La Bagatelle: XCI. Bagatelle
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Livello 1
XCI. Bagatelle
Du Jeudi 20. Mars 1719.
Livello 2
La Curiosité est une Passion
distinguée des autres, en ce qu’elle est propre, de la maniére
la plus intime, à l’Ame même ; au-lieu que les autres tirent
leur origine du méchanisme du Corps. Elle a pourtant ceci de
commun avec les Passions corporelles, qu’il
n’y a rien de meilleur & de plus utile, si l’on en fait un
bon usage ; rien de plus mauvais & de plus funeste, si la
Raison ne la tient pas dans ses justes bornes. C’est la
Curiosité bien raisonnée, qui porte notre ame à cultiver les
Sciences, à s’enrichir d’un nombre infini d’idées justes, en un
mot, à perfectionner l’excellence de sa nature. C’est la
Curiosité destituée de raisonnement, qui en nous rendant
fâcheux, importuns, haïssables aux yeux des autres, remplit
notre propre cœur de troubles, d’inquiétudes, & des
desordres les plus funestes. La Curiosité n’étale jamais mieux
toute son extravagance, que lorsqu’elle s’efforce à pénétrer
dans l’avenir. Pauvres mortes ! nous n’avons pas la force de
nous démêler de mille embarras dont le présent nous environne,
nous trébuchons à chaque instant, nous le savons par une triste
expérience ; & au lieu de réfléchir sans cesse sur les
événemens passés, pour puiser des préceptes de prudence & de
sagesse, nous souhaiterions augmenter notre embarras, &
accabler notre foible raison sous le poids de notre future
destinée. S’il y a quelque art capable de la dévoiler avec
certitude, il est évident qu’elle doit être inévitable, &
que cet art la chose du monde la plus pernicieuse pour le
Genre-humain. Un malheur prévu avec certitude, ne manquer pas de
se rendre maître de notre imagination, de la
remplir sans cesse d’idées effrayantes, de nous empêcher de
goûter en repos un bonheur présent & réel, &
d’empoisonner ainsi toutes les douceurs de notre vie. D’un autre
côté, notre imagination se familiariseroit avec l’idée d’un
bonheur à venir ; peu à peu cette idée seroit dépouillée de son
agrément flateur ; & quand ce bonheur seroit arrivé, à peine
seroit-ce un bonheur. Malgré cette vérité incontestable, cette
impertinente Curiosité a régné dans tous les âges, & chez
toutes les Nations. Elle a sur-tout des-honnoré les Cours des
Princes, & le Trône même, duquel comme de son centre, la
Sagesse se devroit se répandre sur tout un Peuple. Elle a su y
réünir deux extravagances contradictoires ; de la certitude dans
les prédictions, & de la possibilité à éviter les choses
prédites. De cette opinion monstrueuse, sont sorties mille
actions d’une abominable cruauté. Des Souverains, animés d’une
rage impertinente contre les prétendus Successeurs que les
Dévins leur destinoient, ont mis presque toujours tout en œuvre
pour les faire périr ; & quelquefois en manquant leur coup,
ils ont ménagé aux prédictions un accomplissement qui leur étoit
étranger. Des Peuples superstitieux doivent naturellement
considérer comme un Homme que la Divinité destine à les
gouverner, celui qui est assez heureux pour échapper à la
barbare superstition d’un Prince, qui le craint comme un ennemi redoutable prêt à le chasser du Trône.
Cette Curiosité étoit en quelque sorte pardonnable chez les
Payens, qui consideroient mille différentes maniéres de pénétrer
dans l’avenir, comme des parties essentielles d’une Religion,
qui n’étoit qu’un amas confus d’impertinences incompatibles. On
peut la pardonner encore à certains Peuples, qui se font un
devoir de rendre leur raison absolument dépendante des décisions
de leurs Docteurs. Mais il n’est pas possible de l’excuser dans
certains hommes, qui se croient en droit de faire usage de leur
faculté de raisonner, & qui font profession de ne rien
admettre sans examen. Heureusement, notre Patrie est le Pays de
l’Univers ou toutes les opinions superstitieuses font le moins
de ravage, non seulement parmi les Gens sensés, mais encore
parmi le Vulgaire ignorant. On n’y voit, ni Spectres, ni
Apparitions, ni Enchantemens, parce que personne n’y ajoute
foi : on n’y brûle jamais de Sorciers, parce que les Petites
Maisons y sont destinées à ceux qui ont perdu la raison. Il
n’est pas même fort ordinaire qu’on y donne quelque crédit aux
Devins ; mais cependant cette extravagance n’y est pas
tout-à-fait aussi rare qu’on pourroit le penser. Il est vrai que
l’art de deviner n’y est point exercé, que je sache, par les
Hommes, & que même ils n’y ont point recours. Mais comme la
curiosité est plus vive, & plus impétueuse dans
le Beau-Sexe que dans le nôtre, il y a des folles qui prétendent
dévoiler l’avenir, & de plus folles qui les consultent.
