Citation: Jean-François de Bastide (Ed.): "Discours XV.", in: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.7\015 (1759), pp. 361-387, edited in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Ed.): The "Spectators" in the international context. Digital Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2446 [last accessed: ].


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Discours XV.

Level 2► Comme Spectateur, j’ai été plusieurs fois cette année à la Salle où l’on expose tous les ans les nouveaux ouvrages de nos plus habiles Peintres ; & comme Spectateur aussi je dirai, non ce que j’y ai vû, mais ce que j’y ai entendu. L’analyse de ces sortes de productions n’appartient qu’aux Maîtres de l’Art ; nous profanes, qui n’avons que des yeux, nous devons nous taire. Peut-être dirois-je des sotises si je voulois rendre compte de ce que j’ai pensé & de ce que j’ai senti en voyant les Tableaux de cette année. Le proverbe si connu, ce n’est point aux aveugles à juger des couleurs, renferme pour moi un utile conseil ; & je l’aurai toujours gravé dans ma mémoire pour m’épargner le remord d’avoir fait parler mes passions particulieres en vou-[362]lant prononcer sur des ouvrages dont je ne pouvois bien connoître ni le mérite, ni les défauts, mais dont j’aurois voulu rendre les Auteurs ridicules, par des motifs particuliers. Trop de gens, souillés chaque jour de cet horrible crime, m’ont appris à me retenir sur le bord d’un panchant dangereux ; & le mépris qu’ils m’ont inspiré en les entendant parler avec une injustice qu’ils ne devoient pas se dissimuler, & qu’ils ne se dissimuloient peut-être pas, me servira toujours de leçon. D’autres motifs encore que ceux de l’honneur & de la conscience, m’empêcheront toujours de violer la loi que je m’impose ; le désir de plaire, la crainte d’avoir des ennemis, & d’en mériter ; l’envie si sage d’être du ton des autres, de n’offusquer personne, de paroître toujours avec cette modestie qui nous assure l’hommage de l’esprit & du cœur : trésor inépuisable de douceurs & d’avantages encore plus réels : la fureur [363] de juger, nous ôte la liberté de puiser dans cette source précieuse : que dis-je ! elle nous rend insensibles à la perte des biens qu’elle nous enleve & dont elle nous rend indignes. Ceux qui aiment à juger de ce qu’ils ne connoissent pas, aiment bien-tôt à juger de tout ce qu’ils connoissent. Dès-lors ils parlent toujours, critiquent toujours, & ne se doutent pas qu’il y ait du plaisir à sentir. Incommodes à ceux qui n’ont pas l’esprit si difficile ou si méchant qu’eux ; odieux même à ceux qui leur ressemblent, parce qu’ils ne leur laissent pas la liberté d’exhaler le venin qui les consume, ou le feu qui les dévore ; ils tombent dans une barbarie à quoi rien ne peut plus mettre fin ; car ils prennent de la haine pour ceux qui, estimant de bonne foi un ouvrage bien fait, les contrarient pour les éclairer ; le monde les importune & ne leur paroît plus qu’une nombreuse assemblée de marionettes, parce qu’on y est [364] dans l’habitude de protéger les choses de sentiment, & celles de goût ; on voit leur mépris pour des approbateurs qui osent avoir une ame & s’en rapporter à elle pour juger des choses qui l’enchantent : aussi le monde leur rend-t-il le mépris qu’il leur inspire, & jamais dette ne fut mieux payée. Pour moi, qui ne pense pas autrement que ce même monde, j’ose avouer que l’engouement, la louange excessive, dans le cas même où ils décélent le plus de mauvais goût, me paroîtront toujours préférables à la critique continuelle : tout de même que je préfére l’ami de tout le monde, à l’homme dur qui n’aime rien. On peut croire qu’il y a encore plus de défaut dans une ame qui ne peut rien goûter, que dans la chose même qui mérite le moins d’inspirer un certain goût.

