La Bagatelle: LXXXIX. Bagatelle
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LXXXIX. Bagatelle
Du Lundi 13. Mars 1719.
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General account
Allegory
Dans une République
puissante il arriva, il y a quelque tems, une
Princesse dont la présence fut la source de mille
troubles. Elle étoit simple dans ses habits, modeste
dans son air, & ce qui n’est pas ordinaire, elle
ne paroissoit belle, qu’à ceux qui l’examinoient de
près, & avec attention. Elle s’appelloit Raison,
& à ce qu’il y avoit d’aimable dans
sa personne, & de noble dans ses sentimens, elle
joignoit une exacte connoissance de toutes les
choses utiles. A peine parut-elle, qu’elle
prétendoit régner despotiquement sur les opinions
des Hommes, soutenant que par le droit de la Nature,
elles étoient toutes soumises à son autorité. Elle
disputoit souvent le droit de Bourgeoisie, à celles
qui alléguoient en leur faveur la prescription la
plus incontestable, & quelquefois elle étoit
assez hardie, pour en vouloir exiler deux en même
tems, quoiqu’opposées par rapport à leurs intérêts,
& dont l’une paroissoit devoir indubitablement
s’établir sur les ruïnes de l’autre. A son avis,
quelques Opinions Physiciennes, des plus
distinguées, donnoient trop dans le Romanesque,
& elle s’attendoit à voir paroître au prémier
jour les Avantures de l’Aiman, en cinq Volumes,
comme celles de Don Quichotte. Quoiqu’elle fît tous
ses efforts pour gouverner d’une manière douce &
populaire, elle s’attira un monde d’ennemis,
d’autant plus animés contre elle, qu’ils avoient
adhéré jusques-là à un Prince célébre, nommé
Préjugé. C’étoit un Vieillard, à qui l’âge sembloit
donner de nouvelles forces. Il avoit le regard fier
& stupide, la voix haute, impérieuse, &
l’air dédaigneux. Sa vieillesse, & son ton
décisif, inspiroient à ses Sujets un respect si
aveugle, qu’ils n’osoient pas songer seulement à la
révolte. C’étoit un crime de douter de la vérité de
ses oracles. Ainsi pour condamner la
Princesse étrangére, il ne s’agissoit que de prouver
qu’elle avoit voulu introduire de nouvelles Loix. Le
fait étoit clair puisqu’elle même, elle s’en faisoit
honneur. Pour la rendre encore plus odieuse, on
s’informa de sa conduite le plus malignement du
monde. On découvrit enfin qu’elle avoit été amie
intime d’un certain homme, qui, engagé par sa femme
dans une dangereuse curiosité, s’étoit abîmé avec
ses descendans dans un gouffre de malheurs. Rien de
plus injuste que cette accusation. Cette aimable
personne étoit-elle responsable de la faute de son
imprudent ami ? A t-elle négligé quelque chose pour
l’en détourner par ses sages conseils ? Ne s’est-il
pas rendu misérable, faute de prêter attention à ses
avis salutaires ? De quoi sert donc cette découverte
à ces Ennemis obstinés ? N’importe ; ils la
regardent comme une Femme perdue, par l’étroite
liaison qu’elle a eue avec un homme criminel ; comme
une prostituée, dont il faut éviter le commerce.
Inconnue aux grands Seigneurs, rebutée, méprisée par
les Savans, elle fut souvent réduite à habiter de
pauvres cabanes, & à y répandre une grandeur
& une majesté, qui auroient brille plus
utilement sur un Trône. Ce qu’il y a eu toujours de
plus douloureux pour elle, c’est que ses meilleurs
amis ont souvent abandonné ses intérêts, pour
s’attacher à ceux de son ennemi Préjugé. Il est vrai
qu’ils reviennent à leur devoir, mais
leur désertion lui est d’autant plus sensible
qu’elle en connoit toute l’injustice. Ce seroit un
ouvrage infini, que de raconter tous les démêlés
qu’elle a eu avec son adversaire, qui la contrarioit
sur tous les sujets imaginables. Quand Raison
soutenoit, que la Valeur poussée au-delà de
certaines bornes, est une extravagante témérité,
Préjugé lui alléguoit Alexandre & ses conquêtes.
