Le Nouveau Spectateur (Bastide): Discours IV.

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Discours IV.

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Rien de si fidéle, que la conversation que je vais rapporter. J’étois chez un Libraire, chargé de la distribution d’un Ouvrage périodique ; un de ses Confreres y entra pendant que je lui parlois de cet Ouvrage. C’est un homme qui a de l’esprit, & qui généralement est fait pour juger bien de certaines productions ; mais il n’est point exempt d’erreur, parce qu’il a beaucoup de panchant à ne juger que d’après ses seules idées. Il lit un manuscrit qu’on lui présente ; il ne s’en charge pas s’il ne l’estime point, & y met un juste prix s’il s’en charge ; preuve incontestable d’esprit & d’équité : qualités plus rares, dans quelques Libraires, que le désir de s’enrichir ! Il demanda à son Confrere, s’il avoit lû le dernier Cahier de l’Ouvrage qui se débite chez lui. Celui-ci répondit de bonne foi, qu’il ne l’avoit pas lû, & qu’il ne lisoit rien. Le premier badina très-agréablement sur cet aveu ; & la plaisanterie étoit si fondée, elle arracha de si plaisantes choses á celui qui en étoit l’objet, que je ne pus m’empêcher d’entrer dans leur dispute, c’est-à-dire dans leur entretien, car elle n’étoit que cela.

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Dialog

Messieurs, leur dis-je, vous faites vous deux le même métier, & vous allez à votre but par des routes bien différentes. Si vous réussissez tous deux, vous avez tous deux raison ; car le succès justifie toujours. Mais, enfin, vous conviendrez, qu’il y a une régle générale qu’on doit adopter jusqu’à un certain point ; & je doute qu’il y ait quelqu’un qui se soit toujours bien trouvé de l’avoir constamment méprisée.
Tous deux reprirent la parole, & m’apporterent vingt exemples qu’ils croyoient propres à les justifier ; (ils ne sçavoient pas, que vingt exemples ne valent pas la raison générale ;) ils me citerent sur-tout les Comédiens. L’un me rappella plusieurs Piéces que cet Aréopage avoit reçues sur la foi de l’opinion publique, & qui étoient tombées dès qu’elles avoient vû le grand jour. L’autre m’en cita un pareil nombre, que le dit Tribunal avoit méprisées à la lecture qui lui en avoit été faite, & qui avoient eu ensuite le plus prodigieux succès. Il me cita, entr’autres, l’Œdipe de M. de Voltaire, que les Comédiens avoient d’abord refusé, parce qu’il n’y avoit point d’amour ; qu’ils avoient ensuite reçu, lorsque l’Auteur l’eut changé, mais sans le vouloir jouer, parce que Philoctete & Jacaste n’étoient point encore assez amoureux ; & qu’ils n’avoient joué, enfin, que pour punir l’Auteur de son indocilité, lui annonçant la plus cruelle chûte ; ce qui s’étoit trouvé très-faux par l’événement.

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Dialog

Eh bien, Messieurs, leur dis-je après qu’ils eurent bien parlé, vous concluez de là, que vous avez tous deux raison ? J’ai eu l’honneur de vous le lire le premier ; mais ne conviendrez-vous pas, cependant, qu’il est très-singulier que, dans quelqu’affaire de la vie que ce soit, on veuille ne s’en rapporter jamais qu’à soi, ou j’amais <sic> qu’aux autres. Cela paroîtroit incompréhensible & très-imprudent, si à force de réfléchir, on ne parvenoit malheureusement à trouver une excuse à tout ce qui est singulier. Je crois pour moi, (si vous voulez me permettre de vous dire mon avis) que tous deux vous faites bien, mais que tous deux vous pourriez faire mieux : en ne s’en rapportant précisément qu’à soi, on risque de se tromper du tout au tout ; & dès qu’il y a ce risque à courir, un parti est toujours très-imprudent : en ne s’en rapportant qu’aux autres, on se prive du plus grand secours qu’on puisse avoir dans les affaires d’intérêt ; c’est cette lumiere, presque toujours sure, qui est dans l’ame ; cet instinct, si vous voulez, qui nous avertit constamment de tout ce qui peut nous être nuisible ou favorable : c’est une sorte de sens particulier que la nature donne à tout le monde, mais qu’elle ne donne à personne que pour soi ; nous ne sçaurions l’employer pour les autres, si vous en exceptez l’objet de nos plus tendres sentimens ; & les autres ne sçauroient l’employer pour nous, à moins qu’ils ne nous soient extraordinairement attachés. Il faut donc, & lire, & consulter, continai-je ; mais, sur-tout, il faut lire ; (par la raison que je viens d’énoncer) car si on n’a pas lû, si on ne s’est pas un peu assuré du mérite réél d’un Ouvrage dont on s’est chargé, la moindre critique qu’il essuyera, le moindre revers qu’il éprouvera, pourront faire perdre confiance ; & dès lors on sera exposé à manquer, à l’avenir, d’excellentes affaires, par une timidité, une appréhention continuelles <sic.> qu’on ne pourra surmonter. D’ailleurs ne sentez-vous pas qu’un homme qui vend des Livres, & n’en connoît aucun, est un phénoméne choquant dans la nature ! Il passera toujours pour un ignorant, pour un Marchand grossier ; &, s’il s’enrichit, on reprochera à la fortune le bien qu’elle lui aura fait. Il ne faut jamais choquer les idées naturelles, & l’on risque toujours beaucoup à l’entreprendre. Or, notre idée naturelle est, qu’un Peintre doit connoître la différence d’une couleur à une autre ; qu’on Orsévre doit sçavoir distinguer l’or de l’argent ; & qu’un Libraire doit sçavoir mesurer par lui-même, la distance infinie qu’il y a d’un bon livre à un mauvais.
Ils m’écoutoient, mais non pas avec une satisfaction égale ; l’un baissoit les yeux, & l’autre les levoit sur moi en triomphant. Ce dernier prit la parole :

