La Bagatelle: LXXI. Bagatelle
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Ebene 1
LXXI. Bagatelle
Du Lundi 9. Janvier 1719.
Ebene 2
Un certain Vieillard, raillé par un
homme d’esprit sur un Dogme de sa Religion, se mit dans une
serieuse colère, ressource des Ignorans. Un de ses Amis ayant
fait tous ses efforts pour l’appaiser le bon homme se calma à la
fin, & dit d’un petit air de réflexion, qu’effectivement il
avoit eu tort de s’emporter : Ce lieu commun étoit aussi
mal placé qu’il se puisse ; & il y a mille autres occasions
où l’on ne s’en sert pas plus seulement. On ne sait pas ce qu’on
dit la plupart du tems, quand on parle de Goût, & lorsqu’on
l’applique aux matières d’esprit, on se trompe fort, en
soutenant que le Goût ne sauroit être un sujet de raisonnement
& de dispute. Il y a deux sortes de Goûts. J’appelle le
prémier, un Goût de Comparaison, & l’autre un Goût de
Principe. Le prémier est une certaine habitude de juger de
certains sujets par les idées du Bon & du Beau, qu’on a
empruntées des suffrages de ceux qui passent pour connoisseurs.
C’est conformément à ce Goût qu’un homme qui fait
les applaudissemens que les Gens éclairés donnent aux Contes de
la Fontaine, qui les a lus avec attention, qui est au fait du
tour d’esprit & de l’expression qui régne dans ces Piéces,
ne goûte aucun autre Conte, qu’à proportion qu’il y trouve
l’imitation de cet excellent Original. Ce Conte sera, si l’on
veut, exprimé d’une maniére aisée & naïve ; l’Auteur y aura
ramassé ce choix précis de circonstances capables de mettre un
fait ou un bon-mot dans tout son jour ; il aura relevé de tems
en tems sa narration par de petites réflexions fines,
spirituelles, & bien placées. Ce Conte pourtant n’approche
pas de cent piques de ceux de La Fontaine ; le stile est trop
François, on n’y découvre pas une agréable teinture des phrases
Marotiques & Gauloises. Ce même Goût, est encore celui d’un
Acteur qui a entendu déclamer Baron, & qui a vu chez lui cet
illustre, l’admiration & les délices de toute la France,
bien prononcer un rolle, accompagner sa déclamation d’une action
convenable ; ce n’est pas autre chose, qu’imiter Baron avec
toute l’exactitude possible. Il copie les défauts de son modéle
comme ses bonnes qualités, & dans cette imitation servile,
il trouve toutes les régles de son Art. Un tel Copiste est
intéressé à soutenir qu’on ne peut pas disputer des Goûts, &
il le soutient avec raison. Qu’on lui demande,
pourquoi il doit rester immobile pendant quelques momens en
représentant Oreste, & pourquoi ensuite il doit élever sa
voix d’une maniére furieuse, il est incapable d’alléguer le
moindre principe de son action, il a vu faire la même chose aux
plus habiles Comédiens, c’est un Goût. Qu’on interroge une
Actrice, pourquoi elle chante jusqu’aux endroits les moins
pathétiques de son rolle, que répondra-t-elle ? La fameuse
Chammeslé en faisoit de même, & elle a passé pour la
meilleure Actrice de son âge. Le Goût pourra changer dans
quelque tems d’ici, on s’avisera peut-être un jour de parler sur
le Théâtre ; les Acteurs subalternes, se mouleront encore sur
ceux qui passeront pour les Modéles les plus achevés, & ils
allégueront pour principe de leur conduite, qu’ils suivent le
bon Goût. C’est ce Goût de comparaison qui constitue les
demi-Beaux-Esprits, les demi Connoisseurs, les demi-Critiques,
gens qui brillent parmi les Idiots, & qui aux personnes
véritablement habiles, sont plus insupportables, que les
Ignorans mêmes. Les premiers sont fiers de leurs prétendues
lumiéres, opiniâtres, inaccessibles à la Raison ; au lieu que
les autres peuvent être menés à la Vérité, quand on leur établit
des principes clairs & évidens, & qu’on les fait
descendre de conséquence en conséquence, à des conclusions
raisonnables. Pour le vrai Goût, que j’ai nommé Goût de Principe, ce n’est autre chose que la Raison même, qui,
suffisamment exercée sur un certain sujet, saisit par habitude
le Vrai, le Beau, le Bon ; approuve, ou condamne, sans avoir
besoin de faire dés raisonnemens en forme. Quoique ces sortes de
décisions soient aussi subites que les sentimens de plaisir ou
de douleur, on peut, lorsqu’elles sont révoquées en doute, en
démontrer la justesse, en allant à la source de ses jugemens
précipités, sans être téméraires. On peut, & l’on doit
