Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. XXVI.
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N°. xxvi.
Le Lundi 3. de Septembre 1714.
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Metatextualität
J’atendois avec une espéce
d’impatience quelque Mémoire de la Société des Demoiselles
Beaux-Esprits, lors que je reçus le Dialogue suivant écrit
d’une main de Femme assez dificile à déchifrer, je laisse à
Polymorphe à éxaminer s’il y reconnoîtra le stile de
quelqu’une de son Académie.
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Brief/Leserbrief
Monsieur,
Dialogue aux Champs
Elisées,
M. Baile. Hé ! depuis quand l’arrivée le plus
grand de mes Amis, & le plus acharné de mes
Ennemis ? M. Jurieu. Qui vous croïoit ici ? De
tous les mortels, il n’y en a point que j’espérois
de rencontrer ici moins que vous. M. Baile. Si
tous ceux que vous avez condamnez au Tartare de
votre Authorité privée, y avoient été envoïez par
les Juges de cet Empire, certes la Siberie seroit
moins deserte que les Elisées. Mais par bonheur
les justes Dieux ne ratifient ainsi les Sentences
de toutes les Personnes de votre Robe. M. Jurieu.
Avez-vous donc porté le souvenir de nos quérelles
jusques dans ce Païs-ci ? M. Baile. Puis-je
oublier si-tôt des Disputes qui m’ont coûté tant
de veilles, & qui m’ont causé tant de chagrin,
sur tout lorsque je considére avec quel acharnement vous recherchiez jusqu’aux
moindres occasions de dégorger votre bile contre
moi qui ne vous avois donné d’autre sujet de
plainte sinon, que ma réputation s’établissoit
& qu’elle sembloit aller de pair avec la
votre ; étoit-ce là un motif pour déclarer la
Guerre si outrageusement à un de vos Fréres,
disons plus, à une Personne que vous aviez estimé,
que vous aviez servi, & qui n’étoit pas
méconnoissant. M. Jurieu. Vous m’imputez-là un
motif que je n’ai jamais avoué. Car vous savez que
j’ai toûjours prétexté la gloire & les
intérêts de Dieu & de son Eglise. Mais il
n’est plus saison de déguiser ici ; il n’y a plus
de cabale à ménager, & je ne suis plus obligé
à certains égards que je devois avoir pour
conserver le rang de supériorité dont la mort
vient de me renverser. M. Baile. Je vous entends à
demi mot ; C’est-à-dire que vous avez succombé à
la belle passion de tous les Savans de votre
ordre, de ne pas démordre de leur opinion quand
une fois ils l’ont avancée. Ils veulent, malgré
qu’on en ait, qu’on les en croïent sur leur
parole, & c’est s’exposer à la honteuse note
d’Hérétique, d’Athée, de Déïste, d’Entêté, de
Raisonneur, que d’oser douter s’ils ont raison ou
non ; en vérité je trouve plus de bon sens &
plus d’équité chez les Turcs, si nous cherchions
ici quelqu’un de leurs Muftis, il vous diroit que
quoi qu’il tienne chez les Otomans le même rang
que le Pape chez les Papistes, ce qui est un peu
plus que le simple rang de Ministre
ou de Docteur en Théologie ; cependant, jamais le
Mufti ne prononce sur rien qu’il ne mette au bas
de sa décision, Dieu le sait mieux. Cette humilité
me charme chez un Turc, & il seroit à
souhaiter qu’elle passât chez nous. Varron, l’un
des plus Savans Romains étoit dans le même
sentiment, lors qu’il disoit, ; mais aujourd’hui on se croit plus
éclairé, & on porte l’orgueil au souverain
degré ; car on se regarde seul comme infaillible,
& tous les autres comme autant d’ignorans. M.
