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      <titleStmt>
        <title>LXXXI. Bagatelle</title>
        <author>Justus Van Effen</author>
      </titleStmt>
      <editionStmt>
        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <name>Michaela Fischer</name>
          <resp>Editor</resp>
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        <respStmt>
          <name> Karin Heiling</name>
          <resp>Editor</resp>
        </respStmt>
        <respStmt>
          <name> Katharina Jechsmayr</name>
          <resp>Editor</resp>
        </respStmt>
        <respStmt>
          <name> Sabine Sperr<hi rend="smallcaps"></hi>
          </name>
          <resp>Editor</resp>
        </respStmt>
      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2015-11-04">04.11.2015</date>
        <idno type="PID">o:mws.3797</idno>
      </publicationStmt>
      <sourceDesc>
        <bibl>Justus Van Effen: La Bagatelle ou Discours ironiques, ou l’on prête des
                    Sophismes ingénieux au Vice &amp; à l’Extravagance, pour en faire mieux sentir
                    le ridicule. Nouvelle Édition, revue &amp; corrigée. Tome Second. Lausanne &amp;
                    Genève : Marc-Mic. Bousquet et Comp. 1745, 195-202, </bibl>
        <bibl type="Einzelausgabe" xml:id="Ba">
          <title level="j">La
                        Bagatelle</title>
          <biblScope type="vol">2</biblScope>
          <biblScope type="issue">030</biblScope>
          <date>1745</date>
          <placeName key="#GID.1">Frankreich</placeName>
        </bibl>
      </sourceDesc>
    </fileDesc>
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        <interpretation>
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            <interpGrp type="Narrative_Darstellungsebenen">
              <interp xml:id="E1">Ebene 1</interp>
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              <interp xml:id="AE">Allgemeine Erzählung</interp>
              <interp xml:id="SP">Selbstportrait</interp>
              <interp xml:id="FP">Fremdportrait</interp>
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              <interp xml:id="UT">Utopische Erzählung</interp>
              <interp xml:id="MT">Metatextualität</interp>
              <interp xml:id="ZM">Zitat/Motto</interp>
              <interp xml:id="LB">Leserbrief</interp>
            </interpGrp>
          </ab>
        </interpretation>
      </editorialDecl>
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        <name type="place">Graz, Austria</name>
      </creation>
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        <language ident="fr">French</language>
      </langUsage>
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          <term>
            <term xml:lang="de">Gesprächskultur</term>
            <term xml:lang="it">Cultura
                            della Conversazione</term>
            <term xml:lang="en">Culture of
                            Conversation</term>
            <term xml:lang="es">Cultura de la
                            Conversación</term>
            <term xml:lang="fr">Culture de la
                        conversation</term>
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            <term xml:lang="it">Immagine
                            dell&apos;Umanità</term>
            <term xml:lang="en">Idea of Man</term>
            <term xml:lang="es">Imagen de los Hombres</term>
            <term xml:lang="fr">Image de
                            l’humanité</term>
          </term>
        </keywords>
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                <name ref="http://geonames.org/3017382" type="fcode:PCLI">France</name>
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                    <p rend="EU"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone></p>
                    <div1>
                        <head>LXXXI. Bagatelle</head>
                        <p rend="date"><hi rend="italic">Du Jeudi</hi> 13. <hi rend="italic">Février</hi> 1719.</p>
                        <p><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> La</hi>
                            <hi rend="italic">Raillerie</hi> sera aujourd’hui le sujet de ma <name corresp="#" key="La Bagatelle" type="work" xml:id="WT.1">Bagatelle</name>. Je ne le traiterai pas à fond. On l’a fait dans
                            des Dissertations entiéres, où l’on tâche d’établir fort au long, que la
                                Rai-<pb n="196"></pb>lerie &lt;sic&gt; ne doit jamais passer les bornes
                            de l’Humanité, &amp; qu’il faut observer la régle fondamentale de nos
