Le Nouveau Spectateur (Bastide): Discours XIV.
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Discours XIV.
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Voici deux Lettres que j’ai reçues
ausquelles je joins les Réponses que j’y ai faites.
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Brief/Leserbrief
Monsieur, Je suis un nouveau
marié, & j’ai épousé une femme que je crois pleine
de raison ; nous avons la louable
habitude d’occuper le même lit ensemble, & le soir
dès que nous sommes couchés, je la régale de la lecture
de vos sublimes méditations. Jusqu’ici je me suis plû
beaucoup à cet amusement ; j’aimai toujours les
réflexions ; & je trouve que la nuit, pendant que
tout est calme, elles se gravent bien plus profondément
dans l’esprit : mais un contretemps imprévu & qui
ressemble à peu d’autres, va mettre fin à mon bonheur
& à la sagesse de mes plaisirs ; ma femme ne cesse
de soupirer pendant que je vous lis ; elle se remue
beaucoup dans le lit, & quand je l’interroge sur
l’impression que quelques endroits peuvent faire sur
elle, elle me répond avec humeur, que cela est triste,
qu’elle maigrit, & qu’elle n’a plus que de la
répugnance à continuer cette lecture. J’attribue tout
cela, Monsieur, à la fidélité de vos tableaux ; c’est
une femme à qui la nature a donné la
justice & la raison ; elle joint à cela une
prodigieuse vivacité ; & sans doute l’iniquité des
hommes, que vous peignez si bien, la frappe d’une
certaine horreur pour eux : il n’y a pas jusqu’aux sots
dont elle ne parle avec colere ; elle trouve même que
vous les épargnez trop ; & l’autre jour elle
m’engagea à vous faire ce reproche de sa part. Parler
des sots avec emportement & vouloir que vous preniez
sa maniere de les envisager ! Cela n’est pas naturel à
son âge ; sans doute que l’ame est attaquée, & je
dois craindre la misantropie : car les sots ne doivent
fournir qu’une scène de Comédie à tout esprit dégagé
d’humeur ; je conclus de-là que je ne dois plus lui lire
vos Feuilles. Je vous prie, mon cher Monsieur, de m’en
dire votre sentiment ; je recevrai vos avis avec une
reconnoissance proportionnée à l’estime avec laquelle
j’ai l’honneur d’être, &c.
Brief/Leserbrief
Réponse. Je
vois d’ici votre aimable & sincere moitié, Monsieur,
& si je ne me trompe elle est encore plus triste &
plus desséchée que vous ne me la représentez : mais ce n’est
pas précisément la lecture de mes Feuilles qui la jette dans
cet état, c’est seulement l’heure à laquelle vous lui faites
cette lecture. Dans tout autre moment du jour que vous
prissiez pour cela, je suis persuadé qu’elle en ressentiroit
des effets moins tristes, & que vous ne la verriez ni
maigre ni chagrine. Si les sotises des hommes sont capables
de la choquer au point que vous dites, ne voyez-vous pas que
la peinture que j’en fais, en se gravant dans son esprit,
doit lui laisser de cruelles idées à dévorer toute la nuit !
Je m’étonne fort qu’avec du bon sens & de l’amour pour
elle, vous n’ayez pas fait cette réflexion. La nuit n’est
pas un tems propre à lire des discours moraux à une femme à qui l’on connoît une vive sensibilité : les
reflexions qui en résultent jettent un noir dans l’ame qui
doivent nécessairement altérer son humeur & sa santé.
Croyez-moi, Monsieur, renoncez à votre habitude, choisissez
mieux votre tems, & ne m’exposez pas au remord d’être,
ainsi que vous, le meurtrier de votre femme par mes
Feuilles. C’est mon avis, l’avis d’un homme qui connoît bien
le cœur humain, & qui ne voudroit, pour rien au monde,
contribuer au meurtre d’une victime intéressante. Quand vous
m’aurez rassuré là-dessus, je profiterai de la priere que
vous me faites de sa part ; & j’offrirai à son juste
courroux le caractère d’un sot auquel vous venez de me faire
penser. J’ai l’honneur d’être, & c.
