Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. VIII.
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N°. VIII.
Le Lundi 30. d’Avril 1714.
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Metatextualität
Les plaintes que je viens de
recevoir de quelques-uns de mes Corespondans sur ce que je
n’ai pas encore daigné (c’est le terme dont ils se servent)
faire atention à ce qu’ils ont pris la peine de m’écrire,
sont trop justes pour n’y pas avoir égard. Je vais donc
joindre ici quelques-unes de leurs Lettres telles qu’elles
me tomberont sous la main, & sans donner la préférence à
personne.
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Brief/Leserbrief
Mr. le Censeur, « &
d’y remédier dans l’impatience où je suis de le savoir,
je m’adresse à vous, & j’espére que vous ne
refuserez pas de répondre à l’empressement d’une
Personne qui est votre admiratrice. » M. Liberté.
Allgemeine Erzählung
On ne peut vous exprimer
avec quel plaisir nous avons lû dans notre petit
Cercle votre Discours sur la Jalousie. Quoi
qu’aucune de nous ne soit exposée à cet afreux
fleau, puis que nous ne sommes pas encore sous le
joug d’Hyménée, nous en avons cependant reconnu les
horreurs aux traits dont vous l’avez dépeint ; &
d’une commune voix nous avons toutes prié le Ciel de
nous garantir du malheur de Corine. Mais une d’entre
nous s’étant plainte de ce qu’après avoir frondé ce vice, vous n’avez déterminé ni qui y
étoit le plus sujèt de l’Homme ou de la Femme, ni un
moïen, soit de le prévenir, soit d’y remédier ; il
s’est élevé parmi nous un débat presque aussi grave
que dans un Parlement d’Angleterre ; chacun prit
Parti, & après de longs Discours, on tomba
d’acord, que les Hommes y sont plus sujèts que les
Femmes, par des raisons qui furent fort bien
expliquées entre nous, & que je ne peux vous
raporter, parce que vous êtes Partie dans l’afaire.
La question proposée par une Hollandoise de notre
Cercle, si les Femmes ne contribuent pas à faire
tomber leurs Maris dans ce Vice, fut bien plus
dificile à décider. Quand chacune eut dit son avis,
on lui demanda le sien ; &, à notre grand
étonnement, elle soûtint qu’il n’y avoit pas de
femme dont le Mari fût jaloux, qui ne dût s’en
acuser elle même. Que si comme autant de sages
Lucréces, dit-elle, elles donnoient à leur Famille
tous les soins qu’elles donnent avec tant de
prodigalité à leurs Parures, à leurs Visites, à
leurs Jeux, & à leurs Sociétez ; elles vivroient
d’un côté bien plus contentes, à l’abri qu’elles
seroient des inquiétudes qui naissent d’ordinaire de
l’embarras où l’on est de trouver comment subvenir à
tous ces vains amusemens, & de l’autre elles ne
se trouveroient jamais dans l’ocasion d’exciter la
jalousie d’un Mari délicat, qui, quand il est
honnête Homme, ne prend une Femme que pour être
certain d’avoir un Cœur dont il est véritablement
aimé, & qui, par cela même, est
digne d’un retour sans réserve. Mesdemoiselles,
ajoûta-t-elle, conluez vous-mêmes, à qui est la
faute, si ce que je dis est vrai. Elle ajoûta par
surcroît quelque Citation du Poëte Catz, & nous
obligea toutes à donner dans son sentiment. Quelques
Messieurs qui entrérent, nous empêchérent de
chercher le moïen de prévenir ce mal ;
Metatextualität
Les décisions de ce Cercle féminin
me paroissent trop sensées pour ne pas opiner avec celles
qui les ont prises. J’ajoûterai seulement, qu’il me semble
que la raison pour laquelle les Hommes sont plus sujèts à la
jalousie, c’est qu’ils ont des Femmes une idée tout à fait
desavantageuse, qui vient d’une certaine coûtume comme
universellement reçûë de mal parler du Séxe en toutes
ocasions. En éfèt, on donne aux Femmes un certain foible,
& sur l’idée de ce Foible, qu’on s’imagine tel qu’on
veut, on les croit toûjours persées de toutes parts des
traits de Cupidon au moindre regard d’un Ami familier ; d’un
autre côté, on a établi comme une chose
constante, que l’honneur du Mari dépend de la sagesse de sa
Femme ; ce qui n’est pas réciproque de la Femme au Mari.