Jurieu. Je ne sais à quoi tend ce discours
échauffé, pour moi, je ne pense pas que vous
m’aïez en vûë : j’ai tant écrit contre cette
Infaillibilité, que je ne puis être soubçonné
<sic> d’y avoir aspiré. M. Baile. Vous
faisiez comme un Procureur, qui plaide pour faire
rendre à sa Partie une somme dont on l’a frustrée
injustement ; le Procès est-il fini, le Compte du
Procureur excéde la somme qu’il a fait gagner á sa
Partie. Vous ne seriez pas le seul qui auroit dit,
Des saintes Véritez songez à vous instruire ;
Mais, aprenez sur tout à vous laisser conduire. Si
ce n’étoit pas là votre dessein, dites-moi dans
quelle vûë vous & tous ceux de votre Robe,
quand une fois vous avez quelque démêlé sur une
oposition, ou une simple diversité de sentimens,
écrivez-vous sans discontinuër, &
accablez-vous le Public de mille
répétitions ennuïeuses qui ne différent que par le
tître. Quand on a une fois dit & démontré sa
pensée, n’en est-ce pas assez, & cette
multiplication de volumes que signifie-t-elle,
sinon qu’on veut faire tous ses Lecteurs à en
passer par là, & à se soûmettre à nos pensées
quoi qu’ils en puissent penser ; & je crois
pouvoir afirmer, sans ofenser la vérité, que
jamais on n’a vû un Docteur renoncer de lui-même à
son sentiment & embrasser celui de son
Adversaire, quelque clair, quelque démontré qu’il
fût. M. Jurieu. Dans ce cas-là, l’un & l’autre
croit avoir la Vérité de son côté, & cela
étant, vous m’acorderez qu’on est obligé à la
défendre de toutes ses forces & à tâcher
d’étendre son Empire en la faisant reconnoître à
ceux qui l’ataquent. M. Baile. Monsieur, la Vérité
n’est qu’une. Chacun le sait, & les Docteurs
mieux que les autres ; mais avouez qu’on se couvre
seulement du prétexte de la Vérité pour soûtenir
les droits de son orgueil & de son
amour-propre. Je n’en veux qu’une preuve, tous ces
faiseurs de Systêmes, tous ces défenseurs de
Théses, n’ont point recours à la raison pour
convaincre que leur sentiment est le plus certain
& le seul vrai, ils se jettent d’abord dans le
champ des injures, des invectives ; ce Païs vous
étoit parfaitement connu, je n’en veux pour
preuves que les Ecrits que vous avez publiez pour
me dénigrer & pour rendre odieux tant
d’honnêtes gens que vous traitiez de Sociniens,
par cette seule raison qu’ils
prétendoient que tout Homme étoit sot qui disoit,
Croïons en nos Docteurs, ils méditent pour nous,
Fuïons d’un Raisonneur l’apas subtil & doux.
M. Jurieu. On diroit que sachant mon arivée vous
avez étudié la matiére ; & vous confiant en la
liberté dont on jouït ici, vous osez tout dire,
quelles étoient donc vos vûës quand vous écriviez
contre vos Adversaires, il me semble que vous ne
les épargniez pas plus que les autres. M. Baile.
Quand j’en suis venu aux invectives, ce qui m’est
arrivé rarement, j’y ai été forcé pour ne pas
paroître insensible à l’infamie dont on tâchoit de
me couvrir ; au reste, quand j’ai repliqué à mes
Antagonistes, comme je ne reconnoissois d’autorité
que celle de la raison, je tâchois de les
convaincre que j’étois invinciblement persuadé de
ce que j’avançois ; mais à Dieu ne plaise que
j’eus jamais écrit Replique sur Replique dans la
seule vûë de ne me pas démentir, & pour ne pas
avoir la honte d’avouër que j’avois pris un
mauvais parti. Jamais je n’ai rien avancé
qu’auparavant je ne l’eusse bien pesé, c’est le
moïen de ne rien dire à la légére ; il ne faut que
ni l’esprit de faction, ni un zèle amer, ni un sot
orgueil, soit les sources de nos Ecrits. M.
Jurieu. Finissons cette matiére, je vois Crellius
& Episcopius qui s’avancent vers nous avec Mr.
Jaquelot, assurément qu’ils se
ligueroient avec vous contre moi, & je n’en
sortirois qu’à ma honte. M. Baile. Si l’Auteur de
la Lettre venuë de Suisse étoit arrivé ici, je
crains que s’il se joignoit à ces Messieurs ils ne
vous fissent releguer dans quelque Autre éloignée
de ces Champs, en faisant votre caractére au
Prince de cet Empire : mais aparenment qu’ils ne
vous ont pas aperçû, & puisqu’ils rebroussent
chemin, permettez-moi de vous dire mon sentiment
sur les motifs des Savans qui donnent au Public
quelqu’Ouvrage de disputes. J’ai remarqué que
rarement on s’ataque à des ignorans : on se
choisit un Adversaire, & on le choisit
illustre & fameux, afin que la Victoire, ou du
moins le compromis fassent plus de bruit. En
second lieu, j’ai remarqué qu’on va rarement
choisir cet Antagoniste fameux dans un Païs fort
éloigné ; rarement allons-nous, nous autres
François, faire la guerre aux Auteurs
Transilvains, Hongrois, Saxons, Danois, Suédois,
notre Adversaire seroit trop inconnu, nous le
prenons dans notre Province, dans notre Ville,
afin de triompher avec plus d’éclat : ainsi le
premier motif c’est la passion de briller ; le
second motif c’est l’envie d’établir notre
réputation à peu de frais en triomphant d’une
réputation établie depuis long tems. Enfin, on
entasse Volume sur Volume, sans jamais renoncer à
son sentiment, pour embrasser celui de son
Antagoniste ; ce n’est pas pour persuader le
Public qu’on a raison, c’est pour lui faire
violence, c’est pour le contraindre
à décider en notre faveur : on pourroit même dire
que c’est pour lui dire qu’il est un ignorant qui
ne peut rien voir qu’on ne lui mette le doigt
dessus, & qu’il faut un entassement de
preuves, pour lui faire entendre ce qu’il auroit
dû comprendre dès le premier Volume. Mais je vois
que ces Messieurs que vous craignez tant viennent
nous joindre, je mets des bornes à mes Réfléxions.
