Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XXVII.
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N°. xxvii.
Le Lundi 10. de Septembre 1714.
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Metatextualität
Voici enfin les premiers Actes
publics de la société des Demoiselles Beaux-Esprits tels
qu’on me les a envoïez j’ai reçû en même tems une plainte de
celle qui est l’Auteur du Dialogue inséré dans notre
précédente Feuille, mais c’est Mr. Scheurleer ou son
Correcteur qu’il en faut charger, puis qu’il s’agit de
fautes & de fautes grossiéres comme pag. 205. lig. 5.
faire tous les lecteurs pour forcer, & pag. 206. un ne
mis lig. 28. devant faut au lieu de lig. 30 devant soit.
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Brief/Leserbrief
« Je suis ennemi, Monsieur, de
la Morale de ces gens qui décident hardiment qu’il y a
des cas où l’on peut manquer aux promesses qu’on a
faites ; ainsi je me croirois indispensablement obligé à
vous écrire celle-ci, quand je n’y serois pas forcé d’un
autre côté par la crainte de m’atirer la haine des
illustres Membres de nôtre Societé, si je manquois une
si belle occasion de contribuer à la
propagation de leur réputation & de leur gloire, qui
aparemment est une des fins de leurs Etudes assiduës.
Mais ma Lettre est assez &
peut-être trop longue : concluons du ridicule de
l’entretien, dont je vous donne la Relation ; que Il
n’est pas bien honnête, & pour beaucoup de causes,
Qu’une Fille étudie & sache tant de
choses.
Former au bien ses mœurs de ses plus tendres ans,
Etudier ses devoirs, sur tout choisir les gens,
Qu’elle veut fréquenter, vivre avec modestie
Doit être son étude, & sa Philosophie. J’ai l’honneur d’être parfaitement, » Polymorphe.
Allgemeine Erzählung
Mon introduction le
fit dans le tems que tous les réprésentans étoient
assemblez, pendant un Prêche-d’après midi ; On
mettoit à la coupelle un Livre nouveau qui est assez
couru, & qui est intitulé Chef-d’Oeuvre d’un
inconnu. Un Livre avec un tel frontispice pouvoit-il
échapper à l’éxamen de nos Beaux-Esprits ? &
n’étoit-il pas juste qu’elles vissent s’il méritoit
un tître si pompeux ? On eut à peine nommé le tître
que Mlle Esprinain se leva avec un air grave qui
auroit convenu au Juge le plus sévére, en un mot,
qui séoit fort bien à cette petite Personne qui
s’érigeroit volontiers en Présidente, si avant
qu’elle fut introduite dans la Société, on n’en
avoit bani cette dignité. Ce Livre, Mesdemoiselles,
dit-elle, ne mérite point Vôtre attention, &
rien n’a jamais été impprimé <sic> qui soit
plus au dessous de l’élévation de vos Esprits. Il y
a quelques jours que Mlle Phantasque, ce célébre
Membre de nôtre Corps, m’en parla dans
les termes les plus méprisables, & si j’ose
joindre mon sentiment au sien, vous ne regarderez le
Dr. Mathanasius que comme un de ces Pédans de
profession, de ses Commentateurs ennuïeux, de ces
Critiques superbes, en un mot, de ces prétendus
beaux Esprits bérissez de Grec & de Latin qui
s’érigent en Juge décisif de tous les Ouvrages ;
oui, il faut que ce soit un de ces petits génies,
qui ne trouvent rien de bon, que ce qui sorte de
leur petite cervelle : mais quand j’ai donné à ce
fade Docteur le nom de Pédant, je devois vous faire
sentir qu’on doit entendre ma pensée dans un tout
autre sens que celui que peut avoir ce mot quand
quelque étourdi le donne à des Génies du premier
ordre comme à un S. . . . se à un le C. c. dont les
noms seuls doivent exciter nôtre vénération : il est
vrai, continua-t-elle, que je n’ai pas encore lû ce
ridicule Livre, mais si quelqu’une de ces
Demoiselles l’avoit, je suis sûre que vous en
porteriez toutes le même jugement dès la prémiére
page. Mlle. Phantasque entra dans ce moment, elle
aportoit le Livre en question, on l’ouvrit, & on
en parcourût toutes les feuilles en moins de trois
minutes ; aussi-tôt Mlle Esprinain
reprenant la parole, n’est-ce pas avoir une grande
demangeaison de s’érigier en Commentateur, dit-elle,
que d’aller faire 180. pages de remarques sur les
mots les plus communs de nôtre Langue : Hé ! si ce
Docteur avoit tant d’envie d’écrire, que ne nous
donnoit-il quelque belle traduction de quelques
bonnes piéces de quelque ancien Auteur ? Comme de la
noix, de la puce, du Rossignol, de la maniére de se
farder, des trois Livres de la vieille, qui sont les
plus beaux morceaux d’Ovide, au jugement de Mr.
