La Bagatelle: LXXXVIII. Bagatelle
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Niveau 1
LXXXVIII. Bagatelle
Du Jeudi 9. Mars 1719.
Niveau 2
De tout tems la Poësie a eu ses
Défenseurs & ses Ennemis. Ceux qui la soutiennent, allèguent
avec justice en sa faveur les prémiers Sages, qui connoissant
l’aversion du Cœur humain pour les Préceptes de Morale, ont su
gagner l’imagination des Hommes par les charmes de la Poësie,
& qui par cette route ont fait passer la Sagesse dans leurs
âmes. Le divin Platon est cité par les Antagonistes de ceux dont
nous venons de parler. Ce fameux Disciple de Socrate, bannissoit
les Poëtes de sa République imaginaire, & les regardoit
comme les Empoisonneurs du Cœur humain. Il est certain pourtant,
que ce Philosophe n’en vouloit pas à la Poësie, mais aux Poëtes,
qui en faisoient un mauvais usage. Il avoit surtout en vue ceux
qui de son tems faisoient l’admiration de toute la Gréce,
quoiqu’ils ravalassent la Divinité à la foiblesse des Hommes,
& qu’ils en fissent des modéles de crime & de
déréglement d’Esprit. Il est clair que Platon estimoit la Poësie
en elle-même. Son stile paroit formé sur Homére, dont il cite
souvent certains passages, où de nobles & grandes Vérités
sont relevées & mises dans leur plus beau jour par les
graces de la Poësie. Il ne blâme donc que l’abus
d’une chose qui peut être bonne. On sait encore, de tems en
tems, des Dissertations pour ou contre la Poësie. Elles me
paroissent assez inutiles, parce que rien n’est plus aisé que de
décider la chose en peu de mots. Pour cet effet, il ne s’agit
que d’entrer dans la nature du sujet. La Poësie n’est autre
chose qu’un Discours censuré, qui par la pompe, la délicatesse
ou l’agrément de la pensée & de la phrase, frappe &
réjouie l’imagination, anime & entretient l’attention de
l’esprit. Si cet ornement est appliqué à la Vertu & à la
Vérité, on ne peut pas douter qu’il ne les rende plus aimables,
plus propres à se faire goûter. Et si l’on s’en sert pour
embellir l’Egarement & le Vice, il est évident que par-là on
leur donne une pointe, qui leur facilite l’entrée de l’Esprit
& du Cœur humain. Ce qu’on objecte de plus fort contre la
Poësie, c’est qu’il ne semble guéres possible que la Raison ne
souffre quelque chose de la contrainte, où les difficultés de la
Versification jettent l’esprit d’un Auteur. Mais cette
impossibilité me paroit chimérique. Nous voyons souvent la
Raison dans les Vers des prémiers Génies, marcher d’un pas plus
libre & plus dégagé, que dans la Prose la plus concise. Il
est vrai que cela est assez rare, parce qu’il faut effectivement
un esprit d’une vigueur extraordinaire, pour surmonter tous les
obstacles que la Poësie oppose à la liberté du raisonnement.