Rien dont on soit plus jaloux que de l’honneur, joint à cela
qu’on a trouvé à propos de régarder cette sorte d’honneur
comme le plus délicat. Ainsi, il ne faut pas être surpris si
un Mari aïant plus de raison qu’une Femme de devenir jaloux,
soit plus sujèt qu’elle à ce vice : je ne prétens pas
soûtenir, en disant ceci, qu’il ait raison d’être jaloux,
puis que tous ces motifs de jalousie ne sont fondez que sur
des idées les plus fausses & les plus arbitraires. Pour
répondre à la demande de Mademoiselle Liberte’, je me
contente de la renvoïer au petit Discours de la judicieuse
Hollandoise de son Cercle, qui, à mon avis contient le
meilleur moïen de prévenir la jalousie, & de la faire
cesser lors qu’on est assez malhûreuse, ou pour y avoir
donné ocasion, ou pour en être le sujèt, souvent
innocemment.
Metatextualität
Voici une Lettre d’un tout autre
genre.
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Brief/Leserbrief
Monsieur, « La liberté que
vous donnez de vous écrire me donne lieu de
vous avouër franchement, que j’ai apris votre Projèt
avec beaucoup de joïe, votre sixiéme Discours, que je
viens de lire, l’a augmentée lors que j’ai vû que vous
étiez bien éloigné de ce qu’on vous atribuoit de
n’écrire que pour Pasquiniser, permettez-moi ce mot,
& j’ose espérer avec vous du succès de votre
Censure, puis que vous marchez sur les traces de
Théophraste, de son Traducteur, de l’Abbé de Bellegarde,
& de tant de sages Anonimes, qui, comme vous, ont
tourné le vice en ridicule, en le personifiant dans de
vifs caractéres. Mais le dessein de ma Lettre n’est pas
de vous encenser ; j’ai un sujet à vous proposer qui ne
me paroît pas indigne de votre atention, puis que
travaillant au bonheur de la Société, en contribuant à
celui d’un de ses Membres, vous aurez avancé d’autant.
Aidez-moi à me
déterminer, soit par quelques avis, soit en faisant
connoître mon embaras à celles qui le causent, & à
qui je n’ose le déclarer, afin qu’elles changent de
maniéres pour m’engager plus éficacement à me déterminer
promtement. Je vous avouërai même franchement, que je
pancherois assez vers la derniére, si seulement elle
vouloit faire tréve avec l’Ombre, le Lansquenet, la
Bassette ; quite pour augmenter tous les ans sa
Garderobe & sa Toilette, de tout ce que Paris &
Londres nous envoïeront de nouveau. » J. Perplexe.
Allgemeine Erzählung
Plusieurs
circonstances me mettent dans la nécessité d’entrer
dans ce qu’on apelle la grande Confrairie : 1. un
Oncle infirme qui a de gros biens qu’il me destine,
& qu’il ne veut m’assurer que lors qu’il me véra
fixé. 2. Une Belle-Mére que mon vieux Pére vient de
faire la folie de prendre, pour faire donner la
Famille au D. . . , & avec laquelle il m’est
impossible de vivre. & 3. Deux Maîtresses qui me
persécutent, chacune de son côté, à en venir à une
conclusion. C’est ici le nœud. Hoc opus, hic labor
est. Il faut vous les caractériser. Celle qui a le
Droit d’ancienneté est environ âgée de trente-cinq
ans, (j’en ai vingt- deux) ou pourroit
dire que c’est à son sujet qu’ont été fait cès Vers.
Elle n’en fait
point de façon, tous les jours elle ne m’entretient
que de Comtes, Marquis, Barons, qui ont été dans ses
fers, & dont elle conserve les Portraits comme
autant de trophées de ses atraits, & au nombre
desquels elle a fait au mien la grace de l’y placer.