l’Abbé Anglisi qui m’en parloit ce matin en ces
termes ; il ne faut pas douter que les Membres de
nôtre Societé ne lussent de telles piéces avec
plaisir ; mais venons au fait & voïons qu’elle
est la matiére d’un si ennuïeux Commentaire. C’est
une des plus jolies Ode qui ait jamais paru en
public, cette piéce étoit très-digne d’être
transmise à la Postérité par l’hûreuse mémoire d’une
Dame, que nous aurions sans doute admise avec
plaisir dans nôtre Société, si elle étoit encore en
vie. J’en trouve les expressions, le sens, les Vers,
tous dignes de nos louanges ; tout ce que je
regrette c’est que cette Dame ne nous en ait pas
transmis l’air, car vous savez,
Mesdemoiselles, que qui dit Ode, dit Chanson, C’est
le sentiment du célébre Mr. de la Mothe. En un mot,
je ne crois pas que personne me démente, si
j’ajoûte, que ce ne peut être que la production de
quelque grand Esprit qui mérite à bon droit le nom
de Chef-d’œuvre ; mais la beauté de la Piéce, qui,
je crois, n’a pas un mot dont vous ne connoissiez
toute la force, n’autorise pas ce long, ennuïeux
& inutile Commentaire, & je ne puis que
blâmer le Dr Mathanasius ou Methelius, (car c’est
son véritable nom ;) d’avoir tant gâté de papier.
Toute l’Assemblée aplaudit au jugement de
l’incomparable Esprinain, & l’Assemblée se
sépara sans qu’on ait agité d’autre sujet. Plain
d’admiration pour les talens de cette Savante, je
résolus de lier avec elle une plus étroite
connoissance, & je fus hier lui rendre visite,
nous nous entretîmes des choses d’érudition, j’eus
l’honneur de voir sa Bibliotheque, qu’on peut
apeller choisie, & qui consistoit la plûpart en
Livres écrits contre le Papisme, l’Arianisme, le
Socianisme, &c. : quelques réfléxions
Philosophiques & Tgéologiques <sic>, &
dans un amas de Commentaires sur la
Bible ; enfin la conversation étant tombée sur
quelque sujet qui avoit raport à la justice, je lui
fis part du chagrin, que me donnoient quelques-uns
de mes Parens, qui vouloient me frustrer d’une
partie de mon Patrimoine ; Elle fit aussi-tôt
briller son érudition dans les affaires du Bareau,
& me donna des instructions sensées, qui avoient
déja fait gagner un procès semblable à une de ses
Amies.
Former au bien ses mœurs de ses plus tendres ans,
Etudier ses devoirs, sur tout choisir les gens,
Qu’elle veut fréquenter, vivre avec modestie
Doit être son étude, & sa Philosophie. J’ai l’honneur d’être parfaitement, » Polymorphe.
Metatextualität
Ceux qui ont lû le Livre censuré
dans notre Société en auront, sans doute, du premier abord
porté le même jugement que Mlle Esprinain,
excepté ce qu’elle dit à la louange de la Chanson qui est la
plus sotte, & la plus mal tournée qu’auroit jamais pû
faire le Portier de Mr. d’Argençon ; mais d’un autre côté
rien n’étoit plus propre pour le projet de l’Auteur, qui n’a
pas sauté aux yeux de Mlle Esprinain, elle ne sait pas que
les vrais Pédans, pour qui elle paroît avoir tant
d’admiration, font tous les jours ce que vient de faire le
prétendu Docteur Matanasius, ou si l’on veut Méthelius ; ils
étalent leur fade critique & leurs ennuieuses réfléxions
sur des bagatelles sur les mots les plus intelligibles, sur
les choses les plus claires, semblables à celui qui
avertissoit le public que Boileau portoit la Péruque quand
il disoit que de faux cheveux ornoient sa tête. Le faux
Mathanasius ne pouvoit prendre un meilleur tour pour faire
sentir tout le ridicule de ces Messieurs, que de copier
leurs maniéres ; il a fait paroître ce brillant d’esprit
dont il sait bien que la nature l’a partagé ; c’est ce qui
me fait craindre qu’après avoir berné les Pédans, il ne le
devienne lui-même, car si un Savant étoit un peu Pyrrhonien
sur le chapitre de son propre savoir, nous vérions moins de
ces orgueilleux Annotateurs qui s’imaginent
avoir seuls l’Esprit de devination & le bon-sens en
partage. Pour ne point tomber moi-même dans le défaut des
faiseurs de Remarques, je laisse volontiers au Public le
soin de juger jusqu’à quel excès d’impertinence ne va pas
une Femme qui change sa quenouille pour un cours de Phisique
ou de Théologie ; ainsi c’est porter la sotise au delà de
l’imagination que de s’irriter, comme ont fait quelques-unes
de cette savante Société, parce qu’on les peignoit trop au
naturel. C’est assez, dit Tubor, Censeur il faut vous taire.
Je le veux, mais Tubor prenez vous en à vous,
Cessez d’être vicieux ; & manquant de matiére
Ma bile cessera d’alumer mon courroux.
Cessez d’être vicieux ; & manquant de matiére
Ma bile cessera d’alumer mon courroux.