Quand elle trouvoit la plus heureuse Politique dans
la plus exacte probité, il parloit de Philippe &
de ses fourberies. Il lui citoit les Tourbillons,
& les sept Périodes, quand sur Partielle des
Sciences elle soutenoit qu’il ne suffit pas qu’une
chose soit ingénieuse & bien tournée, si elle
n’a pour baze la solidité & l’évidence. S’ils
accordoient par hazard sur quelque sujet, elle n’en
étoit pas moins son ennemie ; c’est le hazard,
qu’elle abhorre surtout en matiére d’Opinions. Cette
malheureuse Princesse, voyant qu’elle défendoit
envain ses droits contre la puissance de ses
ennemis, s’avisa enfin d’un innocent stratagême,
pour se dérober à leurs présecutions. Elle prit un
habit d’homme, & se fit appeller Bon-Sens, &
quelquefois Sens-Commun, nom encore plus modeste. Un
petit nombre de ses zélés Sujets la reconnurent sous
ce déguisement, ses plus fiers ennemis en furent les
dupes, ils firent profession de l’aimer sans faire le moindre effort pour la connoître
à fond. Quelques personnes m’ont assuré de l’avoir
travestie souvent Géomêtre, quelquefois en
Philosophe, rarement en Théologien, & presque
jamais en Littérateur.
Metatextuality
Son mérite & son infortune ont donné lieu à
l’Ode suivante.
Citation/Motto
La Raison. Ode. Toi,
que j’aimois dès mon tendre âge, A qui du plus
sincére hommage J’ai toujours payé le tribut ;
Raison, ta lumiére peu sure Nous conduit-elle à
l’avanture, Sans pouvoir nous guider au but ?
Est-il passé, ce tems aimable, Où de ton flambeau
secourable Nous brilloit l’éclat radieux ? Tes
recherches sont-elles vaines ? Profane Erreur, qui
dans mes veines Allume un feu séditieux ! Par la
plus grossiére ignorance, L’Homme en attaquant ta
puissance, Croit chez toi trouver un soutien ; Et
fier de son erreur extrême, Ose se servir de
toi-même, Pour démontrer que tu n’es rien. Ta voix céleste, qui m’inspire par les
sons vainqueurs de ma Lyre Va confondre tes
ennemis ; Trop longtems ils t’ont méconnue ;
Daigne paroître, & que ta vue Te les rendre à
jamais soumis. A tes Adorateurs fidelles, Aux
Géomêtres tu décelles Tes plus merveilleuses
beautés : Aidés de tes lumiéres sûres, Ils vont
aux vérités obscures, Par les plus claires
vérités. Fille du Ciel, parle, j’écoute, Mon
esprit, dans un sage doute, Se livre à tes
impressions ; Et par ma noble indépendance Au plus
respectueux silence Je vai forcer mes passions.
Qu’apperçois-je ? l’Erreur altiére, Au seul aspect
de ta lumiére, Renonce à ses égaremens ; Tu fuis
la Vanité trompeuse, Et l’Evidence lumineuse Régle
seule tes jugemens. Envain la Nouveauté riante, Et
l’Antiquité triomphante M’éblouissante par leurs
appas. J’écarte leurs vains prestiges Et dans
chacun de tes vestiges Je fais affermir chaque
pas. Mais, ô Ciel ! quel abîme
s’ouvre ! Mon œil attentif n’y découvre Que de
ténébreuses horreurs : Là l’Eternité m’épouvante,
Ici l’Infini me présente D’impénétrables
profondeurs. Mais ferme à cet aspect terrible, Tu
regardes, d’un œil paisible, Ce gouffre affreux
d’obscurité. Entreprenante, mais modeste, A la
prévention funeste, Tu laisses la témérité.
Toi-même voiant les limites, Que ton Créateur t’a
prescrites T’arrêtes n’osant les passer. Telle
parvenue au rivage, L’Onde respecte l’ordre sage,
Que son Maître a su lui tracer.
