La Bagatelle: LX. Bagatelle
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Ebene 1
LX. Bagatelle.
Du Jeudi 1. Décembre 1718.
Ebene 2
Je crois qu’en sureté de conscience,
je puis déclarer ici la guerre à un certain amas,
d’Extravagances, connu dans le Monde poli sous le nom de
Cérémoniel. II ne s’agit que de donner le coup de mort à un
Monstre déjà expirant, à force d’être foulé aux piés par les
Petits Maîtres, qui, s’ils ont encore quelque tems la vogue,
pourront bien traiter avec la même rigueur la Civilité, qui
différe autant de la Cérémonie que le Fard de la Beauté. Je ne
sai pas trop bien dans quel Pays ce Monstre a pu naître. Du
moins suis-je persuadé qu’il étoit absolument
inconnu chez les Peuples anciens, qu’on estime les plus
civilisés, tels que sont les Grecs & les Romains. Il est
vrai que les prémiers, quand après la mort d’Alexandre, ils se
virent déchus de leur ancien lustre, devinrent extrêmement
prodigues d’encens pour les Princes étrangers, dont ils
vouloient gagner la bienveillance, faute de pouvoir résister à
leurs armes°: mais je ne sache pas qu’alors les Citoyens d’une
même Ville, se soient jamais accablés mutuellement de titres
pompeux, dans leurs Discours ou dans leurs Lettres. Les Romains,
Peuple plus sérieux & plus viril, traitoit de fadaises la
Politesse des Grecs, quoiqu’elle fût bien plus limitée, que
celle qui étoit à la mode du tems de la Vieille Cour. Le moindre
Bourgeois Romain, n’appelloit son Consul, & son Général, que
par son nom propre°; & s’il lui avoit écrit une Lettre, il
l’auroit commencée sans façon par Marc Flavius à Cajus Julius
César, ce qui est à peu près la même chose, que si un Paysan
François, se donnant les airs d’écrire au Roi Très Chrétien,
avoit l’insolence de mettre au haut de sa Lettre, Colas Gareau à
Louis le Bourbon, Salut. Jamais à Rome le titre de Seigneur n’a
été donné que par un Esclave à son Maître, jusqu’à-ce que des
Empereurs insensés ayent affecté de se faire appeller Dieu par
leurs Sujets. C’est alors qu’on commença à leur donner ces deux
titres conjointement, & que les Poëtes surtout, qui ne sont jamais les derniers quand il s’agit d’être
extravagans, ont nommé les Tirans de Rome, notre Seigneur &
notre Dieu. Mais cette flatterie, qui étoit en quelque sorte
nécessaire avec des Princes orgueilleux & cruels, ne faisoit
qu’une exception à la régle générale ; & les Consuls, les
Sénateurs, continuoient toujours à être appellés par leur nom,
sur le pié de l’ancienne simplicité. Ce qui me paroit de plus
vraisemblable sur l’origine de cette partie du Cérémoniel, c’est
qu’elle vient du même Pays, d’où est sorti le Duel, avec force
autres sottises, c’est à-dire, du Septentrion. Apparemment les
Goths, les Huns & les Vandales, aimoient à se donner du
galbanum les uns aux autres ; & se rendant les Maîtres de la
meilleure partie de l’Europe, ils ont obligés les Peuples
vaincus à se conformer à leur goût. Comme la plupart de ces
Peuples vaincus, avoient l’esprit plus fin & plus délié que
leurs nouveaux Maîtres, ils auront rafiné sur leurs maniéres
cérémonieuses, & les auront réduites à un certain Systême,
dont on a regardé jusqu’ici la connoissance, comme la baze de la
Politesse & du Savoir-vivre. Ma conjecture est d’autant plus
probable, qu’il n’y a point de Nations plus cérémonieuses en
Europe que l’Espagnole & l’Italienne, qui ont été le plus
mêlées avec les Peuples Septentrionaux. Il est naturel encore,
que la prémière ait été confirmée dans ce goût, par son commerce
avec les Sarrasins. Tout le monde sait que c’étoient des Arabes, les plus grands complimenteurs de tous les
hommes. On peut en juger par une Relation concernant les Arabes
du Désert, qui, bien-qu’ils ne sachent la plupart ni lire ni
écrire, ne laissent pas de se faire des complimens d’une
demi-heure sur le poil de leur barbe ; & qui ont des
maniéres plus polies avec une belle Cavale, que nous n’en
aurions avec une Fille de l’Opéra, quand même elle seroit
entretenue par le plus grand Seigneur de toute la République.
