enfant gâté. 2. Le Choix des Maîtres fait l’article le plus essentiel du devoir d’un Pére à l’égard de l’éducation de ses Enfans. Il seroit inutile de me récrier ici contre la malheureuse coûtume si générale de s’informer combien un Gouverneur, un Précepteur, une Maître, veulent gagner avant de s’informer de sa capacité & de ses mœurs. C’est un mal trop invétéré. On épargne dans cette ocasion, où on devroit être prodigue, car comme il est assez rare de trouver une grande probité jointe à un grand savoir, & à tous les talens qu’il faut pour l’éducation, on ne devroit rien ménager pour se procurer des personnes si rares ; Mais fait-on cela ? j’en appelle à l’experience ; on ne marchandera pas avec un Maître de Danse, ou de Chant, pendant qu’on cherchera à rogner autant qu’on poura sur la pension d’un Gouverneur, ou d’une Gouvernante ; cependant les uns travaillent, à quoi ? à donner un petit agrément, un petit air à votre corps, & les autres donnent leurs soins à former votre esprit, votre cœur, qui sont des biens qui doivent vous rester jusqu’au tombeau, & de la solidité desquels dépend & la tranquilité de votre vie, & même (mais c’est à quoi on pense le moins) un bonheur éternel.
Est-il nécessaire que je déduise ici toutes les
conséquences qui naissent de la faute que font les Parens à
cet égard, & y a-t-il quelqu’un qui ne comprenne
aisément que de là seul dépend que des jeunes Gens
deviennent ou scélérats, ou gens d’honneur, ou hipocrites ;
car le Disciple est toûjours la copie fidèle de son
Gouverneur, & cela influë tellement sur le bien de sa
Société, que je ne suis pas le premier qui avancerai qu’il
seroit à souhaiter pour le bien d’un Etat que le Souverain
établît des Académies, ou plûtôt des espéces de Seminaires
de Précepteurs.
3. De toutes les choses qui demandent des Parens le
plus de prudence & de précaution dans l’Education des
jeunes Gens, on peut dire que c’est leur conduite en leur
présence. Un Enfant aïant un Esprit qui ne peut être oisif,
il faut qu’il fasse ses fonctions, dont la principale est de
penser, de réflechir. Les personnes d’un certain âge
trouvent dans les différens états où leur naissance, leur
fortune, leur éducation les a mises, différens sujets sur
lesquels elles éxercent leurs pensées ; Mais les Enfans
n’aïant la tête embarassée ni de revenus, ni de détes, ni de
négoces, ni de ménage, ni de gloire, ni de réputation, ils
fixent leurs réfléxions & leurs pensées sur les objets
les plus intéressans qui s’offrent à leurs yeux, les actions
de ceux qu’ils sont apris à respecter & à aimer dès
leurs plus tendres ans, les excitent, les atirent, les
arêtent infiniment plus que celles de quelqu’étranger ;
& naturellement ils donnent leur aprobation à tout ce
qui vient de gens qu’ils craignent & qu’ils respectent.
Ceci est prouvé par l’expérience même, quels soins doit donc
avoir un Pére de ne rien faire devant ses Enfans, ou à leur
sû, qui pût ou les rendre moins honnêtes gens, ou le rendre
lui-même méprisable.
4. De quelque rang que l’on soit, il faut dans la vie
se fixer à quelque chose. Les grands aspirent aux grands
Emplois, les petits se bornent à certaines professions. Il
seroit trop tard d’atendre à vingt ans à faire aprendre à un
Enfant la profession qu’il doit éxercer toute sa vie, on s’y
prend de bonne heure avec raison, mais on s’y prend mal ;
parce qu’on ne consulte en cela, ou que des intérêts de
Familles, ou du moins tout autre chose que ce qu’on devroit
consulter, je veux dire l’inclination de l’Enfant. Personne
en effet n’y a plus d’intérêt que lui : c’est de là que
naissent tant de maux, tant de desordres dans les Familles
qui influent sur toute la Société.
5. Cependant, y a-t-il quelque
partie de l’Education où on fasse de plus lourdes fautes
qu’en celle-ci, & quoi qu’un Enfant soit obligé
indispensablement à l’obéïssance, cependant, je n’ai jamais
pû improuver ce que disoit la Fille de Caton, volo maritum
qui me malit quam mea, l’injustice & l’avarice des Péres
force souvent à prononcer ce Volo, ou à tomber dans
certaines fautes où la pudeur étant une fois sacrifiée, on
ne doit pas espérer qu’on la recouvre jamais. C’est l’union
des cœurs qui fait le Mariage & non l’union des cofres.
Ainsi on ne cessera jamais d’improuver la conduite des Péres
qui forcent l’inclination de leurs Enfans, d’autant plus
qu’on ne voit sortir de ces Mariages, que jalousie,
discorde, haine, amours criminels, Enfans haïs & mal
élevez ; quel desordre dans la Société qu’un Mariage forcé.
Etant seul prenez votre tems
Pour jouir des plaisirs de Pére :
Mais en public en vérité
Suspendez la Paternité.