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Dialog

M. le Spectateur fait son métier, me dit-il avec une satisfaction maligne ; mon chere Confrere, te voilà condamné à retourner à l’école : Messieurs, répondis-je, je vous parle sans passion, & sans envie de briller ; je vois que votre profession pourroit être très-noble & très-avantageuse ; & il semble que la plupart de vous ayent fait une ligue, pour lui enlever les distinctions ausquelles elle auroit droit de prétendre. Je condamne cela, & je voudrois que la science vous caracterisât autant que l’arithmétique ; mais je voudrois aussi, que, tout sçavant que vous pourriez être, vous eussiez un peu moins de panchant à croire que vous êtes fait pour nous juger souverainement. Un peu d’esprit, un peu d’érudition, un peu de goût, ne peuvent vous mettre en état de tout aprécier, d’aprécier même un seul Ouvrage, s’il n’est pas un chef-d’œuvre, ou s’il n’est pas dépourvu de tout mérite : & ceux qui passent leur vie à s’instruire ; ceux à qui vous devez vos richesses & vos connoissances, sont faits pour être jugés moins hardiment, même après que vous avez senti leurs défauts. . . . . .
J’allois continuer, mais il entra du monde, & je sortis sans attendre leur réponse, qui m’auroit mal payé peut-être du zèle que je venois de leur montrer. Il est constant, que je vois dans la Librairie quelque chose de noble & de très-utile ; mais c’est un diamant dans lequel il y a une tâche, qui empêche qu’on ne puisse le vanter, ni l’envisager sans beaucoup de regret. Pour s’en assurer, il suffiroit de se transporter chez les Libraires qui ont songé, à s’instruire tout à la fois dans la science des Livres, dans la science du Commerce, & dans la science du Monde ; si l’on a de l’esprit & du sentiment, on les aime, on les respecte, on voudroit ne les pas quitter. On pourroit dire à la vérité, avec Madame des Houlieres : Il en est peu de genre maudit. Mais enfin il y en a, & ils font la leçon aux autres, si pour les autres il peut y avoir des leçons. J’en connois & je les recherche ; j’en connois encore que je rechercherois volontiers, s’ils ne m’avoient pas appris à les connoître d’ailleurs. On reproche à ceux de cette espéce, de vendre leurs Livres un peu cher : ce n’est pas tout-à-fait une calomnie, mais c’est du moins une accusation trop sévére ; on ne sçait pas combien leur commerce est ingrat. Beaucoup d’avances, beaucoup de frais, beaucoup d’incertitude, beaucoup de mauvaise volonté dans leurs débiteurs, les excusent assez. On sçait le nombre infini de jeunes gens qui achétent tout & ne payent rien ! Combien de femmes ressemblent à ces jeunes gens ! Combien d’hommes enfin, de tout âge & de tout état, qui se forment des Bibliotéques aux dépens du Libraire, que la nécessité de son commerce oblige à se fier aux paroles & aux apparences. Pour les souscriptions sur-tout, je suis témoin d’une négligence, d’une inexactitude, d’une mauvaise foi affreuses <sic.>. Les uns répétent sans cesse des Cahiers reçus, mais perdus, & riroient à coup sûr si on leur représentoit que c’est un vol ; les autres se font demander trente fois un misérable louis, & semblent s’amuser de ce manége indigne. Le Libraire est obligé de supporter tout cela, & l’on ne veut pas entendre que c’est une charge terrible.