                            devoirs les uns envers les autres, en agissant avec autrui, comme on
                            peut raisonnablement prétendre qu’il agisse avec nous.</p>
                        <p>La seule conséquence que je me propose de tirer de cette régle, c’est
                            qu’il n’y a rien de plus indigne d’un Homme qui prétend avoir de
                            l’esprit, que d’accabler de traits railleurs un pauvre innocent, qui n’a
                            d’autre défaut que son imbécillité, &amp; dont par cela même il faudroit
                            respecter le malheur. Il y a dans cette conduite la même sorte de
                            barbarie, que dans l’action d’un homme qui met la main sur une Femme, ou
                            dans celle d’un Noble de campagne qui rosse un Paysan qui plie
                            humblement les épaules sous ses coups, sans oser songer à se
                            défendre.</p>
                        <p>Il n’en est pas de même d’un Sot vicieux, qu’on peut railler dans
                            plusieurs occasions, sans choquer ni le Bon Sens, ni l’Humanité. Y
                            a-t-il du mal, par exemple, à railler le vieux <persName corresp="#" key="Ménalque" subtype="U" xml:id="PN.1">Menalque</persName>, qui sans
                            avoir jamais consulté un Livre, sans avoir les prémiéres notions du
                            Bon-Sens, croit avoir trouvé la Pierre Philosophale des Sciences, &amp;
                            qui semble s’imaginer que ce n’est pas lui qui doit régler ses sentimens
                            sur la Raison ; mais que c’est à elle à se conformer à ses décisions
                            bizarres. Un honnête-homme n’a-t-il pas le droit de l’exciter à <pb n="197"></pb> parler, pour l’envelopper tout doucement dans le
                            labirinthe de ses propres contradictions ? Comment veut-on qu’un honnête
                            homme se conduise avec le jeune <persName corresp="#" key="Lysander" subtype="H" xml:id="PN.2">Lysandre</persName>, qui par une roideur
                            impertinente, se fait un plaisir de Roi de mépriser le parti de la
                            Raison, &amp; de s’en éloigner exprès, parce qu’on tâche à l’y porter ;
                            &amp; qui met une espèce de grandeur d’ame dans la ferme résolution
                            d’être déraisonnable, quoi qu’il en puisse arriver.</p>
                        <p>Il en est de la Raillerie, comme de toutes les autres choses, qui sont
                            indifférentes de leur nature, &amp; que les circonstances peuvent rendre
                            bonnes ou mauvaises. Pour qu’elle soit permise, il faut qu’elle tende à
                            une utilité solide, ou du moins qu’elle ne procure pas à celui qui
                            l’emploie, un vain plaisir, dont un autre souffre sans pouvoir en
                            recueillir quelque fruit.</p>
                        <p>Par conséquent, pour savoir si un <hi rend="italic">Sot vicieux</hi> est
                            digne d’être tourné en ridicule, il faut examiner si la Sottise est
                            l’effet ou la cause de ses vices ; car il y a des gens qui sont
                            sots,</p>
                        <p>parce qu’ils sont vicieux, comme il y en a qui sont vicieux, parce que
                            naturellement ils sont incapables de réfléchir. Pour ces derniers on ne
                            doit pas les railler ; disons mieux, on ne le peut pas. Ce qui mérite le
                            nom de Raillerie est trop fin, trop délié pour faire le moindre effet
                            sur leur épaisseur impénétrable ; leur imbécillité leur sert d’une
                            cuirasse à l’épreuve.</p>
                        <p><pb n="198"></pb> Ce sont les Gens d’esprit eux-mêmes qui sont les objets les
                            plus naturels de la Raillerie, quand ils font un mauvais usage de leurs
                            talens ; ce sont eux qui méritent le plus d’être raillés, &amp; sur qui
                            la Raillerie véritable peut faire le meilleur effet. J’appelle véritable
                            Raillerie, <hi rend="italic">un Tour d’esprit adroit &amp; délicat,
                                propre à faire appercevoir finement à quelqu’un, qu’on remarque en
                                lui des imperfections, qu’on ne veut pas lui reprocher
