La Bagatelle: LXXVII. Bagatelle
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Nivel 1
LXXVII. Bagatelle
Du Lundi 30. Janvier 1719.
Nivel 2
Entre les Lieux communs que les Sots
étudient pour briller dans les compagnies, le plus impertinent
est à mon avis un certain amas de Pensées anciennes &
modernes contre le Beau-Sexe. J’ai vu des gens demeurer dans un
stupide silence, tant que la conversation rouloit sur toute
autre matiére, & tenir le dé pendant des heures entiéres,
aussi-tôt que quelqu’un avoit eule <sic> malheur de lâcher
le mot de Femme. La chose pourroit encore être pardonnable,
lorsqu’un Orateur si ridicule, harangue devant un Auditoire tout
composé d’hommes, mais c’est joindre à l’impertinence une
grossiéreté insolente, que de tenir ces extravagans discours
devant les Dames-mêmes. Je sai bien qu’il doit être permis à un
galant-homme, de badiner avec des Femmes qu’il connoit assez
sensées pour entendre raillerie, & de donner quelque légére
attaque à leur Sexe en général, uniquement pour animer leur
esprit, en l’intéressant à la défense d’une cause de cette
importance. Mais les Loix de la Politesse, l’obligent à ne pas
trop pousser les sophismes, & à découvrir bientôt son
véritable but. Je me sers ici du terme de sophisme,
parce que très sérieusement je ne crois pas que nous ayons la
moindre raison solide de déclamer contre les Femmes. A
considérer les deux Sexes dans leur naturel, & relativement
au but pour lequel ils ont été créés, je crois que les Vertus
leur ont été distribuées par un partage fort égal. Mais un
injuste préjugé des hommes, fondé sur les plus fausses idées de
l’Honneur, nous a rendus infiniment plus vicieux que le
Beau-Sexe. Abusant de notre prétendue supériorité, & nous
rendant les maîtres des maximes qui passent pour incontestables
parmi le Beau-Monde, nous retranchons tout d’un coup de la liste
de nos vices infamans, un grand nombre de ces mêmes défauts que
nous trouvons les plus infames dans l’autre partie du
Genre-humain. Nous nous faisons quartier avec toute la charité
possible, sur l’amour du Vin, du Jeu, des Femmes ; sur
l’inconstance, sur la légéreté, sur infidélité même.
Sans compter que cette seule injustice criante, nous met
infiniment au-dessous du Beau Sexe, il est certain que nous en
devrions avoir meilleure opinion, quand même il nous seroit
permis d’en juger par cette régle monstrueuse. Nous ne mentons
jamais plus impudemment, que lorsque nous alléguons notre propre
expérience pour garant de la foiblesse des Femmes. Quand un
Petit-Maître régale sa vanité du récit de ses bonnes fortunes,
je mets en fait, qu’il y a de la prudence à en retrancher
d’abord la bonne moitié, comme absolument fausse, & à douter
beaucoup du reste. Ajoutons que les hommes-mêmes sont les causes
ordinaires des foiblesses, pour lesquelles ils ont l’insolence
de décrier ce malheureux Sexe. Je conviens qu’il y a des Femmes
qui, faute d’éducation, par une lâcheté naturelle, ou par un
panchant presque invincible, vont elles-mêmes à la rencontre de
leur infortune : mais le nombre en est petit, & la plupart
de celles qui succombent, doivent leur malheur à l’adroite
scélératesse des Hommes. Je ne déclamerai pas ici contre ces
Galans qui emploient tous les agrémens du corps, toute la
finesse de l’esprit, & même toutes les apparences de la
Vertu, pour charmer les Sens, & pour endormir la Raison
d’une malheureuse Amante. Que les Hommes
fassent pendant un moment abstraction de leur faux point
d’honneur, qu’ils se rendent justice, & qu’ils examinent
s’ils devroient attendre quelque résistance de la prétendue
force de leur esprit, si elle étoit attaquée de tous côtés par
la faim, par la disette, par les desirs naturels, par l’espoir
de cacher à jamais une action honteuse, par la flateuse idée
d’une condition aisée & abondante.
