La Bagatelle: XCVI. Bagatelle
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Niveau 1
XCVI. Bagatelle
Du Jeudi 6. Avril 1719.
Metatextualité
Dialogue des Morts
entre la Comedie & l’Opera de la H * *.
Metatextualité
Dialogue des Morts
entre la Comedie & l’Opera de la H * *.
Niveau 2
Niveau 3
Allégorie
Dialogue
La Comedie.
Citation/Devise
Que vois-je ? juste
Ciel ! en croirai-je mes yeux ? Tu reviens donc,
mon Frére, en ces aimables lieux ? Où depuis trois
hivers, sans craindre une rivale, Ma clameur
retentit, & ma pompe s’étale. Cruel ! éloigne
toi, ta présence me perd : Ah ! laisse-moi du
moins jouir de ce désert. Quoi ! lasse de courir
de province en province, D’étourdir le Bourgeois,
sans approcher du Prince ; Je vois que ta fureur
m’arrache un maigre gain, Qui me procure à peine,
& du fard & du Pain ! Crains de ton
attentat la juste récompense ; Du sein de ton
forfait va naître ma vengeance ; Et mes derniers
regards, sur toi seul attaches, Par la cruelle
faim verront tes jours tranchés.
L’Opera.
Eh si, au
diable ! Ma Sœur, tu branles d’une maniére si
desagréable, qu’il n’y a point d’oreille un peu
Musicienne, qui en puisse soutenir le desagrément.
Traduis tes plaintes en Prose, je t’en conclure ;
encore ai-je bien peur, qu’en Prose même, tu ne
m’étourdisses par ta chagrinante déclamation. C’est
une chose épouvantable, que vous ne puissiez pas
parler naturellement vous autres, du moins quand
vous êtes hors du Théatre. N’ai-je pas vu de tes
Suppôts dans un Caffé, demander une tasse de
chocolat, du même ton dont il étoit accoutumé de
prononcer, Citation/Devise
Quoi,
Pirrhus ! je te rencontre encore ? Trouverai-je
par-tout un rival que j’abhorre ? La
Comedie. Est-il tems de badiner, mon Frére, quand un
orage de disgraces & de catastrophes est prêt à
crever sur nos têtes ? orage que tu nous attires par
l’imprudente démarche que tu fais. Tu n’as jamais pu
subsister tout seul dans cette Ville, où, par le
plus funeste travers d’esprit, Citation/Devise
Aux pathétiques tons du récit le plus
tendre, On préfére Gano, Matadors, & sans
prendre.
Tu sais qu’en occupant ta place, je
n’ai fait que succéder à ta misére ; & tu
t’imagines à présent que nous nous enrichirons tous
deux, par le partage de notre pauvreté. L’Opera. Je
ne suis pas assez sot pour avoir une opinion si
bizarre. Non, ma chére Sœur, tu seras obligée de
décamper, & de chercher fortune ailleurs ; je
compte là-dessus, à te parler naturellement. La
Comedie. Mais voyez donc ce petit impertinent : tu
prétens l’emporter sur moi, tu veux faire entrer tes
roulemens & tes ports de voix, en comparaison
avec la prononciation ronflante d’un Vers
harmonieux ? Défais-toi de cet orgueil, je t’en
prie ; & apprens de moi qu’il n’y a point
d’homme sens, qui ne préfére le naturel du Discours
versifié, à l’extravagance de s’emporter en
bè-carre, & de moûrir en Bé-mol. L’Opera. Ne
comparons point Comédie à Opéra, ma pauvre Sœur ; il
ne s’agit ici que de nos deux individus, s’il te
plaît. Quand on vient chez moi, on ne s’attend point
à un Spectacle naturel, j’ai fait une
conversation tacite avec le Spectateur, de ne lui
offrir rien de vraisemblable. Mais on va chercher la
Nature chez toi, ta profession t’engage à ne te
jamais éloigner d’elle, & au diantre ! si tu la
connais seulement de réputation. La Comedie. Citation/Devise
O rage ! ô desespoir ! ô
triste Comédie ! As-tu donc tant vécu pour voir
cette infamie ? As-tu chanté les faits de mille
Rois altiers, Pour voir dans un seul jour flétrir
tant de lauriers ? Je ne connois pas la
Nature, je ne la connois pas, moi, qui pendant
cinquante ans ai été sa fidéle interpréte ; qui ai
su tirer des larmes de mille yeux Provinciaux ; moi,
qui dans ma jeunesse l’ai étudiée sous Baron &
sous la Champmeslé. L’Opera. Hé ! ma bonne Sœur, il
valoit mieux l’étudier dans le cœur de l’Homme ;
mais cette étude est un peu épineuse, elle demande
de l’attention & des talens. L’imitation vague
d’un prétendu bon Modéle, est bien plus aisée.
