La Bagatelle: XC. Bagatelle
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Nível 1
XC. Bagatelle
Du Jeudi 16. Mars 1719
Nível 2
Dans l’Allégorie touchant la Poësie
Pastorale, qu’on a vu il y a quelque tems dans ma Bagatelle, on
découvre aisément, la grande préférance que l’Auteur donne aux
Eglogues anciennes sur les modernes, dans lesquelles il trouve trop de galanterie, & trop peu de
rusticité. Cet Auteur est un Anglois, & les habiles gens de
cette Nation, si raisonnables d’ailleurs, ne raisonnent pas trop
juste, à mon avis, sur le vrai caractére de ce genre de Poësie.
Il me semble qu’ils le veulent plutôt Villageois que Pastoral,
& ils font un cas extraordinaire d’un de leurs Poëtes, Je ne vois pas pourtant que le tour d’esprit
essentiel à ces sortes d’Ouvrages, soit fort difficile à
démêler. On sait que les Bergers qu’on y introduit, sont des
personnages formés sur l’idée qu’on a des Pasteurs des prémiers
Siécles, où les Trésors des Souverains mêmes, constitoient dans
leurs Troupeaux. Ce n’étoit pas par conséquent des gens de la
lie du Peuple. Outre l’esprit, le jugement, & cette
politesse que la Raison enseigne aux honnêtes-gens, ils
pouvoient avoir des sentimens tendres & délicats, qui
devoient nécessairement se développer dans l’inaction d’une vie
aussi oisive que la leur. La confiance mutuelle qui régnoit dans
cet âge heureux, permettoit aux Bergers un commerce familier
avec des Bergéres, & les livroit ainsi les uns & les
autres, aux douceurs de la tendresse, d’une maniére inévitable.
L’innocence & la vertu de ces Amans les détournant des
desirs criminels, ne pouvoient que donner de la
pointe & de la délicatesse à leur passion. D’ailleurs, ils
avoient le loisir d’y penser sans cesse. J’en conclus, que les
Bergers des Eglogues doivent avoir de l’esprit ; qu’il n’est
point du tout nécessaire, qu’ils n’expriment leurs sentimens que
par des comparaisons, que leur tendresse peut aller jusqu’aux
derniers rafinemens, où la Nature peut la porter dans le cœur de
l’Homme. Tout ce qu’il faut éviter, c’est un langage pompeux
& fleuri, que le cœur ne dicte pas, & certains
rafinemens de l’esprit, certaines flateries préméditées que le
Vice a introduites dans le langage des Amans. De la tendresse,
de la délicatesse, tant que l’on veut ; mais de la simplicite
dans le stile, & de l’innocence dans les mœurs, & les
régles de la Pastorale sont observées. Mr. de Fontanelles a
parfaitement bien observé que Virgile, trop servile imitateur de
Théocrite, tombe souvent dans des grossiéretés excessives.
Cependant, en d’autres occasions, il rencontre à merveille le
juste milieu qu’il faut observer dans ce genre d’écrire.
Peut-être en pourra-t-on juger par l’imitation suivante d’une de
ses Eglogues.
Citação/Lema
Qui change, sans respect de
l’oreille & du son, Lycidas en Pierrot, & Philis en
Toinon.
Citação/Lema
La jeune & fiére
Iris, dans les plus sombres lieux, Evitoit autrefois les
Bergers, & leurs jeux, Et longtems la rigueur de
l’aimable Bergére, Avoit fait du hameau la publique misére,
Rien ne put la toucher, & l’Amour n’a
jamais? Sur le cœur le plus dur émoussé tant de traits. A la
tendresse enfin elle devient sensible, Elle sent le courroux
de ce Dieu si terrible ; Dans le réduit obscur d’un
solitaire Bois, Elle se plaint des maux, qu’elle causa cent
fois. Par les charmes d’Atis, ce Dieu rusé se venge ;
Donnant à ce Berger par un cruel échange, De l’insensible
Iris l’orgueilleuse froideur, Il brûle Iris des feux, qu’il
ôte au beau Pasteur. Tous les jours la Bergére, assise aux
piés des hêtres, Fait retentir les Bois de ces chansons
champêtres ; Et les tendres discours que lui dictent ses
maux, Sont répétés ainsi par les prochains échos. Tu fuis
les tendres sons de ma Muse plaintive, Et tu vois sans pitié
mon ardeur pure & vive : Atis, aimable Atis, insensible
à mes feux, Veux-tu donc par ma mort rendre ces Bois
fameux ? A présent les Brebis quitent leur paturage, Et
cherchent la fraîcheur sous un sombre bôcage : D’un repas
souhaité la rustique douceur Délasse du travail le content
Moissonneur. Mais moi, suivant les pas d’un Berger trop
aimable, J’affronte du Soleil la chaleur redoutable. Ah !