                                directement</hi>. C’est comme une légére piquure qu’on donne à un
                            homme pour le faire tressaillir ; au lieu que la Raillerie grossiére,
                            ressemble à un coup de massue qu’on donneroit à un létargique, pour lui
                            faire reprendre ses sentimens.</p>
                        <p>La <hi rend="italic">Correction</hi> n’est pas l’unique but de la
                            Raillerie autorisée par la Vertu, &amp; par le Bon-Sens ; elle se
                            propose quelquefois simplement le plaisir, &amp; l’agrément de la
                            conversation. Ce n’est alors qu’un simple combat d’Esprit &amp; de
                            Délicatesse, où s’engagent d’honnêtes-gens, trop éclairés &amp; trop
                            polis pour se choquer les uns les autres, &amp; pour s’aigrir d’une
                            simple plaisanterie. Les coups n’y doivent jamais tomber sur des
                            imperfections capables de rendre un homme odieux ou méprisable : on n’y
                            attaque que quelques petites foiblesses, quelques irrégularités
                            excusables, un peu d’ostentation, un petit excès de vanité.</p>
                        <p>C’est à bon titre que la Raillerie mise à <pb n="199"></pb> cet usage, est
                            appellée le Sel de la Conversation. Jamais les Gens d’esprit n’en font        
                    tant paroître, que lorsqu’il faut donner ou soutenir de pareils assauts.
                            Le plaisir d’attaquer, la necessité de se défendre, échauffe
                            l’imagination, lui fait faire des efforts, &amp; lui fait trouver des
                            ressources, que dans une situation plus calme elle chercheroit envain.
                            On voit quelquefois dans ces occasions, un Homme pressé par son
                            Adversaire, cedant le terrain, n’en pouvant plus, faire sortir de son
                            embarras même quelque trait où son Antagoniste ne s’attendoit pas, &amp;
                            qui tout d’un coup fait pancher la victoire du côté du Vaincu. Mais il
                            est bien difficile de jouir du plaisir que procure une Raillerie de
                            cette nature elle requiert tant de talens de l’esprit, tant de maniéres,
                            tant de politesse, qu’il est très rare de rencontrer ensemble deux ou
                            trois génies qui puissent y fournir comme il faut.</p>
                        <p>Tout le monde se mêle pourtant de railler ; mais la plupart s’y prennent
                            de façon, que le Railleur est plus digne de pitié que l’objet de ses
                            turlupinades. <persName corresp="#" key="Scarron,Paul" subtype="H" xml:id="PN.3">Scarron</persName> dit dans son <name corresp="#" key="Roman Comique" type="work" xml:id="WT.2">Roman Comique</name>,
                            que de son tems, les <hi rend="italic">Tripots</hi> étoient des endroits
                            où tout le monde étoit reçu à railler, selon les talens qu’il en avoit
                            reçu de la Nature. A présent les <hi rend="italic">Caffés</hi> ont cette
                                pré-<pb n="200"></pb>rogative, &amp; chacun y raille, qu’il ait une
                            vocation pour cela ou non.</p>
                        <p>Ce qu’il y a de burlesque, c’est qu’on y trouve souvent une magnifique
                                <hi rend="italic">Gradation de Turlupins</hi>. Comme la Sottise est
                            divisible à l’infini, de même que la Matiére, il arrive la plupart du
                            tems qu’un Sot se croit en droit de tourner en ridicule, celui qui a un
                            degré de sottise au dessous de lui, &amp; qu’il accable impitoyablement
                            de mauvaises plaisanteries. Il goûte à longs traits la maligne
                            satisfaction de le faire donner au diable, de le réduire à un stupide
                            silence, &amp; même de le faire déserter. Mais qu’on attende un moment,
                            voici arriver un Gaillard, qui a le même ascendant sur le Victorieux,
                            que celui-là fait valoir contre le Vaincu.</p>
                        <lg>
                            <l rend="G1"><milestone unit="ZM" xml:id="FR.3"></milestone> Attens Hémon, dit-il,