Les Peuples dont nous avons parlé, Disciples ridicules de si
sots Maîtres, auront rafiné, comme je l’ai dit, sur ce goût pour
la Cérémonie & pour les Complimens. Or, en rafinant sur une
sottise, on manque rarement de la rendre plus extravagante°;
& de-là vient, qu’en examinant de près ce qui parmi bien des
gens passe pour honnête & poli, on n’y trouve que des
fadaises, qui deshonorent également, & celui qui parle,
& celui à qui il adresse son discours.
Voilà le mêlange le plus monstrueux d’une
misantropie sottement outrée, & du plus lâche respect pour
un Roi qu’on puisse se mettre dans l’esprit. Si la volonté d’un
Prince pouvoit décider du mérite des Vers, je m’y soumettrois avec plaisir ; mais comme elle n’y fait rien,
quand tous les Rois de la Terre, m’ordonneroient, sous peine de
la potence, de trouver bons de mauvais Vers, je continuerois à
les trouver mauvais, morbleu ! mauvais ; sans pourtant croire
pendable, celui qui les auroit composés. Un homme
capable d’en faire un semblable, me dira qu’il se rend dans le
fond justice à soi-même, & qu’il ne prétend point renoncer à
l’excellence de sa nature°; mais qu’il en fait le semblant, par
égard pour la foiblesse d’un Homme de qualité. Mais bien loin
qu’on ménage par-là la foiblesse d’un grand Seigneur, on la lui
reproche de la maniére la plus injurieuse.
Metatextualität
Donnons-en un petit exemple fort sensible, parce
qu’il s’offre tous les jours aux oreilles de ceux qui savent
vivre.
Exemplum
Lycidas se trouve dans la
compagnie d’un grand Seigneur, à qui la Qualité tient lieu
de toutes sortes de Connoissances ; il l’entend parler à
tort & à travers sur toutes sortes de Matiéres, &
décider hardiment, & d’un ton ferme, des choses dont il
n’aura jamais d’idée. Après avoir gardé longtems un silence
respectueux, il voit enfin un de ses sentimens favoris,
impitoyablement maltraité par le galimathias décisif de ce
gand <sic> Personnage ; il prend la
parole, après avoir fait une profonde révérence.
Monseigneur, dit-il, si j’osois être d’une autre opinion que
Votre Grandeur, je lui dirois, &c. Quel infâme jargon°?
Où est le sens de ce beau compliment°? Y a-t-il rien au
monde de plus indépendant que la Raison°? Y a-t-il de la
hardiesse & de l’insolance à être du sentiment qui nous
paroit le plus probable, & d’en être en dépit de tous
les gens qui depuis que le Monde est Monde, ont raisonné de
travers, par une prérogative de leur naissance.
Metatextualität
Je dirai ici en passant, que je ne
saurois lire sans surprise un passage de Moliére, qui a bien
du rapport au compliment en question°: c’est dans un
endroit, où le Misantrope se roidissant contre la bassesse
de se faire un Ami, en trouvant bons des Vers qu’il croit
abominables, dit.
Zitat/Motto
Hors qu’un commandement exprès du
Roi me vienne, De trouver bons les Vers, dont on se met en
peine ;
Je soutiendrai toujours, morbleu ! qu’ils sont mauvais,
Et qu’un homme est pendable après les avoir faits.
Je soutiendrai toujours, morbleu ! qu’ils sont mauvais,
Et qu’un homme est pendable après les avoir faits.
Metatextualität
Revenons à notre Compliment.
Metatextualität
Voici précisèment ce qu’on lui dit d’une maniére
abrégée.
Ebene 3
Monsieur, je connois toutes les
prérogatives de ma Raison, qui n’admet aucun empire que
celui de l’Evidence ; mais je sai que vos semblables sont
assez ridicules, pour se mettre dans l’esprit, que la Raison
qui est dans un cerveau de qualité, doit dominer sur celle
qui se trouve dans une tête roturiére. Et c’est uniquement
pour ne pas choquer votre chimére favorite, que je fais
semblant d’avoir besoin de votre permission, pour ne pas
raisonner de travers.