En un mot, au milieu de ses empressemens, faisant
parade de la Vertu la plus sévére, & d’un
ridicule point d’Honneur, elle me témoigne assez,
que si je lui fais le plaisir de l’épouser, elle
gagne beaucoup sur son esprit en descendant jusqu’à
moi. L’autre aproche plus de mon âge, dont elle a
tout le feu. C’étoit une véritable Agnès, lors que
je la vis la premiére fois. Son Cœur, qui étoit
encore tout neuf, sentit à peine le plaisir d’être
aimé, qu’elle changea du blanc au noir : & le
plaisir, que je m’imagine qu’elle trouvoit à ma
compagnie, lui faisoit rechercher toutes les
occasions de nous trouver ensemble ; c’est ce qui
l’a mise en goût des Sociétez, où depuis ce tems-là
elle assiste très réguliérement, &
dont elle a malheureusement pris toutes les
maniéres : Le Jeu sur tout est une fureur qui la
posséde à un point qu’on auroit peine à concevoir :
L’envie de plaire
qui n’a pas moins d’empire sur son ame, lui fait
passer aisément une entiére matinée à sa Toilette,
sous la main d’une Coëfeuse. Les Modes qui sont encore plus
changeantes que les Femmes mêmes qui leur sont si
assujetties, font encore une de ses ocupations la
plus sérieuse. Ainsi toute sa vie est partagée entre
les Cartes, la Toilette, un 1Mousquetaire, un 2Desespoir, une 3Belle-Malade, un 4Pélican, 5une Colinete. Sauve
quelque quart-d’heure qu’on daigne bien me
consacrer. Joignez à tout cela une fantaisie où elle
est, qu’avant de l’épouser je me fasse recevoir
Docteur en Droit. Rien ne peut la guérir de la
passion d’avoir un Mari à long Rabat, & grande
Péruque. Envain je lui raconte ce qui est arivé à
mon Ami Van Prachtig, qui, obligé par sa Maîtresse à
aspirer au même Degré, & intérogé
par un grave Professeur quid est matrimonium ? ne
lui répondit autre chose sinon, est desiderium meum.
Comme s’il n’avoit jamais vû ses définitions, que je
ne sais pas mieux que lui. Cependant, il faudra
passer Docteur, car elle le veut. Quoi qu’il en
puisse ariver. Je ne vous parle pas du bien ; il est
assez égal chez l’une & chez l’autre, ainsi il
n’y a rien de ce côté qui me fasse pancher plus vers
l’une que vers l’autres.
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Lyse à de beaux
Partis pouvoit prétendre. Mais à force
d’atendre,
Les plus beaux & les meilleurs
Se pourvûrent ailleurs.
S’ils n’étoient Marquis, ils étoient Barons,
Et portoient encore des noms,
Lyse en est offensée,
Dit qu’elle n’est point pressée :
Mais le tems n’ofrit rien à ses atraits,
Que Maris au rabais,
Et la Pauvrette fut délaissée.
Les plus beaux & les meilleurs
Se pourvûrent ailleurs.
S’ils n’étoient Marquis, ils étoient Barons,
Et portoient encore des noms,
Lyse en est offensée,
Dit qu’elle n’est point pressée :
Mais le tems n’ofrit rien à ses atraits,
Que Maris au rabais,
Et la Pauvrette fut délaissée.
Ebene 4
. . . . . Si ce
Démon du Jeu Nourit dans son Esprit sa ruïneuse
rage,
Tous les jours mis par elle à deux doigts de naufrage,
Je vérois tous mes biens au sort abandonnez,
Devenir le butin d’un Pique & d’un Sonnez.
Tous les jours mis par elle à deux doigts de naufrage,
Je vérois tous mes biens au sort abandonnez,
Devenir le butin d’un Pique & d’un Sonnez.
Ebene 4
Qui d’une main savante avec tant
d’artifice, Bâtit de ses Cheveux le galant
Edifice.
Metatextualität
Je n’ai rien à ajouter à cette
Lettre qui vaut mieux que tout ce que mon génie Censeur
auroit pû me fournir pour faire voir tout le ridicule de la
conduite des jeunes Personnes du Séxe, & je l’insére ici
autant pour le leur faire sentir, que pour servir son
Auteur, en faisant connoître son embaras à ses deux
Maîtresses.