                                tu vas être vengé. <milestone rend="closer" unit="ZM"></milestone></l>
                        </lg>
                        <p rend="SO">Le pauvre Fat tremble à l’approche du nouveau venu, comme
                            l’audacieux <hi rend="italic">Turnus</hi> trembloit à la vue d’<hi rend="italic">Enée</hi>, quand desarmé il en attendoit le coup de
                            mort. Il se déconcerte d’avance, il ne repousse les pointes qu’à son
                            corps défendant, &amp; bientôt on le voit terrassée. Ce troisiéme-là,
                            n’obtient pas plus de quartier d’un quatriéme, &amp; cette suite de Sots
                            subalternes va à l’infini, comme je l’ai déjà indiqué.</p>       
                 <p>Il est certain pourtant que dans chaque <hi rend="italic">Caffé</hi>, il
                            y a un Railleur despotique, contre qui per-<pb n="201"></pb>sonne forme
                            n’ose se révolter : tout le monde le craint, tout le monde lui rend
                            hommage, du même fond dont les <hi rend="italic">Chinois</hi> offrent                            
des victimes au <hi rend="italic">Démon</hi>. Quoiqu’il soit
                            généralement haï pour la supériorité de son génie, on n’ose en dire du
                            mal en on absence, crainte que quelqu’un ne brigue sa faveur par des
                            rapports. On ne raille pas devant lui, on ne fait qu’appuyer ses
                            plaisanteries, &amp; enfoncer davantage les traits qu’il lance. Cet
                            Homme ne manque pas un jour de l’année à fréquenter ce rendez-vous, qui
                            a tant de charmes pour son ambition, &amp; il fait bien. En mille autres
                            endroits où sa hardie impertinence seroit dépaïsée, il ne seroit qu’un
                            Faquin à nazardes ; &amp; tel brille au second étage du <hi rend="italic">Caffé Gascon</hi>, que le babil du moindre Petit
                            Maître anéantiroit chez <hi rend="italic">Roselli</hi>.</p>
                        <p>Ce n’est pas seulement dans les <hi rend="italic">Caffés</hi>, mais
                            encore dans toutes les petites Cotteries qu’on trouve un pareil
                            Directeur de la mauvaise Plaisanterie. Ce n’est pas tout : il n’y a pas
                            si petite Société, où il ne se trouve aussi un Sot en titre d’office,
                            qui est en bute à la fatuité de tous ses compagnons. Celui qui gémit
                            sous les fadaises du Railleur suprême, respire dès-qu’il voit arriver le
                            Sot en question ; il fait qu’on va le laisser en repos, &amp; il se
                            prépare à venger cruellement sur le pauvre Benêt, les déplailirs qui
                            viennent de l’accabler. Toute la compagnie entoure d’abord le malheureux
                                cen-<pb n="202"></pb>tre de leurs Bons-Mots. Il ressemble à <hi rend="italic">la Rancune</hi> attaqué dans un cabaret par tant de
                            mains, qu’il n’y avoit pas assez de place sur son corps pour tous les
                            coups, &amp; qu’ils s’entredétruisoient. D’ordinaire pourtant, c’est une
                            bonne qualité qui rend notre Niais si misérable ; il est plus timide
                            &amp; plus modeste que les autres, &amp; quelquefois il les surpasse en
                            bon-sens. Le cercle de Fats qui l’environne ne ressemble pas mal à une
                            canaille ramassée d’Oiseaux, qui voltigent autour d’un Hibou, &amp; qui
                            osent insulter le Favori de <persName corresp="#" key="Minerva" subtype="F" xml:id="PN.4">Minerve</persName>. <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone>
                            <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
                        <p></p>
                    </div1>
                </body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body xml:space="preserve">
                    <div>
                        <ab>
                            <seg synch="#FR.1" type="E1">
                                <seg type="U1">LXXXI. Bagatelle</seg>
                                <seg type="DT">Du Jeudi 13. Février 1719.</seg>
                                <seg synch="#FR.2" type="E2"> La Raillerie sera aujourd’hui le sujet
                                    de ma Bagatelle. Je ne le traiterai pas à fond. On l’a fait dans