Beaucoup de Gens de Lettres, attaqués ici, quoiqu’indirectement, me reprocheront ma franchise, qu’ils rejet-[365]teront sur l’humeur ! Je leur répondrai, au risque de tout ce qui pourra m’en arriver, que j’ai voué ma plume à la vérité, & qu’il n’y a d’humeur à la dire, qu’autant qu’elle ne peut produire un bien. Ils me pardonneront peut-être, en cette considération, de montrer plus de respect pour mon devoir, que d’indulgence pour leur passion. Ils sçavent d’ailleurs, que je leur ai fait souvent le reproche que je leur fais ici, & ils ne seront pas surpris, que ce que j’ai osé leur dire, j’ose l’imprimer. S’ils font quelqu’attention au fondement de ma critique, ils pourront s’épargner de justes reproches de la part des femmes ; car rien n’égale leur peu d’attention pour elles lorsqu’ils sont entr’eux ; & les femmes ne pardonnent pas ces sortes d’offenses ; ils empêcheront aussi, que le commun des gens du monde, qui prend naturellement la critique pour la méchanceté, ne les accuse d’être très-mé-[366]chans, en voyant qu’ils critiquent toujours ; & tout le corps de Gens de Lettres y gagnera une certaine considération, qui n’est ni assez générale ni assez établie, parce qu’il n’y a pas, de la part de tous les membres, une certaine attention à laisser croire du moins qu’ils sont capables d’indulgence & de sentiment.

Je me suis écarté de mon sujet, & je m’apperçois qu’il est tems que j’y revienne. Je voulois parler des sotises que j’ai entendues au Salon, toutes les fois que j’y suis allé cette année. Leur effet a été de me faire réfléchir sérieusement a <sic> leur principe ; & c’est sur ce principe que je vais raisonner. Chaque jour j’entendois répéter ces rêveries si communes, sur la différence des anciens Peintres & modernes. Il y avoit là toujours cinquante personnes très convaincues, que les meilleurs tableaux qu’on ait exposés depuis dix ans, ne valoient pas les foudres & les [367] tempêtes représentées autrefois par Appelles, ni les petits tableaux vendus si cher par le trop fameux Timanthe ; je voyois des esprits en délire, &, dans l’accès d’une fermentation terrible, capables de dire des injures à quiconque auroit entrepris de leur persuader, que Vanloo & Greuze ne sont pas de misérables apprentifs.

Cet entêtement aveugle & grossier, vient certainement d’ignorance & de défaut de sentiment ; mais il vient aussi d’une prévention fatale & successive ; fruit malheureux de quelques éloges infidéles, que dicta autrefois l’enthousiasme, à des hommes sans goût & sans connoissance ; ces éloges sont restés, on les lit encore ; & comme on veut qu’il n’y ait de beau que ce qui a été fait il y a trois mille ans, il est naturel aussi, qu’on ne regarde comme vrai que ce qui a été écrit il y a vingt siécles. Qu’on ose critiquer ces éloges, & douter de l’exclusive supériorité des [368] ouvrages qu’ils ont voulu immortaliser ; on se fera dire d’horribles injures. Autrefois, la Motte osa dire, qu’Homere avoit des défauts, & Madame Dacier eût étranglé la Motte, si elle l’avoit pu.

J’oserai cependant écarter le voile de la superstition, & le déchirer, s’il est possible. Les hommes ne seront jamais heureux, que lorsqu’ils verront clairement la vérité ; & dès-lors, la hardiesse, pour moi, est un devoir. Mais je ne suis point connoisseur, & il n’est pas permis d’attaquer les chimeres de l’enthousiasme, sans les lumieres d’une profonde connoissance. J’emploierai des armes plus respectables & plus sûres de triompher, que les miennes.