Nous voyons par ce fait, qu’on m’a
donné pour exactement véritable, que cette
aimable Fille, qui, conformément à son bon naturel, a pu se
montrer pendant tout sa vie un modèle de Vertu, auroit été
probablement la honte de son Sexe, si elle étoit tombée entre
des mains brutales. Nous pouvons en conclure même, que plusieurs
Prostituées auroient été fort sages, si la charité faisoit pour
sauver l’innocence, la vingtiéme partie des effors que l’esprit
de débauche fait pour la corrompre. Mais ce n’est pas-là le seul
but que j’ai en allégant cette histoire : j’ai voulu surtout
réveiller le goût pour la Vertu, dans les ames engourdies par
les plaisirs. Qu’un Homme à bonne fortune, qui ne laisse pas
pourtant d’avoir quelque humanité dans le cœur, me dise s’il
peut attendre de la possession des Beautés les plus exquises,
une satisfaction qui approche du plaisir que notre Cavalier
s’est procuré par son action généreuse ? Il a dû goûter en même
tems, la douce révolution qui se fait dans le cœur d’une Mére,
qui voit l’unique objet de sa tendresse garanti d’un gouffre de
malheurs, dont elle avoit été forcée de l’approcher elle-même ;
la plus vive satisfaction, qui dans le cœur d’une Fille
vertueuse succéde à la frayeur mortelle de commettre un crime,
où elle alloit se livrer par une espéce de Vertu ; le
contentement inopiné d’un honnête-homme, qui reçoit de la main
de la Générosité une Epouse aimable & sage. Ajoutez à tous ces sentimens délicieux, le plaisir inexprimable de
pouvoir se dire à soi-même, c’est à moi que toutes ces personnes
doivent tout le bonheur de leur vie ; & vous sentirez, que
ce qui doit s’être passé dans l’ame de ce généreux Cavalier,
n’étoit guéres différent d’une courte Béatitude.
Nivel 3
Utopía
L’Empire de Tendre est un Pays
que nous pouvons ravager & piller en liberté de
conscience. Pour être honnête-homme, il suffit d’être
poli, brave, & d’observer avec ceux de notre sexe,
les devoirs de la Probité, de la Justice, & de
l’Amitié. Mais avec toutes les dispositions imaginables
à la Vertu, avec le meilleur cœur du monde, on n’est pas
honnête-homme, si l’on est convaincu d’avoir succombé
une seule fois à certaines tentations. Une
Fille fait l’amour, c’est une infâme : Elle s’enivre,
c’est l’horreur de la Nature.
Retrato ajeno
Je parlerai plutôt du Banquier Lysippe, qui sur
le bord du tombeau, essaye encore les crimes qui ont fait
tous les plaisirs de sa jeunesse. Il ne lui est jamais
arrivé de débourser une petite somme pour récompenser un
Bienfait, pour soulager un Mérite infortunée ; mais cent
pistoles ne lui coutent rien quand il s’agit d’acheter
l’honneur d’une Fille, & avec son honneur tous les
agrémens de sa vie, toute la satisfaction qu’elle auroit pu
puiser dans l’estime de ses prochains, tout le bonheur
qu’elle auroit pu espérer d’un heureux mariage. Le scélérat
triomphe de ses abominations, & sa pauvre victime se
condamne à une solitude perpétuelle, ou se livre aux
égaremens les plus honteux. Si c’est avec droit qu’un Roi
qui force ses Voisins à une injuste guerre, est acusé de
tout le fang innocent qui s’y prodigue, la conscience de
Lysippe ne doit-elle pas être chargée de la perdition d’un
grand nombre de Filles infortunées, qui sans lui, auroient
pu produire des Sujets utiles à la Société ? N’est-il pas
responsable de leurs affreux déreglemens, des malheurs
qu’elles répandent parmi les hommes, & qu’elles
partagent avec eux ? N’est-il pas responsable même de leur
malheur éternel ? L’avarice des Filles, leurparesse
<sic>, l’envie de se distinguer par la propreté
deshabits <sic>, parla <sic> magnificence des
ajustemens peuvent faciliter les projets de Lysippe & de
ses semblables, il est vrai : mais sont-elles
pas poussées souvent dans cet abîme par une misére
excessive, par la plus dure nécessité, avec laquelle un
scélérat se ligue contre leur pudeur ?