Sais-tu ce que m’a appris un Bel-Esprit de ma
connoissance ? C’est qu’avant que de prétendre se
former au langage des Passions, il faut savoir prononcer comme il faut les Discours
ordinaires, qui ne ont pas susceptibles du
Pathétique. Pour toi, tu méprises cet art comme trop
commun & trop bas, & tu ne saurois dire à un
Laquais de fermer la porte, sans prendre un ton
d’emphase, & sans cadancer tes expressions. La
Comedie. Tu fais le petit raisonneur, & ton
Bel-Esprit n’est qu’un Sot. Je parierois ma vie,
qu’il n’a jamais mis le pié dans Paris ; ou du
moins, qu’il n’a jamais vu ma Sœur ainée, qui y fait
une figure si brillante, & dont le mérite est
pourtant de la même nature que le mien. Mais les
Gens de ce Pays-ci ont si peu de goût, qu’il y a
presque du des-honneur à s’attirer leurs
applaudissemens. Pour toi, mon petit Frére, tu te
fais sans doute gloire de leur plaîre ; je suis
curieuse seulement de savoir par quel charme tu
prétens y réussir ? L’Opera. J’ai la voix passable,
comme tu sais ; & il y a ici beaucoup de
personnes qui aiment le Chant. La Comedie. Ils
aiment le Chant, dis-tu ? Eh ! que ne viennent-ils donc chez moi en foule ? je leur
donnerai du Chant tant & plus. L’Opera. Tu ne
leur en donnes que trop, & c’est justement pour
cette raison qu’on te trouve si ridicule & si
instupide. La Comedie Hélas ! on m’avoit voulu
persuader que les Gens de ce Pays avoient du
bon-sens, & voilà pourtant la conduite la plus
capricieuse qu’on puisse concevoir : ils te suivent
pour le Chant, & c’est pour le Chant qu’ils me
désertent. L’Opera. Il y a Chant & Chant, ma
pauvre Sœur. Tu as à ton service une seule de mes
Suivantes, & tu sais qu’une Cantate fredonné de
sa façon de tems en tems, est la seule chose qui
retient encore un reste de vie dans ton corps
boursouflé. Pour toi, tu ne chantes pas, tu
psalmodies ; & pour ton Chant consiste en quatre
on <sic> cinq Notes, que la fortune arrange au
gré de sa bizarrerie. Eh ! si, te dis-je, ta Musique
n’est qu’un Plein-Chant monotone, qui fait crever de
rire les honnêtes-gens, quand tu fais tous tes
efforts pour les faire pleurer. La Comedie.
Mais toi, qui te donnes
les airs de me critiquer, dis-moi, je t’en prie,
comment tu t’y prendrois pour toucher & pour
plaîre, si tu étois à ma place ? L’Opera. Voici, mon
Enfant, comment devroient faire des gens qui n’ont
ni esprit, ni jugement, & qui veulent pourtant
se mêler d’être Comédiens. Qu’ils commencent par
apprendre un peu de Musique, & qu’avant que de
représenter une Piéce, ils la fassent noter par
quelque habile homme, qui entendre un peu la
Composition, & qui sache parfaitement quel ton
exige chaque passion différente. Il ne leur manquera
alors que le geste & le bon air, pour faire
merveille sans avoir le Sens-commun. La Comedie.
Voilà un maqnifique conseil, vraiment ! Le moindre
Courtaut de boutique n’auroit donc qu’apprendre à
chanter pendant deux mois, pour être aussi bon
Acteur qu’un Homme qui a blanchi sous les Habits du
Théâtre. Non, plutôt que d’avilir d’une maniére si
honteuse la noblesse de mon Art, j’aime mieux te
céder ma place, & abandonner ce
Pays stupide à son goût Bourgeois. Citation/Devise
Mais, solitaires lieux,
s’il faut que je vous fuie, Hélas ! où
trainerai-je une mourante vie ? Sur quels bords
malheureux, dans quels tristes climats. Eviter les
siflets attachés à mes pas ? L’Opera. Tu me
fais pitié, ma chére Sœur. Il est pourtant naturel
que je préfére mon intérêt au tien, & que je
fasse tous mes efforts pour te faire sortir d’ici.
Mais, que ne vas-tu t’établir en M… ? Une Comédie
Françoise aura-là apparemment toutes les graces de
la nouveauté, & tes tons de Théatre y passeront
sans doute pour les tons ordinaires de nos
Compatriotes. On ne les en estimera pas davantage,
mais tu auras dequoi vivre, & c’est tout ce que
tu demandes. La Comedie. Citation/Devise
Ah ! laisse-moi, mon Frére, à mes
mortels ennemis : Tu redoubles l’horreur de l’état
où je suis. Laisse-moi : Ta pitié, tes conseils
& la vie, Accablent de malheurs la pauvre
Comédie ; Toi-même, va plutôt, Orphée de nos
jours, Par tes tons enchanteurs apprivoiser les
Ours.