En feuilletant des livres, il y deux ans <sic>, je trouvai un morceau historique sur la plupart des Peintres anciens ; je sentis que l’Auteur s’étoit trop livré à son génie admirateur : je confiai ce ridicule écrit à un Académicien très-célébre, exigeant de son amitié pour [369] moi, qu’il le lût & le critiquât : il le fit, & n’y épargnat pas la vérité, quoiqu’avec un certain ménagement pour nos frondeurs. Je fis usage, dans le tems, de ce morceau, & des réflexions du judicieux Artiste. Mais en le relisant depuis, je me suis toujours reproché de l’avoir fait imprimer tel qu’il étoit. Deux grands défauts sut-tout s’y font sentir. La prolixité & la grossiereté du style. Je vais réparer mon tort, puisque l’occasion s’en présente aujourd’hui. Je réduirai à quinze pages, ce qui en occupoit plus de quarante ; & pour faire voir que je ne cherche point à m’épargner de la peine, en employant quelquefois des morceaux tout faits, je prendrai la peine d’écrire moi-même celui-ci. . . . . Je préviens le Lecteur, que l’ordre chronologique n’est point suivi dans ces éloges, & c’est une faute que mon correspondant fait sentir dans des remarques générales qui suivent ses premieres réflexions. [370]

Le fameux Appelles, natif de l’Isle de , florissoit environ l’an du monde 3650. Il porta le talent jusqu’à la perfection, en exprimant fidélement ce que le pinceau ne sçauroit rendre, comme, par exemple, les foudres & les tempêtes 1 , Pinxit Appelles, que pingi non possunt ; tonitrua, fulgetra, gulguraque, &c. Plin. L. 35, C. 10. On croyoit entendre dans ses tableaux le bruit terrible des tonnerres, & le choc éclatant des nues, toutes tranchées d’éclairs. On y jugeoit aussi, facilement, du tems qu’avoit vécu, ou que devoit vivre la personne qu’il avoit peinte ; & même on y distinguoit les [371] affections & les mouvemens de l’ame2 . Pline assure, qu’Alexandre, épris de son talent, ne voulut être peint que par lui. L’on dit aussi, qu’il avoit coutume de mettre au bas de ses tableaux, ce mot Latin, Faciebat, mais qu’il mit celui-ci, Fecit, au bas de trois de ces portraits, pour faire entendre, qu’il avoit surmonté, l’art, la nature3 & soi-même. [372]

La premiere de ces trois excellentes piéces, fut le portrait d’Alexandre, tenant en main le foudre de Jupiter. Il étoit si fini, que ce Prince le lui paya, selon Pline, vingt talens, qui font en notre monnoye, trois cent soixante mille livres. Le même Prince fit placer ce portrait pour ornement, dans le Temple de Diane.

La seconde, fut, dit-on, une Vénus endormie, mais représentée si bien au naturel, qu’en s’approchant pour la voir, il sembloit qu’on dût craindre de l’éveiller.

La troisiéme, enfin, fut un portrait de la même Vénus, que cet excellent Artiste représenta sortant de la mer. Cet ouvrage fut regardé comme le chef-d’œuvre de la Peinture. Ce qui reléve sur-tout son mérite, c’est qu’il n’étoit qu’ébauché, (la mort ayant surpris son Auteur lorsqu’il y travailloit) & qu’aucun Peintre n’osa entreprendre de l’achever. [373]

Il fit encore plusieurs chef-d’œuvres ; entr’autres, le portrait d’un Athléte, ou Lutteur des Jeux Olympiques, qu’il peignit tout nud, mais avec tant de délicatesse & d’artifice, qu’on y pouvoit distinguer jusqu’aux arteres, aux veines, & aux pores même de la peau4 .

Antiphile, natif d’Egypte, fut aussi très-célébre : il s’immortalisa par un Enfant dépeint dans l’obscurité, le corps courbé, & la bouche appliquée sur un petit feu, qu’il sembloit exciter peu-à-peu par son soufle, de façon que tout le lieu en paroissoit de fois à autre à demi éclairé5 . [374]

Androcidès, se rendit très-recommandable par la représentation de la fameuse victoire que remporterent les Thébains sur ceux de Platée. On faisoit aussi grand cas des poissons, qu’il peignoit admirablement, parce qu’il en faisoit sa nourriture ordinaire6 .