Que n’ai-je plutôt récompensé les feux Du fidelle Alexis,
l’objet de mille vœux : Ou que n’ai-je souffert d’une ame
moins aigrie, Du jaloux Licidas la tendre brusquerie ! Il
est vrai qu’il n’a pas cette fraîche blancheur, Qui sur le
teint d’Atis desarme ma rigueur. Mais, Berger, la beauté
n’est qu’une frelle rose, Qui commence à passer d’abord
qu’elle est éclose, Ah ! ne te fies pas, trop orgueilleux
Berger, Sur l’éclat inconstant d’un charme passager. En aspirant à toi, suis-je trop téméraire ?
Connois-tu les trésors, que posséde mon pére ? Ignores-tu,
Berger, que les troupeaux d’Iris, Des ruisseau d’alentour
couvrent les bords fleuris ? Mais à quoi sert ici ce pompeux
étalage ? Ma beauté sur un cœur doit pouvoir davantage. Je
ne me flatte point ; j’ai consulté les eaux, Quand l’onde
serpentoit dans un profond repos : Et tu me donnerois en
dépit de ta haine, Le prix de la beauté sur la charmante
Isméne ? Du moins, si dans les eaux nos véritables traits Se
peignent à nos yeux sans tromper jamais : Du plus lointain
climat un recoin solitaire, Si j’y trouvois Atis, auroit
dequoi me plaîre. Partageant tes travaux, & le dard à la
main, J’irois suivre aux forêts, & le Cerf & le
Dain : Ou rendre tes Agneaux à mes ordres dociles, Et contre
le Soleil leur chercher des asiles. Je joindrois avec art
aux sons de ton hautbois, Les sons harmonieux de ma savante
voix, Tout le hameau, Berger, dit que mon chant surpasse De
la voix d’Amphion la douceur & la grace. Aprens, conduit
par moi, l’art d’enfler les pipaux Ne le dédaigne pas, le
Dieu de nos Troupeaux Ajusta le prémier par un heureux
ouvrage, Des pipaux assortis l’inégal assemblage ; Et le
jeune Licas, ce Berger si discret, Pour posséder cet art,
quels efforts n’a-t-il fait ? Atis, reçois de moi la fameuse
musette, Qu’à mon pére en mourant donna le vieux Admette.
L’héritier fortuné d’un bien si précieux, A fait dans nos
hameaux cent Pasteurs envieux : Je garde aussi
pour toi mes deux Brebis jumelles, De mes pas en tout tems
les compagnes fidelles : Par moi dans un Vallon ce beau
couple est trouvé, Par de fidelles soins mes mains l’ont
élevé. Le folâtre Daphné tous les jours me caresse,
M’accable d’amitiés pour s’en rendre maîtresse Je les lui
donnerai, tu ne les voudrois pas ; Mes présens comme moi,
sont pour toi sans appas. Ah ! vins, mon cher Atis : Les
Nayades riantes, T’apportent des jardins les dépouilles
brillantes. Pour toi, leurs doctes mains de mille &
mille fleurs Arrangent avec art les diverses couleurs. J’y
vai joindre des fruits la beauté plus solide, L’Amour en les
cueillant me servira de guide : Enfin tout ce que j’ai, cher
Atis, est pour toi : Tu possédes mon cœur ; je n’ai plus
rien à moi. Mais insensée, hélas ! Crois-je qu’une Rivale En
briguant son amour sera moins libérale ? Atis, je te fais
tort, dans ton cœur généreux Jamais par tes présens on
n’alluma des feux. Où peux-tu te cacher, Atis ? Par quels
caprices Fuis-tu de nos Forêts les champêtres délices ; De
l’aimable Paris, & du Pére du Jour, Sais-tu que les
Forêts ont été le séjour ? Qu’un autre dans les murs méprise
la fougère Les champs s’accordent mieux à mon humeur
sincére : C’est ainsi que chacun, par son panchant conduit,
Trouve mille plaisirs à ce qu’un autre suit. Le Lion suit le
Loup dans sa fureur sanglante : Le Loup de nos
Moutons fuit la troupe bêlante ; Le Mouton fuit l’odeur du
salutaire Thym ; Et moi je fuis les pas d’un Berger
inhumain. Mais deja <sic> le Soleil a quité les
montagnes ; Le Laboureur sortant des fertiles campagnes, Du
joug trop fatiguant décharge les Taureaux, Au plus rude
travail succéde le repos. Ce repos seulement se refuse à ma
flame, Rien ne peut appaiser les trouble de mon ame. Quel
mortel, justes Dieux ! est maître de son cœur ? Et qui peut
modérer une amoureuse ardeur ? Moderons la pourtant. Par ma
plainte inutile J’augmente encore l’orgueil de ce Berger
tranquile. Allons pour l’oublier, par un travail adroit,
Finir de joncs tissus un ouvrage imparfait. Mes yeux de cent
Pasteur font l’amoureuse peine : Atis, le seul Atis, a pour
moi de la haine : Qu’enfin, par ses froideurs, nos feux
soient amortis ; Et cherchons quelque Amant qui vaille bien
Atis.