L’Opera
Oh ! pour
cela, je n’en ferai rien : je reste ici, c’est une
affaire résolue. Tu n’as qu’à prendre le parti que
tu troueras à propos. La Comedie. Citation/Devise
Je parts. Puisse le
Ciel, pour venger tes forfaits, Avec le Peuple
Hébreu te brouiller à jamais !
Niveau 2
Niveau 3
Allégorie
Dialogue
La Comedie.
Citation/Devise
Que vois-je ? juste
Ciel ! en croirai-je mes yeux ? Tu reviens donc,
mon Frére, en ces aimables lieux ? Où depuis trois
hivers, sans craindre une rivale, Ma clameur
retentit, & ma pompe s’étale. Cruel ! éloigne
toi, ta présence me perd : Ah ! laisse-moi du
moins jouir de ce désert. Quoi ! lasse de courir
de province en province, D’étourdir le Bourgeois,
sans approcher du Prince ; Je vois que ta fureur
m’arrache un maigre gain, Qui me procure à peine,
& du fard & du Pain ! Crains de ton
attentat la juste récompense ; Du sein de ton
forfait va naître ma vengeance ; Et mes derniers
regards, sur toi seul attaches, Par la cruelle
faim verront tes jours tranchés.
L’Opera.
Eh si, au diable ! Ma Sœur, tu branles d’une maniére si desagréable, qu’il n’y a point d’oreille un peu Musicienne, qui en puisse soutenir le desagrément. Traduis tes plaintes en Prose, je t’en conclure ; encore ai-je bien peur, qu’en Prose même, tu ne m’étourdisses par ta chagrinante déclamation. C’est une chose épouvantable, que vous ne puissiez pas parler naturellement vous autres, du moins quand vous êtes hors du Théatre. N’ai-je pas vu de tes Suppôts dans un Caffé, demander une tasse de chocolat, du même ton dont il étoit accoutumé de prononcer,Citation/Devise
Quoi,
Pirrhus ! je te rencontre encore ? Trouverai-je
par-tout un rival que j’abhorre ?
Citation/Devise
Aux pathétiques tons du récit le plus
tendre, On préfére Gano, Matadors, & sans
prendre.
Citation/Devise
O rage ! ô desespoir ! ô
triste Comédie ! As-tu donc tant vécu pour voir
cette infamie ? As-tu chanté les faits de mille
Rois altiers, Pour voir dans un seul jour flétrir
tant de lauriers ?
La Comedie.
Mais toi, qui te donnes les airs de me critiquer, dis-moi, je t’en prie, comment tu t’y prendrois pour toucher & pour plaîre, si tu étois à ma place ? L’Opera. Voici, mon Enfant, comment devroient faire des gens qui n’ont ni esprit, ni jugement, & qui veulent pourtant se mêler d’être Comédiens. Qu’ils commencent par apprendre un peu de Musique, & qu’avant que de représenter une Piéce, ils la fassent noter par quelque habile homme, qui entendre un peu la Composition, & qui sache parfaitement quel ton exige chaque passion différente. Il ne leur manquera alors que le geste & le bon air, pour faire merveille sans avoir le Sens-commun. La Comedie. Voilà un maqnifique conseil, vraiment ! Le moindre Courtaut de boutique n’auroit donc qu’apprendre à chanter pendant deux mois, pour être aussi bon Acteur qu’un Homme qui a blanchi sous les Habits du Théâtre. Non, plutôt que d’avilir d’une maniére si honteuse la noblesse de mon Art, j’aime mieux te céder ma place, & abandonner ce Pays stupide à son goût Bourgeois.Citation/Devise
Mais, solitaires lieux,
s’il faut que je vous fuie, Hélas ! où
trainerai-je une mourante vie ? Sur quels bords
malheureux, dans quels tristes climats. Eviter les
siflets attachés à mes pas ?
Citation/Devise
Ah ! laisse-moi, mon Frére, à mes
mortels ennemis : Tu redoubles l’horreur de l’état
où je suis. Laisse-moi : Ta pitié, tes conseils
& la vie, Accablent de malheurs la pauvre
Comédie ; Toi-même, va plutôt, Orphée de nos
jours, Par tes tons enchanteurs apprivoiser les
Ours.
L’Opera
Oh ! pour cela, je n’en ferai rien : je reste ici, c’est une affaire résolue. Tu n’as qu’à prendre le parti que tu troueras à propos. La Comedie.Citation/Devise
Je parts. Puisse le
Ciel, pour venger tes forfaits, Avec le Peuple
Hébreu te brouiller à jamais !