disputer sur ces sortes de Goûts. Il faut remarquer que
l’excellence du Goût, consiste dans l’assemblage du Goût de
Principe, & du Goût de Comparaison ; & que le dernier
est très propre à perfectionner le prémier, & à lui faire
faire des progrès considérables. Un homme qui se destine à
parler en public, & qui sait combien la voix & le geste
peuvent contribuer à faire valoir la bonté des raisonnemens,
& la force de l’expression, doit aller fouiller dans les
entrailles de la Nature, pour y chercher l’action & les tons
qui sont propres pour les passions différentes. Mais il ira
lentement dans cette connoissance utile, si à l’étude de la
Nature il ne joint pas l’étude des bons Modèles, & s’il ne
s’exerce pas à comparer à ses propres découvertes, les endroits
qui attirent à un excellent Orateur l’admiration générale du
Peuple. Il en est de même d’un homme qui travaille à se former des idées justes sur le Bel Esprit. S’il s’occupe
uniquement à tirer des principes inaltérables de la Raison &
des sentimens essentiels du Cœur humain, ce qu’on nomme, en
matiére d’Esprit, beau, agréable, sublime, délicat, ses
recherches seront abstraites, pénibles, fatigantes : mais il
fera des découvertes plus aisées & plus promtes, s’il aide
ses réflexions par les exemples, & s’il examine avec
attention ce qu’on a trouvé généralement excellent & vicieux
dans les Auteurs. Il n’y a rien, à mon avis, qui caractérise
mieux un Esprit facilement attaché au Goût de Comparaison, &
éloigné d’un raisonnement attentif sur la nature des choses, que
certaines idées concernant ce qu’on appelle bas en matière
d’écrire. On a lu, & on a entendu dire par d’habiles gens,
qu’il faut éviter avec soin de donner dans le bas, & on n’a
jamais réfléchi sur la véritable essence de cette bassesse. On
n’a point examiné le but d’un Auteur, ni comment il place ces
prétendus endroits vicieux. Ce n’est pas toujours tomber dans le
bas, que d’entrée dans le détail de certains faits, de certaines
circonstances, qui, par elles-mêmes sont viles, abjectes,
particuliéres aux classes les plus méprisables des Hommes. De-
là on tire quelquefois des réflexions utiles, solides,
inattendues, qui par ce contraste sont plus vives, plus
surprenantes, plus propres à faire des impressions. La bonté du sens annoblit en pareil cas, ce qu’il paroit y
avoir de vil dans les termes qui l’enveloppent. J’ose alléguer
pour exemple de ce que je viens d’avancer, le petit Corne que
j’ai emprunté d’un célèbre Auteur Anglois1, & que j’ai versifié du mieux que j’ai
pu. Il est vrai qu’on y voit un Charlatan, une sotte Populace,
un Faquin de mauvaise humeur, qui dit des injures à la foule qui
le presse & qui lui ôte la respiration. Il n’y a-là rien de
noble ; mais par l’heureux effet d’une bizarre justesse
d’imagination, rien ne tourne mieux en ridicule la sotte vanité
de quelques Auteurs, qui incommodent mille fois plus les
honnètes-gens, qu’ils ne sont incommodés eux-mêmes par les
petits Esprits dont ils se plaignent avec tant de presomtion. La
critique que la Lettre anonime a faite de la Chanson du
Clapperman de Ternate, pourroit bien avoir sa source dans cette
même sorte de Goût. J’ai averti que l’Auteur de cette petite
Pièce, est un des Poètes François du Pays, dont le génie plaît
le plus aux gens éclairés. Cependant la chanson n’est pas belle,
il n’y a pas quelque chose de relevé, on n’y voit rien de vif
& de brillant, j’en conviens, & l’Auteur en convient
aussi : mais il est certain que ce petit Ouvrage seroit sot,
s’il étoit plus spirituel : & s’il étoit beau, il ne
vaudroit rien-du tout. Ce n’est pas un Orateur qui parle, c’est
un Clapperman, & il suffit que ce qu’on lui
fait dire soit simple & naïf ; l’agrément de cette Piéce
fort de sa nature même ; ce qui l’embellit, c’est le fait sur
quoi elle roule ; fait des plus particuliers, mais qui est cité
comme très réel dans l’Histoire des Moluques. Le Public a été
fort éloigné du sentiment de notre Censeur, & ma
reconnoissance m’oblige de dire à l’honneur de l’Auteur du
Clapperman de Ternate, qu’il n’y a pas une Bagatelle qui se soit
débitée aussi-bien que celle-là, & que peut-être tout
l’Ouvrage lui doit l’espéce de vogue & de réputation qu’il a
dans plusieurs Pays.
Dialog
Monsieur ne fait que badiner, & d’ailleurs il ne faut
pas disputer des goûts.
1Le Dr. Svvift.