Appollodore, Athénien, se fit connoître dans la quatre-vingt-treiziéme Olympiade. Pline lui attribue la gloire d’avoir le mieux imité la nature dans la représentation des visages, Primus species exprimere instituit, & d’avoir trouvé l’invention de mêler agréable-[375]ment les couleurs, & de disposer à propos le clair & l’obscur, que quelques-uns disent être une des plus belles parties de l’Art7 .

Aristides, Thébain, s’est rendu célébre pour avoir trouvé le secret de peindre avec de la cire, & l’on doit sur cela lire Pline qui en parle, L. 35, C.11. Cette sorte de Peinture, dont on peignoit ordinairement les navires, étoit si solide, & s’imprimoit si fortement, dit cet Auteur, que ni l’ardeur du soleil, ni la force de l’eau, ni l’humidité de l’air & des vents, n’étoient capables de l’altérer. C’étoit un secret admirable, mais qui s’est perdu depuis8 . [376]

Cimon, Cléonien, qui vivoit dans la soixante-dixiéme Olympiade, se rendit illustre pour avoir réussi parfaitement à rendre les cavités, les plis, les bosses, l’étoffe enfin de la draperie & des vêtemens9 .

Dioclès, disciple d’Appelles, a l’honneur d’avoir inventé le portrait en profil. On dit, qu’ayant entrepris, avec deux autres disciples du même Maître, le portrait du Roi Antigonus qui avoit perdu un œil à la guerre ; l’un le peignit avec son œil crevé ; l’autre le représenta dans l’âge où il n’avoit pas encore éprouvé cet accident ; & celui-ci, plus adroit, prit le milieu de l’Art, & le peignit en profil. Aussi fut-il couronné10 . [377]

Euphranor, Corinthien, qui vivoit dans la cent quatriéme Olimpiade, fut également habile, & dans la Peinture, & dans la Sculpture. Pline dit, qu’il a excellé, sur-tout, dans la symétrie11 .

Hygion, ou Hygienon, natif d’Athene, selon Pline, fut le premier qui remarqua & fit connoître la distinction du sexe entre l’homme & la femme ; les figures ayant été jusqu’à son temps dépeintes d’une maniere si imparfaite, pour la plupart, qu’à peine pouvoit-on dire de quel sexe elles étoient12 . Il florissoit dans la soixante-dixiéme Olympiade. [378]

Nicias, natif d’Athenes, & fils de Nicomede, vivoit dans la cent douziéme Olympiade. On dit, qu’il excella sur-tout dans la maniere de représenter les animaux & sur-tout les chiens ; & qu’il avoit coutume de travailler en chantant, ce qui remplissoit ses ouvrages d’une gayeté charmante. De-là vient, que S. Augustin conseilloit, pour bien réussir dans son travail, de le faire gayement, & de marier, autant qu’il se pouvoit, le son de la voix avec l’exercice des mains. 13

Panéus, frere de Phydias, & natif de Corinthe, étoit en vogue dans la quatre-vingt-troisiéme Olympiade. On dit, qu’il fut le premier qui ouvrit la bouche à ses figures14 . [379]

Parrhasius, natif, d’Ephese, & fils d’Evenor, commença à se distinguer dans la Peinture vers l’an 3630. On lui attribue d’avoir le mieux observé les proportions dans les figures, & donné de la grace aux cheveux. On le taxe d’avoir été fort cruel, & d’avoir donné l’exemple de l’horrible inhumanité, imitée depuis par Michel-Ange15 .

Protogènes, natif de Caune, ville de Carie, Peintre des plus renommés de l’antiquité, étoit contemporain d’Appelles. Elian & Plutarque, disent qu’il fut sept années à faire le portrait de Jalyse, Fondateur d’une ville du même nom, située dans l’isle de Rhodes16 . [380] Appelles l’admirat, malgré la prodigieuse estime qu’il avoit pour lui-même ; mais il ne voulut jamais le regarder comme son rival, à cause que ce dernier ne donnoit pas une grace parfaite à ses portraits, & ne pouvoit, comme lui, interrompre facilement son travail. 17 On sçait la rencontre que ces deux Peintres eurent ensemble sur ces deux lignes qu’ils tirerent en l’absence l’un de l’autre, sur une même toile, & sur la délicatesse desquelles tous deux, alternativement, se confesserent vaincus18 .

