La Bagatelle: XCV. Bagatelle
Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.3811
Ebene 1
XCV. Bagatelle
Du Jeudi 3. Avril 1719.
Ebene 2
La Coutume est un sortilége si naturel
& si subtil, elle maîtrise si imperceptiblement
l’imagination de la plûpart des Hommes, que les plus
raisonnables ont même besoin de toute la force de leur attention
pour en démêler les impostures, & pour n’en être pas les
dupes. De-là vient que quand on entend parler de certains usages
qui ont été reçus chez les Anciens, ou qui de nos jours ont la
vogue chez les Peuples Barbares, nous en sommes frappés
d’horreur, sans être néanmoins touchés de certaines Coutumes
pareilles, avec lesquelles nos sens se sont apprivoisés. Il n’y a
parmi les Peuples civilisés qui vivent à présent, que des
Scélérats qui se plaisent aux idées de sang & de carnage,
qui puissent ne pas frémir au récit d’un divertissement si
inhumain. Cependant qu’arrive-t-il, quand parmi nous quelque
misérable est condamné au dernier suplice ? La nouvelle s’en
répand d’abord par toute la Ville, chacun l’écoute avec avidité,
on attend ce jour avec impatience, c’est un jour de Fête. Plus
le suplice doit être affreux, plus la populace en est charmée.
Quand on dresse l’échafaut, les Spectateurs s’amassent, déja
ravis de régaler leur imagination des préparatifs de la future
Tragédie. Le jour arrivé, tout le Peuple abandonne son travail ;
les plus pauvres aiment mieux se passer de leurs
alimens ordinaires, que de perdre un pareil divertissement.
Dès-que le prisonnier paroit, on ne le perd pas de vue ; on
s’expose à se faire écraser, pour le suivre de la prison jusqu’à
l’endroit où on lui prononcera sa Sentence ; de là, on lui fait
cortége jusque au lieu où il doit être livré au Bourreau. S’il
arrive par hazard que sur le point d’être immolé aux Loix, il
est assez heureux pour recevoir sa grace, vous voyez les
Spectateurs s’en retourner d’un air chagrin & mortifié, ils
perdent considérablement à la vie que le criminel obtient de la
clémence du Souverain. On s’étoit engagé à leur procurer une
agréable journée, & ils sont les dupes d’une si flateuse
espérance. Je me suis déterminé quelquefois à voir un semblable
Spectacle, moins pour repaître mes yeux des tourmens qu’on fait
souffrir à un Scélérat, que pour examiner avec réflexion la
contenance de la Populace. Dans ces occasions je m’attachois
surtout à étudier les mouvemens du cœur qui paroissoient sur les
visages des Femmes, dont le nombre dans ces assemblées
tumultueuses, surpasse d’ordinaire de beaucoup celui des Hommes.
C’étoit une chose digne d’attention, que de remarquer dans tout
l’air de quelques-unes de ce pauvre Sexe, la guerre civile qui
se faisoit dans leur ame, entre la curiosité féroce qui les a
voit amenées au pie de l’échaffaut, & cette compassion
machinale qui les saisit naturellement à la vue
d’un objet pitoyable. J’en ai vu qui détournaient la tête à
l’approche du coup qui alloit finir la tragédie ; d’autres
pleuroient à chaudes-larmes, ce n’étoit que lamentations &
gémissemens ; d’autres encore plus extravagantes, tomboient en
foiblesse, & paroissoient sur le point de perdre la vie,
dans le tems que le criminel alloit expirer. Il est vrai que je
n’ai jamais remarqué au Beau Sexe, cette compassion convulsive
pour quelque malingre, ou pour quelque Scélérat décrépit. Il ne
s’y abandonne d’ordinaire, que quand on attache à la potence, de
la jeunesse, & de belles jambes ; ou quand on enléve une
tête de dessus deux épaules grasses, blanches, larges &
quarrées. Les semences de la férocité dont je viens de parler,
se trouvent dans le cœur de tous les hommes ; mais il y a des
Nations qui sont farouches & barbares d’une façon qui leur
est particuliére, & dont ils seroient choqués eux-mêmes,
s’ils s’avisoient d’y réfléchir. A Venise, le Peuple contemple
avec le plaisir le plus vif des Gondoliers partagés en
différentes bandes, qui font tous leurs efforts pour se
précipiter dans l’eau du haut d’un Pont. Dans quelques Villes
des Pays-Bas, on croit célébrer la Fête d’un certain Saint avec
beaucoup de solemnité, en faisant des courses par eau, dans des
Barques poussés par de vigoureux Rameurs, & en
se jettant les uns les autres dans la Riviére à grands coups de
lance, au risque de se noyer ; On peut juger à quel point ce jeu
barbare doit paroître innocent à ce Peuple, par le formulaire du
Cartel que ces Gladiateurs répandent dans le Public pour
l’instruire du Combat futur.
