Le Monde comme il est (Bastide): No. 49
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Feuille du Jeudi 10 Juillet 1760.
Tout Lecteur judicieux sentira que je me trouve ici
partagé entre l’humanité & l’honnêteté. Les Lettres &
ceux qui les professent offrent mille traits à la
critique, & la vérité m’oblige à les employer sans scrupule,
quoiqu’avec ménagement : le bonheur d’un honnête homme va
dépendre de ma sincérité. D’un autre côté, je ne dois point
déclamer contre un Corps dont je suis membre, & beaucoup
moins contre les Lettres, à qui je dois l’honneur d’être un peu
connu, & peut-être un peu estimé. Je me souviens du reproche
que l’Abbé Coyer fait à ceux qui battent leur nourrice. . . .
Dans ces embarras je prendrai le parti que la passion
m’empêcheroit de prendre si j’étois méchant. Je me contenterai
de rassembler ce que quelques gens de Lettres ont écrit contre
ceux qui ont embrassé cet état ; j’opposerai en même tems aux
vérités qui leur sont échappées contre des particuliers,
quelques traits propres à sauver, des membres estimables, de
l’affront d’être enveloppés dans une opinion générale ; j’y
joindrai aussi quelques réflexions ; & le
jeune homme pourra alors se décider & se conduire par ses
propres lumieres. Je commence par un petit discours que j’ai lû
autrefois, & transcrit de je ne sçais plus quel livre, dans
lequel j’ai trouvé du-moins le mérite de l’impartialité. C’est
de tout tems que l’on a vû les Poëtes se déchaîner contre la
fortune. Nous avons l’obligation de plusieurs ouvrages achevés
aux prétendues injustices qu’elle a faites à plusieurs
d’entr’eux. Parmi tous ceux qui ont déclamé contr’elle, il ne
s’en trouve pas un qui convienne avoir mérité ses rigueurs ; ou
s’il en fait l’aveu, il ne manque pas de vouloir persuader qu’il
ne s’est attiré son indignation que par des raisons qui lui font
honneur. Tout bien examiné, ils ne sont malheureux que par leur
faute, ou par celle des autres ; mais il y va plus souvent de la
leur, que de celle des autres.
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Allgemeine Erzählung
Un jeune homme plein d’esprit,
& qui malgré cela pense mûrement, m’a fait l’honneur
de m’écrire pour me consulter, dit-il, sur la plus
grande passion qu’il aura de sa vie. Il adore les
Lettres & les gens qui les professent : il s’est
livré jusqu’à ce jour à ce goût puissant sans en prevoir
les suites, ni même soupçonner que ce qu’on appelle
raison, pût jamais prononcer contre ses progrès. Il
commence à s’appercevoir que le desir qu’ont ses parens
de l’établir & de lui voir prendre un état, lui
devient odieux ; il s’est fait du mariage la plus
étrange opinion, & par une suite de sa prévention, il croit qu’il sera le plus
malheureux mari du monde : enfin il voudroit n’être
qu’homme de Lettres. Cependant il est assez raisonnable
pour craindre qu’une passion qui lui inspire de
l’horreur pour tout ce que des parens sensés projettent
& desirent pour lui, ne soit qu’une fausse image du
bonheur, & ne s’éclaire elle-même un jour par le
malheur qui peut la suivre. Il me demande ce que c’est
que les Lettres, ce que c’est que les gens de Lettres ;
il a entendu souvent ceux-ci se plaindre les uns des
autres, & plus souvent encore de la fortune, des
Grands, des Ministres. Il soupçonne que cet état est peu
propre à faire des heureux ; & il voudroit sçavoir
au juste avant que d’y renoncer ou de s’y renfermer
tout-à-fait, qu’elle est l’opinion qu’il faut qu’il s’en
forme, &c. &c.