                                    des Dissertations entiéres, où l’on tâche d’établir fort au
                                    long, que la Rai-<pb n="196"></pb>lerie &lt;sic&gt; ne doit jamais
                                    passer les bornes de l’Humanité, &amp; qu’il faut observer la
                                    régle fondamentale de nos devoirs les uns envers les autres, en
                                    agissant avec autrui, comme on peut raisonnablement prétendre
                                    qu’il agisse avec nous. La seule conséquence que je me propose   
                                 de tirer de cette régle, c’est qu’il n’y a rien de plus indigne
                                    d’un Homme qui prétend avoir de l’esprit, que d’accabler de
                                    traits railleurs un pauvre innocent, qui n’a d’autre défaut que
                                    son imbécillité, &amp; dont par cela même il faudroit respecter
                                    le malheur. Il y a dans cette conduite la même sorte de
                                    barbarie, que dans l’action d’un homme qui met la main sur une
                                    Femme, ou dans celle d’un Noble de campagne qui rosse un Paysan
                                    qui plie humblement les épaules sous ses coups, sans oser songer
                                    à se défendre. Il n’en est pas de même d’un Sot vicieux, qu’on
                                    peut railler dans plusieurs occasions, sans choquer ni le Bon
                                    Sens, ni l’Humanité. Y a-t-il du mal, par exemple, à railler le
                                    vieux Menalque, qui sans avoir jamais consulté un Livre, sans
                                    avoir les prémiéres notions du Bon-Sens, croit avoir trouvé la
                                    Pierre Philosophale des Sciences, &amp; qui semble s’imaginer
                                    que ce n’est pas lui qui doit régler ses sentimens sur la
                                    Raison ; mais que c’est à elle à se conformer à ses décisions
                                    bizarres. Un honnête-homme n’a-t-il pas le droit de l’exciter à
                                        <pb n="197"></pb>parler, pour l’envelopper tout doucement dans
                                    le labirinthe de ses propres contradictions ? Comment veut-on
                                    qu’un honnête homme se conduise avec le jeune Lysandre, qui par
                                    une roideur impertinente, se fait un plaisir de Roi de mépriser
                                    le parti de la Raison, &amp; de s’en éloigner exprès, parce
                                    qu’on tâche à l’y porter ; &amp; qui met une espèce de grandeur
                                    d’ame dans la ferme résolution d’être déraisonnable, quoi qu’il
                                    en puisse arriver. Il en est de la Raillerie, comme de toutes
                                    les autres choses, qui sont indifférentes de leur nature, &amp;
                                    que les circonstances peuvent rendre bonnes ou mauvaises. Pour
                                    qu’elle soit permise, il faut qu’elle tende à une utilité
                                    solide, ou du moins qu’elle ne procure pas à celui qui
                                    l’emploie, un vain plaisir, dont un autre souffre sans pouvoir
                                    en recueillir quelque fruit. Par conséquent, pour savoir si un
                                    Sot vicieux est digne d’être tourné en ridicule, il faut
                                    examiner si la Sottise est l’effet ou la cause de ses vices ;
                                    car il y a des gens qui sont sots, parce qu’ils sont vicieux,
                                    comme il y en a qui sont vicieux, parce que naturellement ils
                                    sont incapables de réfléchir. Pour ces derniers on ne doit pas
                                    les railler ; disons mieux, on ne le peut pas. Ce qui mérite le
                                    nom de Raillerie est trop fin, trop délié pour faire le moindre
                                    effet sur leur épaisseur impénétrable ; leur imbécillité leur
                                    sert d’une cuirasse à l’épreuve. <pb n="198"></pb>Ce sont les Gens
                                    d’esprit eux-mêmes qui sont les objets les plus naturels de la