Il faut
avouer que ce Dieu aidant est d’une dévotion bien bizarre. Je
sai qu’on prétend excuser cette barbarie, en soutenant qu’elle
excite le Peuple à la bravoure & à l’intrépidité. Mais j’ai
toujours remarqué que plus on est brave, plus on
souffre à voir combattre les autres, par ce qu’on peut être
engagé par son courage dans le même danger. Au contraire, un
Poltron s’en fait un divertissement, il en sent plus le plaisir
d’être lui-même en sureté, & sa lâcheté se rassure par le
péril où il voit les autres.
Allgemeine Erzählung
On ne sauroit entendre parler sans
indignation des Gladiateurs qui divertissoient autrefois le
Peuple Romain ; cette Nation si généreuse & si sensée.
On lui donnoit ce spectacle dans les Fêtes les plus
solennelles. Certains grands Seigneurs entretenoient presque
tout un camp volant de malheureux Esclaves robustes &
dans la fleur de leur âge, qu’ils faisoient dresser par des Maîtres d’Armes : & ils ne négligoient
rien pour être toujours en état de gagner la faveur du
Peuple, par une si barbare complaisance pour sa férocité.
Les Femmes mêmes, malgré la foiblesse de leur constitution,
qui les porte à la pitié, accouroient en foule pour voir
périr un grand nombre de beaux hommes, dont il étoit naturel
qu’elles admirassent tendrement l’agilité & la vigueur.
Ces malheureux étoient forcés à se battre jusqu’à la mort.
Quand ils avoient triomphé, on les mettoit aux mains avec de
nouveaux Combattans ; & on ne faisoit jamais grace au
Victorieux, qu’en faveur des applaudissemens que les
Spectateurs donnoient à son intrépidité.
Allgemeine Erzählung
Mais ce qui approche le plus des Gladiateurs Romains, &
que j’ai vu une fois en ma vie avec étonnement, & avec
horreur, c’est ce qui se passe dans la Capitale d’un Royaume
voisin de notre Patrie. On y voit au milieu d’un
Amphithéâtre, où vous avez place pour trente sols, un
échaffaut sur lequel paroissent d’abord plusieurs jeunes
gens de dix-huit à vingt ans, qui nuds jusqu’à la ceinture,
se battent à coups de poings, mais avec tant de férocité
qu’ils ne cessent d’attaquer & de se défendre, que quand
ils restent fur le carreau faute d’haleine. Ces Athlétes
font place à plusieurs couples de Champions, qui s’assomment
à coups de barre, & qui divertissent le Peuple
merveilleusement, en se cassant la tête les uns aux autres.
Après ce cruel préludé, paroissent les véritables Héros de
la Piéce, tout prêts à vendre leur sang aux Spectateurs. Ce
sont deux espéces de Maîtres d’Armes, qui se sont défiés
dans les formes. Ils se mettent en chemise d’un air
flegmatique, & après s’être donné la main en signe
d’amitié, ils tirent le sabre, & mettent en usage toute
leur adresse & toute leur force, pour se taillader de la
maniére la plus cruelle pendant plus d’une grosse heure. Une
tête fendue, remplit toute l’assemblée d’allegresse ; l’or
& l’argent se répandent de tous côtés sur celui qui
vient de faire un si beau coup ; les plus
grands Seigneurs du Royaume l’honorent par des présens &
par des acclamations ; & ils confondent leur murmure
avec les plaintes de la Populace, quand la Scéne n’est pas
assez ensanglantée.
Metatextualität
En
voici à peu près le contenu, si je m’en souviens bien.
Ebene 3
Comme Maître Jean ... des
Montagnes d’Ecosse, entend dire par-tout que Maître
Guillaume ... se vante présomptueusement que le susdit
n’oseroit paroître devant lui les armes à la main, il le
défie pour le 2. de Juin, d’essayer contre lui son adresse,
au Sabre & au Bouclier, au Sabre & au Poignard,
&c. Signé, Jean …
Metatextualität
La Réponse est conçue d’ordinaire
dans les termes que voici.
Ebene 3
Comme Maître Guillaume …
d’Irlande, a trop d’honneur pour éviter de se rencontrer,
avec Maître Jean … malgré sa grande réputation, il s’engage,
Dieu aidant, à paroitre devant le dit Maitre avec les armes
susdites, au jour & à l’heure marquée.
