Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. VI.
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N°. VI.
Le Lundi 16. d’Avril 1714.
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Pouvoit-on manquer de deviner juste en
prévoïant qu’on ne véroit pas tranquilement ses défauts
démasquez ? Tous les Hommes trouvent je ne sais quel charme dans
la soûmission à leurs Passions, qui les y retient si absolument,
que quoi qu’on les oblige d’avouër leur aveuglement, ou plûtôt
leur frénésie, ils aiment mieux y persévérer que d’en sortir en
se rendant aux avis qu’un Ami sincére prend la liberté de leur
donner.
Le fait est assez
public ; après cela, peut-on imaginer une plus grande absurdité,
que de vouloir obliger les Hommes à régler les sentimens de leur
Foi sur les pensées de gens d’un tel caractére ? & que
peut-on penser quand on entend fulminer anathême contre
Philadelphe & Théagéne, purement parce qu’ils pensent &
croïent autrement qu’une quarantaine de leurs Confréres
assemblez, non pour éxaminer leurs Opinions, mais pour les
condamner absolument, & souvent sans les entendre. Est-ce la
Vérité, ou le préjugé & l’Esprit de faction, qui dirige de
telles Sentences ? quel fonds faire sur les Décisions de cès
sortes de gens, qui osent cependant se titrer la lumiére du
monde & les Dépositaires des Loix Divines. Mais la suit-on
cette lumiére, se conforme-t-on à cès Loix, quand à la premiére
réquisition de quelqu’un, qu’on a intérêt de ménager, on
condamne Philon, à renoncer à ses sentimens ? Quels sentimens ?
des sentimens méditez, éxaminez, publiez, apuïez sur de bonnes
& solides preuves, démontrez d’une maniére à ne
pouvoir être combatus. Philon résiste, il veut se défendre. On
lui impose silence, sans respect pour son Caractére ; on y joint
la menace éfraïante d’une honteuse pauvreté ; on met sa Foi à ce
prix. Enfin, on contraint Philon à désavouër publiquement ce
qu’il avoit crû & enseigné & dont il est invinciblement
persuadé dans son Ame. Après une telle conduite on a le front de
dire qu’on ne doit donner son consentement à une proposition que
lors qu’on ne peut la lui refuser sans irriter sa Consience.
Cette Régle est certaine, la raison même la dicte, on vous l’a
enseignée ; la voulez-vous métre en pratique ? L’Anathême
Maranatha n’est pas assez éfroïable pour foudroïer cès
raisonnables téméraires. Comment apeller cela ? Sommes-nous
revenus au tems où l’on bâtissoit l’orgueilleuse Tour de la
Plaine de Sennar. Les mots cessent-ils d’exprimer nos idées,
& le mot de Plâtre entendu signifie-t-il Brique dans la
bouche de celui qui le prononce ? n’est-ce pas plûtôt que les
Hommes ont perdu toute pudeur ? & que dans le moment qu’ils
vous disent en présence de toute la Terre que vous devez suivre
votre Raison, votre Consience, ils veulent dans le particulier
que vous leur soumétiez & cette raison & cette
Consience.
Metatextualität
Mais lors que j’ai prévû
cela, j’avouë que je ne me suis pas imaginé que cette légére
Censure dût faire tant de bruit, & je croïois encore
moins être si-tôt obligé à écrire pour ma justification,
& pour rendre comte au Public de mon dessein, ce que
néanmoins je vai faire. Le bonheur de la Société dépend de
l’éxactitude avec laquelle certains Devoirs, auxquels on a
donné le nom de Vertus, y sont remplis ; &
de l’horreur qu’on y a pour le Crime, le Vice, le
Déréglement. Ce principe est constant, & si quelqu’un
vouloit me le disputer, je le prierois de se former l’idée
d’une Société, dont tous les Membres feroient d’une Vertu
éxacte le principal de leur Devoir, ou plûtôt de la pratique
de toutes les Vertus ; quelle seroit la félicité, quel
l’agrément d’une telle Société ? qu’y trouveroit-on ? que du
repos, de la tranquilité : l’idée même du mal n’en
seroit-elle pas banie, parce que les turbulantes &
cruelles Passions y seroient tout à fait domtées ? Or un
autre principe, aussi constant que le précédent, est que
tout bon Citoïen est obligé indispensablement de procurer à
sa Patrie tout le bien qui est en son pouvoir. Ma naissance
& mon inclination naturelle se joignent en ceci à
l’obligation que m’impose mon Devoir : & quelqu’un
pouroit-il se vanter d’avoir rendu à la Société un service
égal à celui que je lui rendrois si je pouvois en chasser le
Vice ? J’ai déja reconnu qu’il seroit aussi ridicule
qu’imprudent d’espérer que ce succès fut entier &
général, c’est pourquoi je me borne à travailler à rendre
seulement mes Compatriotes moins vicieux.
Peut-on me reprocher en cela de travailler pour ma gloire,
ou pour mon intérêt, & ai-je en vûë autre chose que le
bien de la Société ? Le moïen de réüssir dans un Projèt si
raisonnable, consiste à tracer aux Hommes toute la laideur
de leurs Vices, & leur en faire sentir tout le ridicule.
Il y a diférentes maniéres de faire cela ; mais je n’en vois
que deux bien éficaces : Celle dont se servent les
Prédicateurs & ceux qui écrivent des Livres de Morale ;
& qui consiste en Réfléxions pieuses, en Méditations
étudiées, en Raisonnemens suivis, mais qui ne renferment que
des généralitez qui touchent peu, qui intéressent rarement
l’Auditeur, ou le Lecteur, & qu’on ne s’aplique jamais.