                                    Raillerie, quand ils font un mauvais usage de leurs talens ; ce
                                    sont eux qui méritent le plus d’être raillés, &amp; sur qui la
                                    Raillerie véritable peut faire le meilleur effet. J’appelle
                                    véritable Raillerie, un Tour d’esprit adroit &amp; délicat,
                                    propre à faire appercevoir finement à quelqu’un, qu’on remarque
                                    en lui des imperfections, qu’on ne veut pas lui reprocher
                                    directement. C’est comme une légére piquure qu’on donne à un
                                    homme pour le faire tressaillir ; au lieu que la Raillerie
                                    grossiére, ressemble à un coup de massue qu’on donneroit à un
                                    létargique, pour lui faire reprendre ses sentimens. La
                                    Correction n’est pas l’unique but de la Raillerie autorisée par
                                    la Vertu, &amp; par le Bon-Sens ; elle se propose quelquefois
                                    simplement le plaisir, &amp; l’agrément de la conversation. Ce
                                    n’est alors qu’un simple combat d’Esprit &amp; de Délicatesse,
                                    où s’engagent d’honnêtes-gens, trop éclairés &amp; trop polis
                                    pour se choquer les uns les autres, &amp; pour s’aigrir d’une
                                    simple plaisanterie. Les coups n’y doivent jamais tomber sur des
                                    imperfections capables de rendre un homme odieux ou méprisable :
                                    on n’y attaque que quelques petites foiblesses, quelques
                                    irrégularités excusables, un peu d’ostentation, un petit excès
                                    de vanité. C’est à bon titre que la Raillerie mise à <pb n="199"></pb>cet usage, est appellée le Sel de la Conversation. Jamais les
                                    Gens d’esprit n’en font tant paroître, que lorsqu’il faut donner
                                    ou soutenir de pareils assauts. Le plaisir d’attaquer, la
                                    necessité de se défendre, échauffe l’imagination, lui fait faire
                                    des efforts, &amp; lui fait trouver des ressources, que dans une
                                    situation plus calme elle chercheroit envain. On voit
                                    quelquefois dans ces occasions, un Homme pressé par son
                                    Adversaire, cedant le terrain, n’en pouvant plus, faire sortir
                                    de son embarras même quelque trait où son Antagoniste ne
                                    s’attendoit pas, &amp; qui tout d’un coup fait pancher la
                                    victoire du côté du Vaincu. Mais il est bien difficile de jouir
                                    du plaisir que procure une Raillerie de cette nature elle
                                    requiert tant de talens de l’esprit, tant de maniéres, tant de
                                    politesse, qu’il est très rare de rencontrer ensemble deux ou
                                    trois génies qui puissent y fournir comme il faut. Tout le monde
                                    se mêle pourtant de railler ; mais la plupart s’y prennent de
                                    façon, que le Railleur est plus digne de pitié que l’objet de
                                    ses turlupinades. Scarron dit dans son Roman Comique, que de son
                                    tems, les Tripots étoient des endroits où tout le monde étoit
                                    reçu à railler, selon les talens qu’il en avoit reçu de la
                                    Nature. A présent les Caffés ont cette pré-<pb n="200"></pb>rogative, &amp; chacun y raille, qu’il ait une vocation pour             
                       cela ou non. Ce qu’il y a de burlesque, c’est qu’on y trouve
                                    souvent une magnifique Gradation de Turlupins. Comme la Sottise
                                    est divisible à l’infini, de même que la Matiére, il arrive la
                                    plupart du tems qu’un Sot se croit en droit de tourner en
                                    ridicule, celui qui a un degré de sottise au dessous de lui,
                                    &amp; qu’il accable impitoyablement de mauvaises plaisanteries.