Tout ce qu’on peut conclure de l’objection dont
j’ai parlé, c’est qu’il est surprenant qu’un si grand nombre de
Personnes se mêlent d’un Art, où l’on ne sauroit réussir, sans
un assemblage de plusieurs talens qui paroissent en quelque
sorte incompatibles. Tels sont par exemple la force de
l’Imagination, & la justesse du raisonnement. On peut le
pardonner encore à certains Auteurs, qui ont affaire à un Public
ignorant, & qui se croient admirables, parce qu’ils sont
admirés. Je le pardonne même à ceux qui se voient applaudis par
une troupe d’Amis prévenus, qui passent pour éclairés. Mais
peut-on pousser assez loin la complaisance pour soi-même, pour
croire ses Vers bons, uniquement parce qu’ils sont goûtés par
une Epouse, & par deux ou trois Enfans ? Le cas est
incompréhensible, & semble sortir de la sphére de la
Foiblesse humaine. Il ne laisse pas pourtant d’être réel. J’ai
vu même des Rimailleurs, continuer à rimailler contre vent &
marée, quoique jamais ils n’eussent eu le plaisir de s’attirer
quelque louange par un seul de leurs Quatrains. Tel étoit le
vieux Damon, qui rimeroit encore s’il vivoit. Il étoit savant
sans contredit, & un des plus honnêtes hommes du Siécle. La
Guerre, la Politique, la Religion, l’Amour, tout fournissoit
matiére à la rapidité de sa Versification ; à peine avoit-il
produit un Sonnet, ou une Stance, qu’il alloit les montrer à une
troupe d’Amis sensés, trop sincéres pour autoriser sa foiblesse
par de fausses louanges, & trop charitables pour chagriner le bon homme par une franchise offensante &
inutile. On lisoit ses Vers, & on les lui rendoit sans dire
mot ; & Damon d’un air tranquille, les remettoit dans sa
poche avec leurs autres Fréres disgraciés. De retour chez lui,
il rimoit sur nouveaux frais, & ne se faisoit pas une
affaire d’exposer ses Enfans nouveau-nés à la même froide
reception. Une jeune Demoiselle de ma connoissance, trop vive
pour s’en tenir aux termes du Dictionaire, appelloit la maniére
de rimer de Damon & de ses pareils, Verrasser. Je serois
d’avis qu’on adoptât ce terme. Il est vrai que nous avons celui
de Rimailler mais quand une chose est très ordinaire les
expressions synonimes sont d’un fort grand usage. Sa vivacité
l’ayant portée un jour à traiter de Verrasseur, un jeune-homme
qu’elle ne connoissoit Poëte que de réputation, elle en reçut le
lendemain les Vers suivans.
Citation/Devise
Vous
ne sauriez de bonne grace, Me reprocher que je verrasse Et
de mes Vers fâcheux le stile infortuné, Ne vous a, jeune
Iris, jamais importuné. Vai-je, Cotin nouveau, jusques dans
les ruelles Affadir le cœur de nos Belles ? Réduit à
l’hôpital, un Libraire endetté, Déteste-t-il ma verve, &
sa crédulité ? Voit-on autour de moi tressaillir tout le
monde, Dès-que j’ouvre une poche en rimailles séconde,
Rimeur de grand chemin, me voit-on hors du sens A coup de méchans Vers assommer les passans ? Ma Muse
n’est pas libertine, Et surpasse en pudeur votre alerte
Voisine, Dont on connoît & déteste en tous lieux, Et
l’infâme, & le visage hideux. J’ose encor dire
davantage : (Vous savez bien que les Rimeurs Sont toujours
les premiers de leurs Admirateurs.) Ma Muse de vous-même est
une foible image : En elle, jeune Iris, daignez ne pas haïr
Ce qu’en vous-même on se plaît à chérir ; Au mépris du
bonheur de plaire, La franchise est son carâctére : Chez
elle d’un Poli les tours ingénieux Sont d’un Flateur servil
le langage odieux. Charmante Iris elle préfére A leurs
éloges précieux, De votre esprit bien fait l’innocente
malice : Aimant à dévoiler la Sottise & le Vice, Elle
offre avec plaisir un légitime éncens Au vrai Mérité, a
l’Esprit, au Bon Sens, Promte, à l’égard de vous, à leur
rendre justice. Mais sans cette candeur, qu’on ne peut
qu’estimer, Et qu’en ce maudit Siécle on ne sauroit aimer
Sans cette vertu haïssable, Ma Muse, comme vous, paroitroit
plus aimable, Elle a toujours sagement méprisé D’une austére
Vertu le dehors composé, Et ces rides du front, dont le
sombre nuage Cache souvent du cœur l’affreux libertinage.
Amoureuse d’un air aisé En même tems elle est folâtre &
sage ; La sagesse & la belle humeur Sont chez elle
d’accord, comme dans votre cœur. On la trouve
assez vive, assez spirituelle ; Même un aveugle Ami, par un
portrait flaté, Pourroit la faire trouver belle ; Et chez
vous la vivacité Paroit avoir choisi sa demeure éternelle ;
Avec l’esprit & la beauté, Qu’elle pare toujours d’une
grace nouvelle. Charmante Iris, de ce côté, De ses autres
appas ma Muse assez contente, Est votre très humble
Servante : Elle offre à confesser devant mille témoins Que
la comparaison, que d’elle à vous j’ai faite, Seroit de
beaucoup plus parfaite, Belle Iris, si vous l’étiez moins.
Si pourtant avec réussite, De ma Muse & de vous j’ai
tracé le mérite, J’en dois être peu vain. On peint
facilement Ce que l’on aime tendrement.