Racconto generale
Dans la plûpart de nos villes, il y
a certaines Femmes qui pratiquent une sorte de devination,
qui a été entiérement inconnue aux Devins de 1’Antiquité,
parce qu’ils ne connoissoient pas le Caffé. C’est par le
moyen de cette liqueur, dont l’usage s’est généralement
introduit en Europe, qu’elles disent la bonne avanture à
tous ceux qui sont assez destitués de raison, pour les payer
de leur folie ou de leur imposture. Voici comment elles s’y
prennent. Dèsque cette Boisson est duement préparée, on en
verse à la personne qui veut être instruite de son sort
futur. Après qu’elle a vuidé sa tasse, sans observer aucune
formalité, elle la tourne à tout hazard. La Dévineresse s’en
saisit alors, la léve, & regarde avec une attention
profonde le marc qui s’est répandu dans la sous-coupe. Elle
y voit des Amans, des Rivales, des Carosses a six chevaux,
des Pompes funébres, des Dignités ; elle arrange de son
mieux ces différentes chiméres, & fonde sur elles un
long détail d’avantures passées, & d’événemens à venir,
qu’on écoute avec un religieux silence. Ces sortes de Femmes
doivent à coup sûr s’accréditer dans l’esprit des Curieux
impertinens, pour peu qu’elles ayent été favorisées par le hazard dans les prémiers essais qu’elles
ont fait de leur métier. Ces heureux commencemens leur
procurent des connoissances étendues ; elles acquiérent
surtout la familiarité du sot peuple de Domestiques,
toujours prêts à trahir les secrets de leurs Maîtres.
Par-là, elles sont en état de rencontrer juste sur le passé,
& de se faire croire par rapport à l’avenir. J’ai vu des
Dames assez distinguées, qui avoient commerce avec une bande
de ces Dévineresses, & qui les consultoient sur tous les
cas un peu extraordinaires. J’en connois d’autres, qui à
force de fréquenter cette ridicule Canaille, croyoient
pouvoir se passer de ses lumiéres, & qui ne buvoient
jamais de Caffé sans se dire la bonne fortune à elles-même.
Ce qui est difficile à croire, c’est qu’il y a des personnes
qui ne manquent pas d’esprit, & qui conviennent de
toutes les raisons qu’on allégue contre cette Divination
bizarre, sans avoir la force de détourner leur curiosité de
ces fadaises. Elles n’ont pour but, à ce qu’elles disent,
que de se divertir des rêveries creuses qu’on leur débite ;
mais on voit assez aux changemens de leur visage, que ces
rêveries ne font que trop d’impression sur elles, & que
leur bon-sens est la dupe de leur imagination.
La bonne Dame ne savoit pas en combien d’occasions
différentes nous aidons à nous tromper nous-mêmes, sans nous
en apercevoir. Avec une bonne doze de crédulité, & une
sorte envie de raconter quelque chose d’étonnant, il suffit
de trouver la conformité la plus mince entre ce qui a été
prédit, pour y prêter une convenance parfaite. En mentant
imperceptiblement à soi-même, on retranche, on ajoute, on
corrige, on accommode, on change l’ordre & la suite de
la prédiction ; & ensuite on adore ses propres chiméres,
on se dupe de bonne foi par ses propres fictions.
Livello 3
Dialogo
Il est vrai, me dit un jour
une de ces Curieuses, d’ailleurs assez raisonnable,
qu’on ne comprend pas la liaison qu’il peut y avoir
entre l’arrangement de certaines particules de Caffé
& les événemens à venir ; mais
cependant, sans me connoître, on m’a prédit par ce
moyen avec beaucoup de justesse, des choses qui me
sont arrivées ensuite très réellement.
Metatestualità
Je dirai avant que de finir, que
je ne crois pas que ces Dévineresse soient des fourbes, je
m’imagine que la plûpart ont plûtôt le cerveau troublé que
l’esprit articifieux. En donnant un libre cours aux
fantaisies de leur imagination, elles peuvent découvrir
toutes sortes de figures dans le marc du Caffé, de la même
maniére que certains imbécilles voient des combats sur mer
& par terre dans les nues, & qu’ils trouvent des
sons articulés dans le bruit des cloches.
