Le Censeur ou Caractères des Mœurs de la Haye: N°. IV.
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N°. iv.
Le Lundi 2. d’Avril 1714.
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Zitat/Motto
Qui ignore l’Art de dissimuler,
ignore l’Art de régner, disoit un savant Politique.
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Fremdportrait
Argire, grande & bien
faite, n’a rien d’aimable qu’un certain air qui n’a rien
d’embarassé. Cès maniéres aisées marquent souvent plus
de Vertu & font plus de Conquêtes que cès airs
afectez, qui pour toutes choses au monde, ne sortiroient
pas de certaines régles prescrites par un certain
cérémoniel, qui n’est propre qu’à afoiblir mille hûreux
avantages qu’on a reçû du Ciel. Argire, élevée sous les
yeux d’une Mére, qui, joint à tous les agrémens de son
Séxe, tous les caractéres d’une vraïe probité, a apris à
connoître son monde avant d’être en âge d’en être connu.
Introduire peu à peu dans les Sociétez, elle y a fait
briller cette grandeur naturelle, simple,
& indépendante d’une mauvaise imitation. C’est ainsi
qu’elle s’est fait des Amies & des Adorateurs.
Argire est aujourd’hui de tous les Cercles ; là, sans
donner son cœur, dit-elle, & sans vouloir en
enchaîner, elle se livre à un plaisir honnête &
conserve sa liberté. Dans tout ceci il paroît qu’il n’y
a rien qu’Argire ne tienne ou de la Nature, ou de
l’Education. Abus ; Argire ne jouë un rôle si bien
ménagé, que parce que c’est celui qui convient le mieux
à ses passions. Mais en reste-t-elle là ? C’étoit
beaucoup, & en même tems peu pour elle, de s’être
aquise l’estime des Personnes du premier Rang ; il lui
faloit des gens capables de répandre par tout ses
Louanges, & de défendre avec constance sa Réputation
au cas que quelque accident échapé à sa précaution la
mit en danger. Ainsi les bienfaits d’Argire se répandent
sur le tiers & le quart ; semblable à un grand
Empereur, elle croit avoir perdu un jour qui n’est pas
marqué par quelque bienfait. La Veuve, l’Orfelin, chacun
trouve un Azile assuré, une Protectrice affable chez la
débonnaire Argire. Joignons à un si beau caractére, une
Piété dont toutes les aparences sont
dignes d’admiration. Vous n’entrez pas dans la chambre
d’Argire que vous n’y voïez une Bible du plus grand in
folio ouverte sur la table & chargée de quelque
demi-douzaine de Livres de Controverse : On la voit à
l’Eglise aussi réguliérement qu’aux Assemblées, &
rarement ne va-t-elle à celles-ci qu’au sortir de la
Prédication : son Carosse est toûjours en place pour
recevoir le Prédicateur descendant de Chaire & le
reconduire chez lui. Tout cela n’a point peu contribué à
rendre la pieuse Argire la Brebis chérie du Pasteur.
Telle est Argire dans toutes ses occupations ; disons
mieux, telle est la conduite extérieure d’Argire, car si
l’intérieur s’acordoit avec ce beau dehors, Argire
seroit, je ne dis pas la plus acomplie de son Cercle ;
c’est trop peu, ce seroit cette Femmes qu’un Auteur
moderne a assuré qu’on ne trouveroit jamais. Tirons donc
ce Rideau ! Que deviendront ces maniéres si voisines de
la Vertu ? Ne se changeront-elles point en libertinage
dans le Tête-à-tête ? C’est à la faveur de cet air libre
qu’Argire permèt tout au beau Philandre ; & la
réputation de Vertu qu’elle s’est faite
sufit, à son avis, pour la, mettre à l’abri du
qu’en-dira-t-on. Ainsi on admèt sans scrupule Philandre
à la Toilette & Falére au petit-coucher : c’est lui
qui est l’Ami du cœur, c’est lui qui raméne Argire à son
Palais tous les jours à trois ou quatre heures du matin,
au sortir d’une séance de Bassete, où Argire a perdu
l’argent dont elle auroit dû païer trente Marchands aux
dépens desquels elle étale le Velours, l’Or, & les
Pierreries dans cès nombreuses Assemblées nocturnes.
C’est ainsi qu’Argire soûtient en même tems, avec
adresse, deux Caractéres bien oposez, celui de Vertueuse
& celui de Coquéte & de Jouëuse. Une longue
étude l’a rompuë dans l’un & dans l’autre ; mais
comme celle qui a plusieurs Galans croit n’être que
Coquéte, Argire qui n’en a que deux, trouveroit fort
injuste qu’on la fit passer pour telle.
Metatextualität
Argire, l’expérience ne
vous persuade-t-elle pas de füir la Peste ? La
Corruption de l’Esprit est une peste bien plus
dangereuse & plus mortelle que l’intempérie de
l’air que nous respirons ; celle-ci est la mort de
l’animal entant qu’animal, & l’autre est la mort
de l’homme entant qu’homme. Autre
réfléxion : chaque chose est faite pour quelque
action ; le Soleil pour éclairer, & les autres
Etres de même. Et vous Argire, pourquoi êtes-vous
née ? Est-ce pour vivre dans la volupté ? Est-ce
pour ocuper toutes vos pensées à joüer & Dieu
& les Hommes ? Est-ce pour jéter dans votre
conscience des semences de remords cuisans, qui la
bouréleront, lors que les horreurs de la vieillesse
auront pris la place de cès petits agrémens qui
servent si bien à votre dissimulation ? Jugez
vous-même si le sens commun le soufre. Voilà les
réfléxions que j’ai à vous ofrir, pouroient-elles
vous porter à conformer votre intérieur à votre
extérieur ?
Metatextualität
Changeons de sujet. L’amour du
changement est, dit-on, un vice François. Il y a bien des
François en ce sens. Le sujet que je vais traiter roule sur
ce qui fait le plus grand des changemens ; cependant, on
trouve peu de François, aussi bien que d’autres, pour qui il
ait des agrémens ; en un mot, c’est de la Mort dont je veux
parler.
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Fremdportrait
Si la jeune Olimpe faisoit
atention à cette vérité, la véroit-on si alarmée au seul
nom de Petite-vérole ? Auroit-elle un si grand soin
d’éviter non seulement les maisons, mais même les ruës
où elle sait que ce mal, si contraire à son repos, se
fait sentir. Olimpe, vous êtes pieuse. La Religion dont
vous faites profession vous enseigne qu’il y a une
Providence, dont les Décrèts sont immuables : vous en
êtes persuadée, dites-vous, Olimpe ; mais permétez-moi
de ne vous pas croire, que je ne voïe votre conduite
conforme à vos sentimens. Ce Turc, dont le seul nom vous
fait horreur, belle Olimpe, me convaincra plûtôt de la
foi qu’il a à son Alcoran, que vous de celle que vous
dites avoir à votre Evangile, quand je le vérai, ne
craignant ni le fer, ni le feu, aller planter vingt
Gabions sur les Palissades de Bude, & qu’étonné de
son intrépidité, il me dira que son heure est marquée ;
je le croirai, Olimpe, ses actions m’auront certifié ses
sentimens. Qu’il y a de foibles Olimpes dans notre Séxe,
aussi bien que dans le sien !