Un Pére aveugle croit toûjours
Que son Fils dit choses exquises ;
Mais d’autres voudroient être sourds
Pour n’entendre pas ses sotises :
Car il faut de nécessité
Aplaudir à l’Enfant gâté. 2. Le Choix des Maîtres fait l’article le plus essentiel du devoir d’un Pére à l’égard de l’éducation de ses Enfans. Il seroit inutile de me récrier ici contre la malheureuse coûtume si générale de s’informer combien un Gouverneur, un Précepteur, une Maître, veulent gagner avant de s’informer de sa capacité & de ses mœurs. C’est un mal trop invétéré. On épargne dans cette ocasion, où on devroit être prodigue, car comme il est assez rare de trouver une grande probité jointe à un grand savoir, & à tous les talens qu’il faut pour l’éducation, on ne devroit rien ménager pour se procurer des personnes si rares ; Mais fait-on cela ? j’en appelle à l’experience ; on ne marchandera pas avec un Maître de Danse, ou de Chant, pendant qu’on cherchera à rogner autant qu’on poura sur la pension d’un Gouverneur, ou d’une Gouvernante ; cependant les uns travaillent, à quoi ? à donner un petit agrément, un petit air à votre corps, & les autres donnent leurs soins à former votre esprit, votre cœur, qui sont des biens qui doivent vous rester jusqu’au tombeau, & de la solidité desquels dépend & la tranquilité de votre vie, & même (mais c’est à quoi on pense le moins) un bonheur éternel.
Ebene 4
Fremdportrait
Que ne doit-on pas penser
de Sélénie, & quel blame ne mérite-t-elle pas
d’avoir mis auprès de sa jeune Fille me <sic>
Gouvernante telle que Rosine. Elle parle bien
François, il est vrai, elle brode bien une jupe,
elle nuance bien une Tapisserie, je l’avouë, mais
elle est orgueilleuse, pleine de son propre mérite,
fourbe, rafinée dans les mistéres galans, elle a une
passion sans bornes pour l’argent ; Sélénie le
savoit, & aujourd’hui elle est étonnée de voir
sa Fille en proïe à tous les vices de sa Gouvernante
& devenir la Maîtresse de tous les Etrangers qui
abordent dans la Ville.
Ebene 4
Exemplum
Je me souviens, à propos
de ceci, de la coûtume d’une certaine république de
la Gréce, où l’on enlevoit les Enfans
à leurs Parens dès le moment de leur naissance,
& ils étoient élevez aux dépens de l’Etat sous
la conduite d’un bon nombre d’excellens &
vertueux Maîtres. Ces jeunes Gens ne connoissoient
d’autres Parens que leur Patrie, pouvoient-ils être
que de bons, de fidèles, de sages citoïens : de là
la félicité d’une Société !
Ebene 4
Fremdportrait
Si Phocion avoit fait
réfléxion sur cette vérité le veroit-on toûjours en
colére en présence de son Fils, n’éviteroit-il pas
les yeux de ce jeune Homme quand il veut faire venir
chez lui Catos qu’il entretient dans la vieille ruë,
ou Dorine qu’il tient en chambre garnie dans le
Westeynde, prononceroit-il en sa presence plus
d’obsénitez que n’en contiennent Martial, Pétrone,
& Rousseau ; Cependant, Phocion voudroit que son
Fils fut un second Caton, & quand on lui vient
dire qu’on a vû son Fils dans un tel lieu de
débauche, qu’il a insulté un tel, qu’il a maltraité
cette Femme, qu’il dit telle ou telle chose de son
Pére, il fait l’étonné, il acuse la Corruption de la
nature, il ne sait où son Fils a pris une conduite
si déréglée ; semblable en cela à un certain
Seigneur, à qui un Gouverneur se plaignoit de ce que
son Fils juroit à chaque parole, & qui
répondoit, ma foi je ne sais d’où ce défaut lui
vient, car Dieu me damne je ne jure jamais.
Ebene 4
Fremdportrait
Fabius est mis dans les
armes par ses Parens, il y reste par obéïssance, il n’a ni valeur, ni intrépidité, ni
prudence, il auroit même mieux aimé la Robbe,
cependant, ses Parens ont du crédit, ils lui
procurent des Emplois ; plus Fabius est élevé, plus
il fait de fautes de toutes les espéces, il devient
la risée de ses égaux, & le mépris de ses
inférieures ; ses Parens meurent : devenu libre il
abandonne le service & devient la honte de sa
Famille à laquelle il auroit fait honneur, si en
consultant on l’avoit fait seoir sur les Lys.
Metatextualität
Le peu d’espace qui
me reste ne me permet pas de m’étendre beaucoup sur le
cinqiéme article, qui même semble être au delà de
l’Education ; mais je l’y fais entrer, parce que, comme
on doit, selon moi, raporter l’éducation au bien de la
Société, & le Mariage, qui fait une de ses parties
la plus considérable, dépendant ordinairement de la
volonté des Parens, il semble que cette circonstance
doit être comme le perfection & l’accomplissement
des soins paternels.
Metatextualität
Ce seroit me défier des lumiéres
de mes Lecteurs de tirer moi-même de tout ceci les
conséquences qui influent sur toute la vie, il vaut mieux
leur en laisser le soin.