Metatextualität
Je
commencerai par remonter à la source des
raisons que peuvent avoir les hommes, d’oublier, pour les
Poëtes, certains devoirs de l’humanité qu’ils pratiquent
généralement envers les autres hommes.
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« De toutes les démarches faites,
pour se distinguer dans le monde, je n’en trouve point de si
hardies ni de si dangereuses que le dessein de faire des
vers. Prétendre à obscurcir le commun des hommes par son
esprit, c’est un projet qui ne peut manquer de nous attirer
beaucoup d’ennemis. Quand celui qui excelle dans l’art a
rempli cette obligation, on manque rarement de le punir par
quelque endroit, d’avoir humilié notre amour-propre. L’homme
d’esprit a le plaisir de le mortifier, commun avec l’homme
riche. Le Poëte qui naît indigent reçoit la peine de son
entreprise, de la part de celui qui est plus heureux. Ce
dernier, certain que la fortune le dédommage amplement des
avantages que la nature accorde sur lui au
Poëte, & met au moins entr’eux quelque égalité, par ses
faveurs, s’obstine à ne lui faire aucune part de son
bonheur. Un état aisé donneroit incontestablement de la
supériorité au Poëte. On a toujours décidé, & l’on
conviendra toujours que l’esprit est de tous les avantages
celui qui mérite le plus d’ébloüir, de séduire, & de
plaire. Chacun prétend ne devoir qu’à lui seul, les
sentimens qu’il cherche à obtenir de la part des hommes : il
est naturel que celui qui est reconnu plus vif, plus
éclairé, & plus solide qu’un autre, fasse plus
d’impressions flatteuses que celui qui lui est inférieur ;
mais il ne peut manquer de se faire autant d’ennemis de ceux
de la derniere classe, qui ont les mêmes prétentions que lui
sur l’amitié ou sur le cœur d’une même personne. Les femmes,
sur tout à qui tous les hommes sont curieux de plaire, se
rendent pour la plûpart à l’esprit & au
sentiment : elles en supposent avec raison, beaucoup plus
dans un Poëte, que dans un autre : leur cœur le préfere
souvent à un grand nombre d’illustres soupirans : ces
derniers sont comme forcés de le souffrir. Je crois qu’il y
auroit peu de Poëtes malheureux, s’ils n’avoient besoin que
des femmes, pour voir leur situation adoucie ; mais elles ne
sont malheureusement pour eux que les juges du vrai mérite,
& n’ont que rarement le pouvoir de le récompenser
autrement que par leur tendresse. On trouvera peut-être que
je fais aux Poëtes plus d’honneur qu’ils ne méritent, en les
croyant si heureux en amour ; mais je ne crois pas qu’on me
démente, quand je dirai que depuis Ovide, qui eut les bonnes
graces d’une fille d’Empereur, plusieurs Poëtes ont fait des
impressions sur le cœur de plusieurs belles, très-illustres
& très-célebres. Que d’ouvrages n’avons-nous pas, où les noms de Corinne, de Lesbie, d’Iris, de
Climene, &c. sont mis à la place du nom de beautés que
l’on croyoit faites pour ne céder qu’à la plus éclatante
noblesse, ou à l’opulence la plus florissante ! Si l’on
connoissoit les véritables personnes que les Poëtes ont
chantées jusqu’à présent sous des noms déguisés, que de
preuves n’auroit-on pas des avantages que l’esprit a sur
toute autre qualité ? est-il étonnant qu’on s’étudie à faire
le malheur de gens qui possedent plus que d’autres le talent
de plaire, & qui peut-être ont donné plusieurs
mortifications, chacun en particulier, à plusieurs maris, à
plusieurs peres, & à quantité de rivaux ? Si l’on n’a
voulu rien faire pour le bel esprit qu’on n’a fait que
soupçonner de plaire, que peut-on avoir fait pour celui que
l’on sçavoit y être parvenu : je conviens qu’il y a
plusieurs Poëtes qui sont estimés, recherchés, & vûs
même avec quelque plaisir ; mais ils ne le sont
ordinairement que des hommes pour qui ils ne sont point à
craindre, qui trouvent leur esprit comparable à celui qu’ils
peuvent admirer en autrui, ou qui enfin prétendent seulement
se faire honneur de leurs connoissances, & des sentimens
qu’ils leur accordent. Peut-être encore, qu’en pénétrant
bien avant dans le cœur humain, on découvrira que les Poëtes
peuvent rapporter une partie de leur infortune au privilége
presque exclusif qu’ils ont d’être les dispensateurs de
l’immortalité pour les autres, & pour eux-mêmes. C’est
un personnage si glorieux, que l’envie doit naturellement
porter à mettre en ce monde quelque différences entr’eux
& les hommes. De-là naît peut-être cette ardeur à jetter
du ridicule sur la profession de Poëte. Quels mouvemens de
jalousie ne doit pas sentir contre le Poëte, celui qui ne
l’est pas, & quels regrets ne doit-il pas former de ne l’avoir jamais été, quand il lit ces vers de
