Exemplum
Il y a eu autrefois dans nos
Provinces un Homme, qui ne manquoit pas d’aller voir-toutes
les années dans un des Magazins de notre Compagnie
Orientale, l’étalage des richesses qui nous viennent des
Indes. Ce spectacle le combloit de joie & de
satisfaction, parce qu’il se croyoit légitime possesseur de
ces trésors immenses, & qu’il s’etoit mis dans l’esprit,
que c’étoit pour ses intérêts que nos Flottes entreprenoient
des voyages si dangereux. Je ne doute pas que cet Homme
n’eût le cerveau troublé ; mais je suis persuadé pourtant,
qu’il y a mille occasions où l’on peut penser comme lui par
un esprit de Philosophie.
La Propriété nous procure
deux sortes de Bonheur ; l’un réel, l’autre chimérique. Il y a
un grand nombre de choses, dont la possession contribue
réellement à nous rendre heureux, quand c’est une possession de
jouissance, s’il m’est permis de parler ainsi, & quand nous
en recueillons des plaisirs véritables, des commodités réelles.
Mais il y a une autre sorte de Biens, dont la propriété nous
charme surtout, parce qu’elle nous donne le moyen d’en
communiquer la jouissance aux autres. Si l’on ne se
rendoit maître de ces Biens que par un principe de bonté &
de charité pour notre Prochain, il est certain qu’on seroit en
droit de se croire plus heureux par leur possession, puisqu’il
n’y point de satisfaction plus digne d’un Etre raisonnable, que
celle de travailler à la satisfaction des autres. Mais il y a
fort peu de personnes à qui la Proprieté plaîse par des motifs
si sages, & qui sachent en tirer un bonheur si solide. Nous
ne sommes extasiés de nous voir possesseurs de certains Biens
propres à la seule ostentation, que parce nous nous imaginons
que leur étalage établira dans l’esprit des Hommes l’idée de
notre bonheur : nous nous croyons heureux, parce que nous
supposons les spectateurs de notre faste inutile, assez amateurs
de la chimére, pour se croire petits aux pris de nous ; &
nous sommes assez imbécilles, pour fonder notre grandeur sur
cette fausse idée qu’ils ont de leur propre petitesse. C’est à
cet effet d’une imagination bizarre, qu’on doit la magnificence
des Palais, l’étendue & l’ornement des Jardins ; en un mot,
tout ce que les Mortels appellent magnificence, & que les
Dieux appellent étalage d’Orgueil, comme auroit dit Homére dans
une pareille occasion. Un homme qui s’est acquis de grands
trésors, songe à éblouïr les yeux de ses compatriotes, par la
grandeur & par la richesse d’un Hôtel superbe, dont il
n’occupera peut-être que le moindre appartement. A
chaque piéce de marbre qu’il a fait poser, à chaque dorure qu’il
a fait étendre sur ses lambris, il croit avoir travaillé à se
rendre heureux, parce qu’il a ajouté quelque chose à l’étendue
& à l’embelissement de l’idée de son bonheur dans
l’imagination des autres. Effectivement, les Esprits vulgaires
qui viennent admirer cet Edifice fastueux, confondent tout ce
qui leur frappe la vue, avec celui qui en est le propriétaire ;
la Propriété du Maître les suit de chambre en chambre ; ils ne
sauroient porter leurs regards sur un degré magnifique, sur une
cheminée qui réunit la richesse & la commodité, sans penser
au bonheur & à la gloire de celui qui les a fait construire
& sans faire de mortifiantes réflexions sur eux-mêmes. Un
Esprit Philosophe en agit tout autrement ; il se laisse conduire
à ses sens ; il ne trouble pas le plaisir qu’ils lui procurent
par de fausses idées ; il goûte cette satisfaction d’une maniére
pure & sans mêlange. La dorure lui réjouit la vue ; un
Tableau, où la Nature est imitée & embellie par l’effort
d’un Génie supérieur, occupe agréablement son attention ;
l’admiration que cette vue excite en lui, n’est mêlée d’aucun
chagrin, d’aucune jalousie ; pendant tout le tems que ses sens
ont divertis par ces objets agréables & pompeux, il en est
le véritable propriétaire, sans qu’il lui en ait couté ni
inquiétude, ni dépense. Tout ce qui est capable de lui donner
quelque plaisir lui appartient, & avec des biens modiques il est le plus riche de tous les hommes. Quand
