La Bagatelle: LXVIII. Bagatelle
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LXVIII. Bagatelle.
Du Jeudi 29. Décembre 1718.
Metatextualidade
Suite de la Reponse à
la Lettre de l’Auteur Anonyme.
Metatextualidade
Suite de la Reponse à
la Lettre de l’Auteur Anonyme.
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Carta/Carta ao editor
Permettez-moi, Monsieur, de
faire quelques pas en arriére, avant que j’en vienne à
la seconde partie de votre Lettre. Vous ne trouvez pas
de microscope assez bon pour voir les liaisons de mes
petits Discours. La chose n’est pas surprenante, elles
n’existent pas, & ne doivent pas exister ; mais vous
en avez un admirable pour découvrir les contradictions.
Je soutiens à présent que mon Ouvrage a un but fixe, que
je ne perds jamais de vue ; & dans ma i. Bagatelle
j’ai déclaré qu’il ne falloit attendre de moi, ni
arrangement de matiéres, ni raisonnement suivi. C’est
précisément en exécutant mon but, que je me suis acquité
de ma promesse ; je me suis étendu sur différens sujets,
que je n’ai liés ensemble que par un centre commun, je
veux dire mon but général ; & les Sophismes que j’ai
prêtés au Vice & à l’Extravagance, ne sauroient
s’appeller en bonne Logique des raisonnemens suivis. En
vérité, Monsieur, si c’est dans de pareilles contradictions que tombent plus souvent que
moi les Auteurs de quantité de beaux Livres, il n’y a
pas la moindre contradiction dans ce que vous avancez
là-dessus. Un petit mot encore sur mon Idylle, imitée
d’Horace. Ce n’est pas en dépit de Fontenelles, mais
conformément à ses idées sur la Pastorale, que j’oppose
l’état d’un Cœur amoureux à la tranquilité de la Vie
Champêtre. Songez, Monsieur, que j’introduis un Homme
qui se retire de la Cour ou de la Ville, pour oublier sa
Maîtresse ; & que ce n’est pas l’Amour Pastoral que
j’oppose par conséquent aux douceurs de la Vie
Pastorale. Au reste je suis bien aise que vous fassiez
grâce à quelques Vers de cette Piéce : elle est plus
longue que celle du Poëte Latin. qui étoit l’homme du
monde qui pensoit le plus & qui parloit le moins ;
& j’avoue de tout mon cœur qu’il y a plus de volume
dans mon Ouvrage, & plus de poids dans le sien.
Souvenez vous pourtant qu’Horace, selon le goût simple
de son Siécle, ne nous donne qu’une, description nue des
Amusemens Champêtres, & que j’ai trouvé à propos d’y
ajouter par-ci par-là quelques réflexions de mon fond,
aussi-bien que quelques portraits qui ne sont pas dans
l’Original. Tel est, par exemple, la description que je
fais de cet homme qui se retire de la confusion des
Vandanges, pour s’occuper à la lecture ou à la Poesie ;
& l’on m’a dit que cet endroit étoit passable. Au reste, j’ai avoué déja qu’il y avoit
beaucoup de fautes & d’inexactitudes dans cette
Piéce. Votre critique m’en découvrira davantage, je
l’attens avec impatience. J’ose dire, Monsieur, que
jusqu’ici vous avez combatu en l’air, & que vous
n’avez pas touché seulement au nœud de la question. Ce
que vous devez prouver, pour faire voir que la Bagatelle
est mauvaise essentiellement, c’est que l’Ironie y est
mal soutenue, & vous n’avez pas fait seulement le
moindre effort pour le faire sentir. J’en viens à la
maniére dont vous justifiez votre propre Lettre, &
je m’imagine que là-dessus il y aura à dire des choses
assez intéressantes. Votre but est double, aussi-bien
que le mien : vous voulez faire voir en gros que la
Bagatelle ne vaut rien ; vous ne l’avez point fait, en
voilà un. Vous voulez badiner sur le détail, c’est le
second°: A ce dernier but appartiennent plusieurs
railleries, qui ne tombent point sur des réalités, mais
sur des apparences ; je n’étois guéres prenable du côté
du sérieux, ce qui vous a obligé d’être ironique comme
moi. Il n’y a pas le moindre galimathias là-dedans :
peut-être ce qu’il y a de certain, c’est que j’y cherche
un sens raisonnable sans le trouver. Je ne m’étonne plus
que le Public ne soit point au fait de l’Ironie,
puisqu’un homme comme vous ne paroit pas en avoir la
moindre idée. Les railleries qui tombent
sur des apparences, sans toucher à des réalités, sont
puériles, & ne doivent passer que pour de viles
turlupinades. Le sens d’une Ironie doit être aussi fixe
& aussi net, que le sens du Discours sérieux°; &
la justesse d’esprit du Lecteur le doit mener
nécessairement à ce sens. Quoique vous vous mépreniez
ici un peu lourdement, je m’imagine pourtant qu’en
suivant ce que j’ai dit sur le méchanisme des hommes,
vous avez bien senti que ma véritable vue n’étoit pas
d’établir simplement un paradoxe, mais de porter les
hommes à faire voir qu’ils étoient véritablement des
Etres raisonnables. D’ailleurs, Monsieur, badiner sur
des apparences, & outrer la vérité dans un Discours
Satirique, c’est pécher contre la Justice & contre
la Charité ; c’est persuader à un Lecteur peu sensé,
qu’il y a dans l’Ecrit qu’on attaque, des fautes qui n’y
sont pas, & que de simples négligences sont des
fautes visibles. Quand on tourne le Vice en ridicule en
général, il est permis d’outrer les caractères pour les
rendre plus sensibles, parce que tout le monde en
profite sans que personne en souffre°: mais ici, comme
vous voyez, le cas est différent. Un de vos badinages,
qui ne tombera sur rien, c’est que dans la Bagatelle il
y a de la Métaphysique par-tout. Vous n’avez pas mis le
moindre sens dans ces expressions ; mais après avoir
consulté le Journaliste Littéraire, vous trouvez
qu’elles peuvent signifier, que mes petits Discours sont pleins de galimathias. Vous ne citez pas
les endroits, persuadé que sur la foi d’une Sentence
d’Horace, je les trouverai facilement de moi même dans
neuf ans d’ici°; ainsi, jusqu’à ce tems là, nous sommes
hors de cour & de procès. Je n’entens pas la
Metaphysique, dites-vous ; j’en conviens, & j’en
fais gloire. Je crois ne l’entendre pas, parce que je
l’ai étudiée ; & je m’imagine que ceux qui croient
l’entendre, ignorent la véritable Méthode de raisonner.