L’autre consiste à caractériser le Vice d’une maniére vive,
& sans cès ménagemens auxquels la Chaire est sujète. En
le présentant ainsi à l’esprit du Lecteur, il s’imagine voir
dans celui dont on lui offre les traits odieux, tout ce qui
se passe dans son propre cœur : alors il conçoit une horreur
sincére pour un objèt si hideux, & se mèt sur ses gardes
pour ne pas devenir l’Original d’une Copie qui
lui déplait si fort ; quelques-uns même ont crû se
reconnoître dans les Discours précédens ; ils ont eu honte
de se voir si diformes, ils se sont corigez ; c’est le but
de notre travail. Cependant, c’est parce qu’on croit ainsi
se reconnoître qu’on se gendarme contre le Censeur. Ainsi,
c’est par honte qu’on se corige, & non par raison ; quoi
qu’il en soit, on se corige. Mais, de bonne foi, a-t-on
raison de s’irriter contre moi ? j’ai besoin d’un caractére
pour faire sentir plus vivement la diformité de la Passion
que j’ataque, j’anime ce tableau de tous les traits capables
de faire l’éfèt que je desire ; je rapelle pour cela ce que
j’ai vû dans les diférens Païs où j’ai voïagé, dans mille
circonstances où je me suis trouvé ; après cela D * * se
reconnoît dans Argire, P * * * dans Alitophile. M * * dans
Alidore. Qu’y puis-je faire ? eussé-je écrit à Paris ou à
Londres, quelque Habitant de cès grandes Villes se seroit
adapté tout de même cès caractéres. Je ne connois ni D * *,
ni M * *, ni P * * *. S’ils sont précisément semblables au
Tableau que j’ai copié, est-il juste qu’ils m’en acusent ?
Je n’ai en vûë que de faire la Guerre aux
Passions, qu’à les poursuivre par tout où je crois les
trouver ; si elles se trouvent chez eux, qu’ils s’en
prennent à eux-mêmes. Un certain Empereur desiroit, par un
excès de cruauté, que le Peuple Romain n’eût qu’une tête
pour l’abatre d’un seul coup ; Moi, par un principe d’amour
pour la Vertu, je voudrois en faire autant au Vice dans une
Société entiére de Vicieux, & je ne souhaiterois rien
plus que de les remétre tous sous l’Empire de leur Bon-sens
& de leur Raison. S’ils en suivoient les Loix, peut-être
se seroient-ils mis en ma place, bien loin de m’en vouloir,
avec la plus grande injustice, comme on en peut juger après
ce que je viens de dire.
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Fremdportrait
Avoüons cependant, qu’en
un sens, leur colére est pardonnable ; on veut les
enlever à un état qu’ils chérissent. Mais que
Deugdophile fulmine contre ma Censure ; c’est ce qui
me passe. Deugdophile, cet Ami sincére de la Vertu
dont toute la vie est un modèle parfait de piété, a
juré de m’imposer silence. Mais pour quelle raison ?
ne concouré-je pas avec lui à la Propagation de la
bonne Morale & de tout ce qui s’apelle Vertu :
mon but n’est-il pas de faire succéder l’Amour conjugale à la Jalousie ; le
desintéressement à un servile atachement aux
Richesses ; le suport mutuel à une brutale Colére ;
la sincérité à une trompeuse dissimulation, &c.
Deugdophile y travaille en donnant de toutes les
Vertus un modele achevé qui peut d’autant mieux être
remarqué, que Deugdophile est plus élevé ; & moi
je joins à un éxemple moins brillant, une Guerre
ouverte contre l’Ennemi de la Vertu. Mais je
reconnois, Deugdophile, d’où vient votre erreur ;
vous vous imaginez avoir reconnu quelqu’un de vos
Amis dans les caractéres précédens. Que ce que je
viens de dire, vous détrompe, & ne sacrifiez pas
à une fausse imagination, les intérêts de cette
Vertu dont j’entreprens de rétablir les Droits.
Cependant, voulez-vous m’aracher la plume, faites
d’une dissimulée Argire, d’un jaloux Alidore, d’un
voluptueux Aurophile, autant de sincéres, de
fidèles, de tempérans Deugdophiles.
Metatextualität
Je me suis crû obligé d’entrer
dans ce petit détail de mes vûës & de mon plan, pour
tirer le Public du préjugé, où je voïois qu’il entroit
insensiblement, en s’imaginant faussement que je ne
travaillois que pour répandre des traits satiriques &
des insinuations malignes sur certaines
personnes qui pour la plûpart me sont certainement
inconnus ; mais passons à d’autres réfléxions, une Lettre
que je viens de recevoir de Paris m’en fournira la matiére.
Elle est remplie de plaintes véhémentes sur la Tirannie
qu’on commence à y éxercer sur les Consciences en faveur de
la nouvelle Constitution, & par la lâche conduite de cès
Evêques de Cour, qui, quoi qu’ils en disent, suivent plus
dans leurs délibérations le dictamen de leurs revenus, que
celui de leurs Consciences.
Metatextualität
Je me tais. Que le
Lecteur porte plus loin cès réfléxions, je ne doute
nullement qu’il ne conçoive toute l’horreur qu’elles
inspirent naturellement.