le Financier Lycidas l’admet par vanité à sa table, c’est pour
lui que ce moderne Trimalcion a le plus excellent Cuisinier de
toute la République ; c’est pour lui que les Pourvoyeurs, que ce
Vieillard envoie en Bourgogne & en Champagne, osent
renchérir sur ceux des Souverains. Il peut hardiment se croire
le maître de tout ce dont les richesses d’autrui lui procurent
la jouissance. Heureux celui qui peut mettre son ame dans une
assiette si Philosophique, & qui fait se faire un art de
tirer de toute la Nature, de quoi se rendre véritablement
heureux ! Ce doit être un plaisir bien vif à un homme assez
raisonnable pour avoir de pareils sentimens, que de se trouver
dans une Place magnifique d’une de nos plus riantes Villes
lorsque les équipages les plus superbes semblent s’y être donné
rendez-vous. Il y jouit continuellement de la propriété, variée
de mille objets brillans & agréables, dont leurs prétendus
Maîtres ne jouissent pas d’une maniére si absolue & si
satisfaisante. Il y verra avec plaisir la généreuse fierté de
deux chevaux, qui font trembler la terre sous leurs bonds ; ils
traînent autour d’une balustrade un jeune Guerrier, qui, couché
négligemment dans sa caléche dorée, expose aux yeux du Public
une parfaite image de la mollesse, telle que Despreaux l’a
décrite dans son Lutrin. Les laquais, qui accablent le derriére
du carosse, sont presque aussi richement vêtus que
leur Seigneur ; ils sont les linges de la fadeur & de
l’orgueil du jeune Colonel. Est-ce lui dans le fond qui est le
propriétaire de cet équipage, dans le tems qu’il se félicite des
regards curieux de tout le monde, dont tout cet étalage est le
centre ? Je veux croire que dix Artisans, & autant de Gens
de boutique, n’ont pas la moindre hipothéque sur ce petit char
de triomphe ; & que les galons d’or qui brillent sur
l’écarlate de ses valets de pié ; sont exactement payés.
N’importe, je crois le Philosophe plus réellement, que le jeune
Guerrier, maître de cette pompeuse caléche, & du faste qui
l’environne. Il l’admire sans avoir la moindre envie d’y occuper
une place ; il seroit au desespoir de laisser engourdir ses
membres, faute d’un exercice salutaire ; il aime mieux le
contempler en liberté, & laisser entrer dans son imagination
les idées riantes que lui présentent ces objets éclatans. Il est
encore possesseur passager, mais véritable, de cet autre carosse
à deux fonds, occupé par quatre Dames magnifiquement vêtues.
Elles regarde <sic> du haut de leur élevation les petites
Bourgeoises, d’entre lesquelles le Vice les a tirées ; & par
la réputation brillante d’avoir travaillé chacune pour sa part,
à la ruïne d’une demi-douzaine de Galans, elles se sont acquis
du crédit auprès de quelques nouveaux Adorateurs. Notre
Philosophe posséde pour un moment tout ce qu’il souhaite
posséder d’elles ; leurs ajustemens, leurs bijoux,
leur beauté, dont elles ne sont pas tout à-fait elles mêmes les
propriétaires par la grace de la Nature. On dit du moins que le
rouge qui anime leurs joues, n’est qu’une foible imitation de la
Pudeur, dont elles n’ont jamais eu la réalité. Cette Propriété
commence à lui déplaire, il la quite <sic> sans chagrin,
& dans l’instant même il se saisit de la possession d’une
jeune Personne de seize ans, qui se trouve dans un carosse pour
la prémiére fois de sa vie. Elle ne se reconnoit pas encore dans
cet état flateur, ses regards sont timides, elle paroit honteuse
de sa gloire ; aussi n’y a-t-il qu’un mois que l’avarice de sa
Mére l’a livrée à la volupté d’un vieux Israélite. Le Bon-Homme
s’en croit le maître absolu, quoiqu’il ne s’en soit jamais mis
en possession que par ses regards, & par les magnifiques
habits dans lesquels il l’a comme emprisonnée. Le croiroit-on ?
Notre Spectateur Philosophe est encore le véritable possesseur
de cette Beauté altiére, qui ne croit dignes de ses regards que
les Héros & les Demi Dieux. Il la posséde en dépit d’elle,
il la suit même pendant un quart d’heure pour faire durer sa
propriété, & pour se divertir à son aise du ridicule dédain
qui éclate dans tout son air, & qui lui enlaidit le visage.