Ce qu’on nous débite comme Métaphysique, roule le plus
souvent sur des Propositions, dans lesquelles les termes
vont bien au delà de la netteté & de l’exactitude
des idées°: on les admet pourtant comme les Axiômes les
plus clairs de la Géométrie, & on en tire des
conséquences à perte de vue. Quand j’ai appellé les
Pensées des Idées Métaphysiques, j’ai voulu dire qu’en
formant des pensées, on spiritualise en quelque sorte
des images sensibles, on en forme certaines vérités
générales & abstraites. Voilà la clé de ce
galimathias ; & voilà, j’espére, les rêveries de vos
habiles gens finies. Voulez-vous bien que je vous dise,
Monsieur, en faveur de ce commerce de franchise que nous
avons établi entre nous, que je vous crois grand
Métaphysicien ; & je le conclus de ce que dans vos
deux Lettres, au travers de ce feu & de cette
imagination que j’y vois briller, je ne trouve pas une
seule chose qui aille au fait, pas une idée
nette & développée. En pensant juste, vous
distingueriez, par exemple, faire de bons Vers, d’avec
bien tourner un Vers. Dans la prémière expression, je
trouve le méchanisme du cerveau joint à la faculté
d’exprimer le bon-sens d’une maniére brillante. Dans la
seconde, je trouve un méchanisme tout pur, une certaine
disposition naturelle pour arranger des mots d’une
maniére harmonieuse, & cette disposition n’est en
rien supérieure à l’adresse qu’il faut pour faire une
cabriole de bonne grace. Vous baisez les mains aux
jolies Laidrons, c’est fort bien fait ; mais point de
grace pour les Fats spirituels, gare la contradiction.
Vous avouez qu’un Fat peut être spirituel, on peut dire
par conséquent un Fat sprituel. Mais le caractère de
spirituel ne tombe pas sur la fatuïté, qu’importe°;
l’agrément d’une jolie Laidron tombe t-il sur sa
laideur°? De plus, la fatuïté d’un homme d’esprit, est
un effet de la vanité qu’il tire de son esprit, &
par laquelle il en fait un usage impertinent &
ridicule. Les Beautés trop parfaites pour être
touchantes, ne sont pas de ma façon°; l’expression est
si bien fondée en expérience, que quelque fois une jolie
Laidron a une plus grosse cour qu’une Beauté réguliére,
quoiqu’elle ne manque pas de mérite. A l’égard des
Tailles fines & aisées, grace à un corps de fer,
sachez, Monsieur, que je ne parle pas d’un corps
absolument contrefait. Une Femme peut avoir quelque
défaut dans la taille caché par un corps de
fer, elle peut d’ailleurs l’avoir fine°: & par
l’exercice & l’habitude elle marche de bonne grace,
cette taille peut avoir un air aisé. Enfin, Monsieur,
que trouvez-vous à redire aux Sources séches &
bourbeuses°? Je conviendrai que c’est mal parler, dès
que vous m’aurez enseigné comment on exprimeroit en
François, ce qui a été autrefois une Source d’eau, &
qui par l’effet d’une chaleur excessive, est devenu sec
& bourbeux. Considérez un peu de sang froid vos
petites critiques sur ces phrases, & avouez-moi
qu’il y a plutôt là-dedans de la chicane que du
raisonnement. Je finis, Monsieur, en vous remerciant du
conseil que vous me donnez de ne point encanailler la
Bagatelle, en y plaçant les mauvaises Pièces de mes
Correspondans. S’il y en a qui méritent ce nom, ce sont
peut-être les miennes ; je n’en ai pas encore vu de
celles qu’on m’a envoyées, qui me parussent d’un goût si
détestable. Je vous promets encore, que j’imiterai
plutôt Addison que Trivelin ; mais je ne sai pas trop à
quoi ce conseil fait allusion. Est-ce à ce gros homme,
qui se plaint de la presse devant le Théatre d’un
Charlatan ? II n’y a là de moi que la rime, & j’ai
cru franchement que ce petit Conte, que toute
l’Angleterre admire dans un de leurs plus beaux Génies,
valoit la peine d’être traduit. Le sujet en lui-même est
bas, j’en conviens ; mais le sens en est excellent,
& de la derniére justesse. J’oubliois
de vous dire un mot sur votre Phénomêne ; je vous
proteste que c’est un fort joli morceau, plein
d’imagination, & cela quadre le plus exactement du
monde, à l’idée que vous avez des grands défauts qui
accompagnent les petits talens de l’Objet que vous avez
en vue. Remerciez, je vous prie, votre Ami de ma part,
il m’a fait un vrai régal, Je suis, &c.