Metatextualität
Puisque des raisons, qu’il ne vous a pas
plû de nous expliquer, vous ont empêché d’éxaminer
la question que vous proposoit un Mr. P. K. . . . r
dans une Lettre hors d’œuvre, insérée dans votre
XXIII. Discours, vous ne trouverez pas mauvais que
je vous la répéte ici, & qu’en même tems je vous
en envoye la décision dans le Dialogue que vous
trouverez ci-joint. Il s’agissoit de savoir dans
quelle vuë les Savans donnent leurs
Ouvrages au Public, sur tout ceux qui contiennent
leurs disputes.
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Dialog
Dialogue aux Champs
Elisées,
Entre Mrs. Baile & Jurieu.
M. Baile. Hé ! depuis quand l’arrivée le plus
grand de mes Amis, & le plus acharné de mes
Ennemis ? M. Jurieu. Qui vous croïoit ici ? De
tous les mortels, il n’y en a point que j’espérois
de rencontrer ici moins que vous. M. Baile. Si
tous ceux que vous avez condamnez au Tartare de
votre Authorité privée, y avoient été envoïez par
les Juges de cet Empire, certes la Siberie seroit
moins deserte que les Elisées. Mais par bonheur
les justes Dieux ne ratifient ainsi les Sentences
de toutes les Personnes de votre Robe. M. Jurieu.
Avez-vous donc porté le souvenir de nos quérelles
jusques dans ce Païs-ci ? M. Baile. Puis-je
oublier si-tôt des Disputes qui m’ont coûté tant
de veilles, & qui m’ont causé tant de chagrin,
sur tout lorsque je considére avec quel acharnement vous recherchiez jusqu’aux
moindres occasions de dégorger votre bile contre
moi qui ne vous avois donné d’autre sujet de
plainte sinon, que ma réputation s’établissoit
& qu’elle sembloit aller de pair avec la
votre ; étoit-ce là un motif pour déclarer la
Guerre si outrageusement à un de vos Fréres,
disons plus, à une Personne que vous aviez estimé,
que vous aviez servi, & qui n’étoit pas
méconnoissant. M. Jurieu. Vous m’imputez-là un
motif que je n’ai jamais avoué. Car vous savez que
j’ai toûjours prétexté la gloire & les
intérêts de Dieu & de son Eglise. Mais il
n’est plus saison de déguiser ici ; il n’y a plus
de cabale à ménager, & je ne suis plus obligé
à certains égards que je devois avoir pour
conserver le rang de supériorité dont la mort
vient de me renverser. M. Baile. Je vous entends à
demi mot ; C’est-à-dire que vous avez succombé à
la belle passion de tous les Savans de votre
ordre, de ne pas démordre de leur opinion quand
une fois ils l’ont avancée. Ils veulent, malgré
qu’on en ait, qu’on les en croïent sur leur
parole, & c’est s’exposer à la honteuse note
d’Hérétique, d’Athée, de Déïste, d’Entêté, de
Raisonneur, que d’oser douter s’ils ont raison ou
non ; en vérité je trouve plus de bon sens &
plus d’équité chez les Turcs, si nous cherchions
ici quelqu’un de leurs Muftis, il vous diroit que
quoi qu’il tienne chez les Otomans le même rang
que le Pape chez les Papistes, ce qui est un peu
plus que le simple rang de Ministre
ou de Docteur en Théologie ; cependant, jamais le
Mufti ne prononce sur rien qu’il ne mette au bas
de sa décision, Dieu le sait mieux. Cette humilité
me charme chez un Turc, & il seroit à
souhaiter qu’elle passât chez nous. Varron, l’un
des plus Savans Romains étoit dans le même
sentiment, lors qu’il disoit, Zitat/Motto
je n’afirme rien, je dis seulement ma
pensée, il n’apartient qu’aux Dieux de savoir
Metatextualität
Qu’il me soit permis d’ajoûter à
tant de réfléxions, qu’il me paroît que la cause de tout ce
ridicule vient de ce qu’on ne veut pas convenir que les
expressions afirmatives ne conviennent pas à l’Homme qui est
si foible dans sa nature, si limité dans son pouvoir, si
stérile dans ses connoissances. Mais d’un autre côté, le
Public n’est-il pas ingrat, de ne pas vouloir du moins païer
de quelque crédulité la peine des études de plusieurs
années ? on dira, peut-être, que les Savans ne croïant pas
tout ce qu’ils disent, n’ont pas droit d’éxiger quelque
crédulité du Public ; mais que le Public aprenne que ce
n’est pas à lui à s’informer de cela, c’est seulement à lui
à éxaminer si ceux qui le veulent instruire sont
véritablement savans, & s’il les trouve tels, il doit
les croire sans autre éxamen ; ce raisonnement fait sans
doute pitié au Lecteur, je n’en suis pas surpris, mais il
exprime les prétentions des Savans.