Théon, Natif de l’Isle de Samos, [381] Peintre des plus renommés, étoit en vogue du tems de Philippe de Macédoine. Elian rapporte, qu’ayant dépeint un Gendarme à cheval qui sortoit à l’imprévûe de la ville, & qui s’alloit jetter tout furieux sur l’ennemi, il ne voulut point l’exposer aux regards des curieux, qu’il n’eût fait sonner auparavant le bouteselle19 .

Timante, Peintre illustre ; florissoit vers l’an du monde 3600. Quintilien & Pline, lui donnent la louange d’avoir fait voir dans ses ouvrages beaucoup plus de choses qu’il n’en metroit. Témoin le Cyclopéde dormant, qu’il représenta sur une piéce de cuivre de la largeur de l’ongle, étendu de son long, & entourné de Satyres, qui lui mesuroient le pouce avec une gaule, afin de sçavoir les dimensions de sa stature gigantesque20 . [382]

Zeuxis, natif d’Héraclée, fut un des Peintres les plus célébres de l’antiquité. Il eut la gloire de surpasser, en quelque maniere, le fameux Parrhasius, en ce qu’il sçut adroitement le tromper par la representation d’un rideau, quand celui-ci n’avoit pu tromper que des oiseaux par la peinture de ses raisins21 .

Remarques générales.

Le morceau précédent, curieux en ce qu’il donne ce qu’on recueille des Historiens sur les anciens Peintres Grecs, est cependant défectueux par l’ordre alphabétique que l’Auteur y a donné : on ne peut par le moyen suivre les gradations par lesquelles l’art a pu [383] parvenir à la perfection. Les Adorateurs de l’Antiquité y trouveront sans doute l’idée des plus grandes beautés de la Peinture. Cependant si l’on veut peser la valeur des éloges, la plupart tombent sur des choses de si peu d’importance, & souvent si ridicules, qu’il paroîtra évident que ces Ecrivains n’avoient point, ou très-peu de connoissance dans l’Art dont ils ont parlé. Ne seroit-il pas pardonnable d’oser croire qu’ils nous ont transmis sans choix les fables que leur débitoient les Grecs, grand admirateurs de tout ce qui étoit dans leur pays. Il semble qu’on lise l’Histoire de Cimabué du Chiotto, & de ces autres mauvais Peintres qui n’ont fait qu’ouvrir la voye, & que le vrai mérite de leurs successeurs a fait oublier, si ce n’est aux citoyens de villes où ils sont nés, qui ont un intérêt de gloire à les vanter.

Cimon fait la découverte de ce qui saute aux yeux, & sans quoi il n’y a ni [384] peinture, ni dessein. Il arrive à représenter les cavités & les bosses des plis des draperies. Hygion parvient à mettre quelque différence entre les deux sexes. Paneus, frere du célébre Phidias, ose hazarder d’ouvrir la bouche à quelques-unes de ses figures. Le fameux Timanthe doit une partie de sa célébrité à un tableau grand comme l’ongle. Plusieurs années après, Apollodore invente le mélange des couleurs pour peindre la chair & le clair obscur. Qu’étoit donc la peinture auparavant ? Il est vrai que ce sont les Peintres les plus anciens, & que l’Art pouvoit être encore dans son enfance ; mais les fameux Zeuxis & Parrhasius, dont les morceaux les plus célébres sont des raisins & un rideau ! le grand Appelles même qui peint le visage des personnes de maniere à faire deviner non-seulement leur âge, mais même combien ils vivront ! qui se donne la peine de rendre jusqu’aux pores de la peau ! un [Protogenes#H::Proto-[385]gènes] qui met sept ans à faire un portrai ! Que conclure ? sinon, ou qu’on entend mal les Auteurs, ou que ce font de mauvais Juges. Leurs éloges ridicules ne donnent aucune lumiere sur les talens de ces Peintres célébres, & n’opposent rien de solide au doute qu’on pourroit former de la véritable valeur de ces maîtres, relativement au degré où l’art a été porté dans les derniers siécles.