Brief/Leserbrief
Réponse.
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Brief/Leserbrief
Monsieur, Je vous prie de
m’apprendre pourquoi une femme qui nous adoroit quand
elle n’étoit que notre maîtresse, nous
déteste subitement dès qu’elle est devenue notre femme !
pourquoi la mauvaise humeur, la résolution, l’entêtement
succédent à la complaisance, à la docilité, à la
douceur ? Pourquoi une cruelle négligence à s’ajuster,
& à nous plaire, fait disparoître si promptement ces
graces naturelles ou ingénieuses qui sans cesse nous
charmoient en elle ! J’éprouve tout cela, Monsieur,
& j’en suis confondu : mon étonnement égale mon
desespoir : j’avois aimé long-tems ma femme avant que de
former ces nœuds terribles dont un moment suffit pour
nous faire connoître tout l’horreur : j’avois cru la
bien connoître ; elle m’aimoit ; elle ne pensoit que
d’après moi ; elle n’avoit que mes volontés, &
c’étoit sur un bonheur certain que j’avois fondé la
confiance d’un bonheur durable. Tout cela a disparu : je
suis plus à plaindre que ceux qui n’ont fait qu’un
rêve : car l’illusion d’un aimable songe
nous laisse du moins, en la perdant, dans le même état
où nous étions avant que de rêver ; mais moi, je me sens
accablé, tourmenté, plongé dans l’abîme de la douleur :
il semble que le Ciel me poursuive, & que j’aye fait
un horrible crime en pensant qu’une femme pouvoit faire
le bonheur d’un honnête homme. J’ai cru d’abord que
j’étois un malheureux d’une nouvelle espece ; que la
fortune s’étoit plû à me choisir pour donner l’exemple
d’une rigueur toute extraordinaire, & qu’enfin ce
qui m’arrivoit n’étoit jamais arrivé à personne ; mais
je suis détrompé & je l’ai été fort aisément.
Jedécouvre <sic> chaque jour des maris que l’amour
a trompés comme moi ; le nombre en est si difficile à
compter, que cela fait presque une confrérie. Il y a
certainement quelque mystere là dessous, Monsieur ; ce
n’est point la nature qui a imaginé ces odieuses
catastrophes, & l’esprit malin se mêle
apparemment de nos affaires : vous devez en sçavoir
quelque chose, vous qui êtes si bon philosophe ! soyez
assez généreux pour nous faire part de vos découvertes :
j’attens en mon particulier cette marque d’humanité de
la part d’un homme qui paroît n’avoir pris la plume que
pour le bonheur des hommes ; vous voyez combien je suis
affligé ! Je le suis si sensiblement, si constamment
& de tant de façons que je dois en épargner la juste
peinture à votre sensibilité ; mais je me flate que vous
en devinerez assez pour me plaindre. S’il y a du remede,
Monsieur, ayez également la bonté de me l’apprendre ;
fallut-il y sacrifier ma fortune, mon humeur &
jusqu’à son honneur, je ne balancerois pas un moment à
m’y résoudre ; les hommes me pardonneroient d’avoir
succombé à une douleur qui n’étoit plus supportable.
J’ai l’honneur d’être, &c.
Brief/Leserbrief
Réponse. Je
serois plus capable qu’un autre de vous tirer de l’état où
vous êtes, mon cher Monsieur, si le sentiment nous rendoit
assez bons Médecins pour pouvoir guérir les maux
inexplicables dont la pauvre humanité est affligée. J’en
découvre tous les jours de nouveaux ; mais je ne suis pas
assez habile pour en découvrir la source. Celui dont vous
vous plaignez n’est pas le moins impénétrable ; j’y reverai
pourtant ; je consulterai les Médecins, les Anatomistes,
& jusqu’aux Sorciers ; mais je vous préviens qu’il ne
sera possible ni à eux ni à moi de pouvoir vous donner une
réponse satisfaisante avant l’année prochaine. Il y a ici
une étrange complication de causes, & vous sçavez que
l’analise est toujours très-difficile, quand la complication
est extrême. J’ai l’honneur d’être, &c.
Brief/Leserbrief
Réponse.