Metatextualidad
Ces réflexions me rappellent dans l’esprit la
plus touchante Scène, dont j’aye jamais entendu parler.
Relato general
Un des principaux Acteurs étoit un
Jeune-homme, bercé, pour ainsi dire, par la prospérité,
& à qui, une condition suivie de plaisirs, n’avoit pas
laissé le tems de faire la moindre réflexion. Par conséquent
on remarquoit en lui, plutôt de bonnes & de mauvaises
dispositions, que des Vertus & des vices. Il avoit un de
ces Laquais favoris qui ont toute la confidence de leurs
Maîtres, quoiqu’ils en soient désignés d’ordinaire par le
titre de coquin ou de maraut. Un jour que ce Cavalier, fort
adonné aux irrégularités que la Mode autorise, alloit
sortir, il ordonna à son Laquais de lui faire trouver à son
retour quelque petite Nymphe qui en valût la peine. Le drôle
qui avoit tous les talens requis pour son
métier, avoit fait connoissance avec une Veuve de condition,
qui étoit tombée dans la derniére misére, & qui n’avoit
pour toute richesse qu’une Fille d’une rare beauté. Le
Laquais du Cavalier avoit su lui faire un portrait si
flateur de la générosité & des belles maniéres de son
Maître, qu’elle s’étoit engagée à livrer à ce jeune Seigneur
l’innocence de cet aimable Enfant, qui n’avoit qu’à peine
atteint sa seiziéme année. La pauvre Fille, qui avoit un
cœur digne de sa naissance, résista de toutes ses forces aux
affreuses sollicitations de sa Mére ; mais celle ci
l’embrassant, & l’arrosant de ses larmes :
A ces mots la Fille ne plaida plus pour son
innocence, & saisie d’un tremblement universel, les yeux
baignés de pleurs, elle répondit à sa Mére, de faire d’elle
ce qu’elle trouveroit à propos. Le Laquais s’en saisit
aussi-tôt, la mena à l’hôtel de son Maître le plus
secrettement qu’il fut possible : & dès qu’il vit
arriver le Cavalier, il alla à sa rencontre, en lui disant
d’un air familier :
Le Gentilhomme la trouvant effectivement baignée de larmes, lui demanda avec un air de surprise,
ce qu’elle avoit, & si elle ne savoit pas dans quel
dessein on l’avoit menée chez lui.
Un accident si imprévu fit succéder la généralité aux
desirs impurs dans le cœur du Cavalier, qui, après lui avoir
déclaré qu’il étoit incapable de lui ravir son innocence en
dépit d’elle, l’envoya chez une de ses parentes pour y
passer la nuit. Le lendemain il fit venir la Mére, qu’il
censura fortement sur l’affreuse lâcheté avec laquelle elle
prostituoit sa propre Fille. La pauvre Femme baissa les
yeux, & l’appaisa, en lui faisant, par des paroles
interrompues, & des sanglots, un portrait touchant de sa
misére. Là dessus il lui demanda si cette jeune Personne si
charmante n’avoit par <sic> quelque Amant. Elle
répondit qu’oui, qu’il étoit honnête-homme, mais qu’il
n’étoit pas en état de la maintenir.
En même tems il lui donna deux cent pistoles pour
s’habiller, & autres cinquante pour soulager la pauvre
Veuve elle-même.
Nivel 3
Diálogo
Ma chére Enfant, dit-elle,
j’ai horreur moi-même de l’action à laquelle je vous
exhorte ; mais avez-vous le cœur de voir votre
pauvre Mère mourir de faim à vos yeux ?
Nivel 3
Diálogo
Elle est belle comme un
Ange, Monsieur, mais la pauvre Sotte ne fait que
pleurer : Elle est Demoiselle, & pucelle encore,
selon toutes les apparences ; venez la consoler.
Nivel 3
Diálogo
Je ne le sai que trop,
dit-elle en se jettant à ses genoux : c’est ma
propre Mére qui me livre à vos desirs, pour avoir du
pain pour elle & pour moi : mais plût au Ciel
que je puisse mourir à l’instant, pour ne pas tomber
dans un malheur qui m’effraie !
Nivel 3
Diálogo
Eh bien, repliqua le
Gentilhomme, je veux la garantir du malheur de se
tirer de la misére par un crime, mariez-là.