Ce qui donne le plus de force aux conjectures favorables, pour justifier le respect que nous portons à ces noms illustres ; c’est la véritable beauté des Sculptures antiques qui nous sont restées. Mais il est à remarquer qu’on n’en attribue aucune avec certitude, à ces noms consacrés avec tant de vénération dans l’Antiquité ; les Phidias, les Praxiteles, &c. On en infere ordinairement que leurs ouvrages étoient encore supérieurs à ceux que nous possédons, mais on en pourroit con-[386]clure tout autre chose ; c’est-à-dire, que les Grecs avoient consacré les noms des premiers Inventeurs des arts qui étoient arrivés à quelque dégré de beauté, quoique inférieurs à ceux qui les ont ensuite perfectionnés. L’art devenu plus commun, son mérite, quoique peut-être plus grand, a dû moins étonner. On pourroit ne pas trouver ce doute sans fondement, si l’on vouloit faire attention aux honneurs divins accordés aux Inventeurs des choses les plus ordinaires & les plus nécessaires à la vie, comme le labourage, l’art de préparer le bled, & autres.

Panéus, le frere de Phidias, c’est-à-dire, du plus grand sculpteur qui ait jamais existé, plusieurs années avant qu’Apollodore eût inventé le mélange des teintes & le clair obscur, est vanté pour avoir le premier osé ouvrir la bouche de ses figures. La Peinture faisoit des progrès bien lents, en comparaison de la Sculpture, ou Phidias n’é-[387]toit pas aussi grand Artiste qu’on le suppose. On se refuse à accorder sa croyance aux noms de Phidias & de Praxiteles, inscrits sur les piedestaux des deux grouppes qui sont à Monte Caballo, parce qu’on ne trouve pas ces ouvrages dignes de l’opinion qu’on a de ces Sculpteurs. Cependant il est difficile qu’il n’y ait eu aucun fondement à cette assertion. Sans cela, on eût pû mieux choisir pour placer ces noms illustres. Concluons que le doute subsiste avec fondement, & que l’autorité des Auteurs qui nous sont parvenus, est de peu de valeur, vû les petitesses qu’ils nous vantent avec emphase. ◀Level 2 ◀Level 1

1On n’apperçoit pas bien pourquoi le pinceau ne pourroit imiter les foudres, les tempêtes, &c. Il est vrai qu’il faut une imagination forte, pour se bien représenter ces instans qu’on ne peut peindre que de mémoire : mais il est certain que dans nos siécles, où nous n’osons nous comparer à Appelles, ces choses ne passeroient pas pour merveilleuses par elles-mêmes, & qu’elles n’auroient d’estime, qu’autant qu’elles seroient portées au plus haut degré de perfection.

2Il faudroit, pour que cette éloge eût quelque justesse, que le Peintre fit plus que la nature n’a fait, puisqu’on ne peut deviner l’âge des gens que d’une maniere fort incertaine : mais ce qui est bien meilleur, c’est d’y trouver de quoi prophétiser combien de tems il leur reste à vivre. Si ceci est tiré d’un Auteur ancien, la confiance qu’on doit à son jugement est petite. Qu’Appelles aït pu faire sentir les habitudes de l’esprit, d’une maniere générale, par certaines apparences extérieures, cela se conçoit, & l’on en pourroit trouver des exemples dans nos siécles. C’est cependant un bel éloge, & qui peut donner quelque idée des rares talens d’Appelles.

3Cela ne peut s’entendre que de la nature commune. Lorsqu’elle est dans toute sa beauté, elle ne peut être égalée.