                                    Il goûte à longs traits la maligne satisfaction de le faire
                                    donner au diable, de le réduire à un stupide silence, &amp; même
                                    de le faire déserter. Mais qu’on attende un moment, voici
                                    arriver un Gaillard, qui a le même ascendant sur le Victorieux,
                                    que celui-là fait valoir contre le Vaincu. <seg synch="#FR.3" type="ZM"> Attens Hémon, dit-il, tu vas être vengé. </seg>
                                    Le pauvre Fat tremble à l’approche du nouveau venu, comme
                                    l’audacieux Turnus trembloit à la vue d’Enée, quand desarmé il
                                    en attendoit le coup de mort. Il se déconcerte d’avance, il ne
                                    repousse les pointes qu’à son corps défendant, &amp; bientôt on
                                    le voit terrassée. Ce troisiéme-là, n’obtient pas plus de
                                    quartier d’un quatriéme, &amp; cette suite de Sots subalternes
                                    va à l’infini, comme je l’ai déjà indiqué. Il est certain
                                    pourtant que dans chaque Caffé, il y a un Railleur despotique,
                                    contre qui per-<pb n="201"></pb>sonne forme n’ose se révolter : tout
                                    le monde le craint, tout le monde lui rend hommage, du même fond
                                    dont les Chinois offrent des victimes au Démon. Quoiqu’il soit
                                    généralement haï pour la supériorité de son génie, on n’ose en
                                    dire du mal en on absence, crainte que quelqu’un ne brigue sa
                                    faveur par des rapports. On ne raille pas devant lui, on ne fait
                                    qu’appuyer ses plaisanteries, &amp; enfoncer davantage les
                                    traits qu’il lance. Cet Homme ne manque pas un jour de l’année à
                                    fréquenter ce rendez-vous, qui a tant de charmes pour son
                                    ambition, &amp; il fait bien. En mille autres endroits où sa
                                    hardie impertinence seroit dépaïsée, il ne seroit qu’un Faquin à
                                    nazardes ; &amp; tel brille au second étage du Caffé Gascon, que
                                    le babil du moindre Petit Maître anéantiroit chez Roselli. Ce
                                    n’est pas seulement dans les Caffés, mais encore dans toutes les       
                             petites Cotteries qu’on trouve un pareil Directeur de la
                                    mauvaise Plaisanterie. Ce n’est pas tout : il n’y a pas si
                                    petite Société, où il ne se trouve aussi un Sot en titre
                                    d’office, qui est en bute à la fatuité de tous ses compagnons.
                                    Celui qui gémit sous les fadaises du Railleur suprême, respire
                                    dès-qu’il voit arriver le Sot en question ; il fait qu’on va le
                                    laisser en repos, &amp; il se prépare à venger cruellement sur
                                    le pauvre Benêt, les déplailirs qui viennent de l’accabler.
                                    Toute la compagnie entoure d’abord le malheureux cen-<pb n="202"></pb>tre de leurs Bons-Mots. Il ressemble à la Rancune attaqué dans
                                    un cabaret par tant de mains, qu’il n’y avoit pas assez de place
                                    sur son corps pour tous les coups, &amp; qu’ils
                                    s’entredétruisoient. D’ordinaire pourtant, c’est une bonne
                                    qualité qui rend notre Niais si misérable ; il est plus timide
                                    &amp; plus modeste que les autres, &amp; quelquefois il les
                                    surpasse en bon-sens. Le cercle de Fats qui l’environne ne
                                    ressemble pas mal à une canaille ramassée d’Oiseaux, qui
                                    voltigent autour d’un Hibou, &amp; qui osent insulter le Favori
                                    de Minerve. </seg>
                            </seg>
                        </ab>
                    </div>
                </body>
      </text>
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