M. de la Mothe ?
Passons maintenant aux raisons que les Poëtes peuvent
avoir de se reprocher à eux-mêmes leur malheur. Leur orgueil
excessif pourroit bien l’avoir occasionné plus que tout le
reste. Les Poëtes sont de tous les hommes ceux qui tirent le
plus de vanité de leur profession. Ce n’est pas assez que l’on ait décidé que leur talent les éleve
au-dessus des autres hommes ; ils s’attachent
continuellement à le leur faire sentir. A proprement parler,
qu’est-ce qu’un Poëte ? C’est un homme ennemi né des
plaisirs & des devoirs de la société. Satisfaire à ces
devoirs, c’est ne perdre jamais de vûe le dessein de prouver
aux autres qu’ils valent quelque chose. Le Poëte qui se
préfere à tout le monde, ne veut par aucun égard ni par
aucune complaisance, admettre au moins quelque égalité entre
lui & les autres hommes. Il se croiroit avili par une
politesse hors d’usage, & par un enjouement naturel, qui
seroient des garans certains qu’il fait cas des gens avec
qui il se trouve. Il imagine gagner beaucoup plus à
témoigner à chacun une parfaite indifférence ; à ne faire en
présence des autres des réflexions que pour lui seul, à
faire le procès, quand il fait tant que de parler de ce que
font ou disent les autres, à traiter
d’inutilité ce qui sert à faire le sujet des conversations
de quantité de gens ; enfin à mépriser le rang & la
richesse dans ceux à qui l’esprit & les connoissances
peuvent manquer. Peut-on se résoudre à faire le bonheur,
même à supporter la compagnie de gens qui se plaisent à
faire souffrir l’amour-propre ? Presque tout Poëte est
incivil, taciturne & difficile ; mais il ne l’est que
par orgueil. Les hommes ne veulent s’employer que pour ceux
qui leur sont, ou qui peuvent leur devenir utiles. Que
peuvent-ils entreprendre pour des gens qui ne veulent pas
même, par aucune démarche autorisée par l’usage, servir au
moins à les rendre contens d’eux-mêmes. On m’objectera
peut-être, que les Poëtes, depuis le commencement du monde,
ont prodigué plus d’encens aux Dieux de la Terre, que les
Payens n’en ont brûlé sur les Autels des Dieux
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Zitat/Motto
Le tems, de tout souverain
maître, Fait périr tout ce qu’il voit naître ; Il
n’épargne que les beaux vers. Vainqueur des vents
& des orages, Phébus ne craint, pour ses ouvrges
<sic>, Que la chûte de l’univers. Et plus bas.
Combien de Rois, de grands courages Dignes
d’atteindre aux derniers âges, Précéderent
Agamemnon ? Mais eussent-ils plus fait qu’Achille,
Vains exploits, valeur inutile, Homere manquoit à
leur nom.