4On auroit lieu de soupçonner, qu’un tableau, où l’on trouveroit des détails aussi frivoles, seroit un assez mauvais ouvrage, s’il n’étoit d’Appelles, dont le nom est consacré. Il vaut mieux croire, que c’est un ridicule des Auteurs, qui ont cru bien exprimer le beau fini, par ces exagérations.

5Description faussi. Un tableau ne change point de fois à autre. C’est l’imagination du Panégyriste qui y voit ce qui n’y est pas. Ces louanges rendent les Auteurs qui les donnent, suspects d’être peu versés dans les beautés de l’Art; & les Auteurs à qui elles sont données, plus célébres qu’ils n’ont mérité de l’être. C’est un malheur pour ceux qui les trouvent ensuite accumulées dans des Panégyristes faux.

6Après l’éloge du tableau d’une bataille célébrer un Peintre, pour avoir bien rendu des poissons ! Ce tableau, quelque loin qu’il puisse être porté, n’a rien de fort extraordinaire, & la raison qu’on donne du succès qu’il avoit dans cette petite partie de l’Art, est futile.

7Il paroît qu’avant cet Artiste, il y avoit eu des Dessinateurs, mais point de Peintres, proprement dit.

8Depuis quelques tems, M. le Comte de Caylus, M. Majaut, & M. Bachelier, ont trouvé des manieres de peindre en cire, qui ont eu du succès, & dont quelques-unes peuvent avoir du rapport avec celle des Grecs, qui a été perdue.

9Ce Peintre est un des plus anciens nommes dans cet écrit ; aussi la description de ses talens ne donne l’idee que des commencemens de la Peinture.

10Ce n’est point une invention, mais une idee heureuse dans le cas dont il s’agit. Ce qui empêche de --- les portraits de profil, c’est qu’ils sont plus agréables ---

11Il est difficile de comprendre ce que veut dire ici symétrie : il n’y en a point dans la Peinture. Il paroît qu’on doit entendre, par cette expression, la justesse des proportions, & le rapport de formes & de grandeur qui est entre les membres semblables du corps humain.

12Ce Peintre vivoit cent ans avant Appelles: il paroit bien que c’étoit l’enfance de l’Art.

13Cette réflexion est singuliere, & le conseil qui la suit, ne l’est pas moins. Il ... (difficile ?) de l’observer, en peignant une tête d’expression pathétique.

14Est-ce du fameux Phidias que Panéus étoit frere ? Et si la Sculpture étoit déja au point que ce fameux Sculpture ait été digné de sa réputation, comment se peut-il que l’Art de la Peinture fût si peu avancé, qu’on ait pu regarder comme quelque chose, un progrès si éloigné du vrai mérite de l’Art ?

15Cette Histoire de Michel-Ange, connue de tout le monde, n’est qu’une fable. Il en pourroit être de même du fait attribué ici à Parrhasius.

16Il est impossible de concevoir qu’on ait pu employer sept années à peindre une figure, --- qu’on ait rendu jusqu’aux --- de la peau, ainsi qu’il est dit ci-devant d’Appelles. On ne peut s’en former d’autre idée que celle d’un tableau très-froid, & fini d’une maniere très-mesquine.

17Ce n’est point le sens du mot d’Appelles. Il signifie que Protegene : s’obstinant à un fini extrème, ne sçavoit point dire, c’est assez.

18Cette Histoire n’est intelligible, qu’en supposant que ces traits représentassent assez quelque chose, comme feroit une tête de profil. Alors on peut reconnoitre à la --- des ---, la science du dessein.

19Voilà bien de la charlatannerie: si le tableau étoit bon, il n’avoit pas besoin de ce secours.

20C’est un traît de jugement, mais un tableau grand comme l’ongle, difficilement merite de passer à la postérité.

21On répéte par-tout ce traît Historique, comme une merveille : cependant il est maintenant connu de tout le monde, combien il est facile de faire illusion dans de pareilles bagatelles.