La Bagatelle: LIX. Bagatelle
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Nível 1
LIX. Bagatelle.
Du Lundi 28. Novembre 1718.
Nível 2
Dans le langage d’un Peuple voisin,
que j’ai pratiqué pendant assez long-tems, j’ai remarqué un tour
de phrase, qui vaut bien la peine d’arrêter un peu l’attention
du Lecteur. Si l’on prend cette façon de s’exprimer dans son
sens naturel, elle confond absolument le mérite d’un Homme avec
la valeur de son bien.
Il ne faut pas s’imaginer, que toute Personne qui s’énonce
ainsi, veuille dire qu’un Homme ne vaut précisément que ce qu’il
posséde : Nullement. L’Usage seul, Arbitre du sort des
Expressions, a voulu qu’on n’entende rien par ces termes, sinon
que tel Homme est riche, & tel autre pauvre. Mais un pareil
Usage a-t-il pû s’établir ? Il me paroit, que le premier Homme
qui s’est avisé de se servir d’une Phrase si bizarre, a dû être
terriblement relancé, s’il l’a adressée à quelqu’un qui eût une
ame, ou qui voulût faire semblant d’en avoir une. Cet usage
s’est pourtant établi, & par-là on voit évidemment, que dans
les Pays où la Raison paroit dominer le plus, le gros des
habitans n’est composé que d’Etres machinaux, qui, à en juger
par le détail de leurs discours, ne se piquent pas d’être
quelque chose de plus relevé. Ce qui éclate le plus dans le
caractére de tous les Peuples, & surtout des plus civilisés,
est un Instinct invincible, qui nous porte aveuglément à chérir
les Richesses, à les estimer, & à les considérer comme la
source du Bonheur & du Mérite. La raison la plus forte,
& la plus capable de ne tirer que de son propre fond les
jugemens qu’elle forme sur les Hommes, n’a qu’à
être un seul moment hors de garde, pour se voir la dupe de cet
Instinct, & pour se sentir entraînée par ce torrent
impètueux. Pour bien comprendre toute la force de cet Instinct,
le plus essentiellement propre à la Nature humaine, on n’a qu’à
prêter une légére attention à mille choses, qui se présentent
tous les jours dans le commerce de la vie. A peine ces paroles sont-elles lâchées, que je sens une
révolution subite dans mon cœur ; une estime involontaire gagne
dans un moment le dessus, sur le panchant que j’avois senti à
mépriser ce Favori de la Fortune ; mes yeux s’obscurcissent, je
ne vois plus cet air bas, & ces membres mal emboëtés, qui
m’avoient d’abord choqué la vue. Je m’approche insensiblement de
lui ; je tâche de lier conversation avec lui ; je suis mortifié
s’il me répond froidement ; & s’il veut bien me gracieuser
d’un petit air affable & riant, je m’en félicite, je m’en
aime & je m’en estime davantage. Je sens une
différence considérable entre la sottise, & celle d’un homme
qui n’a pas plus de bien que moi. Quelle raison est il possible
d’en donner°? Je n’ai pas la moindre envie de couper la bourse
de cet homme ; ses millions ne me rendront jamais plus riche
d’un sol, & ne me procureront pas le moindre quart d’heure
de plaisir. Je le vois pour la prémière fois de ma vie, &
selon toutes les apparences je ne le reverrai point. Instinct
tout pur par conséquent. Que tous les Humains sondent leur cœur,
&, s’ils peuvent, qu’ils réfléchissent sur leurs sentimens
les plus ordinaires, ils seront obligés de convenir qu’ils sont
assujettis à ce même foible, aussi naturel qu’insurmontable :
A un petit nombre
d’exceptions près, les Femmes sont des machines encore plus
machinales que les Hommes, surtout par raport au point en
question. Combien de fois ne les ai-je pas vues recevoir à bras
ouverts dans leurs Sociétés, quelque riche Benêt, incapable de
leur procurer aucun agrément, de jetter le moindre feu dans la
conversation, incapable même de médire. Un Cercle brillant de
Femelles jette sur lui des regards prévenans, chacune s’efforce
de s’emparer de lui ; & s’il savoit parler, il
seroit le plus embarassé des hommes, pour répondre à cent
demandes qu’on lui fait à-la-fois. Qu’un Homme de mérite se
présente dans la même Assemblée ; quand sa figure seroit
revenante, son air aisé, ses maniéres polies, & son tour
d’esprit vif & brillant°; s’il a la réputation d’être
brouillé avec la Fortune, une maigre révérence lui fera sentir
d’abord, qu’il auroit fort bien pu se dispenser de venir se
mêler parmi les honnêtes-gens. Il entamera vingt fois la
conversation, & vingt fois on lui coupera la parole. Si,
plus hardi qu’un homme sans bien doit l’être naturellement, il
ose élever sa voix, & parler aussi haut que le cheval de
carosse bien enharnaché qui est à côté de lui, & qui
applaudit à ses propres sottises par des éclats de rire
immodérés, on le laissera parler tout seul°; ame qui vive ne
daignera lui prêter la moindre attention. S’il s’adresse
particuliérement à quelque Dame, elle lui dira d’un air
distrait, Monsieur ? Il répéte ce qu’il vient de dire, & il
est heureux s’il est honoré, pour toute réponse, d’un Ah°! d’un
Oui, ou d’un Non. D’où vient une si terrible différence dans la
maniére dont ces deux Personnes sont reçues°? Seroit-ce que ces
Dames fondent quelque idée de fortune sur les trésors de l’un,
& qu’elles n’ont rien à attendre de l’autre ? Ce n’est pas
cela. Il en arrive tout autant à un Crésus marié, qui se trouve
parmi de jeune <sic> Filles, & à un
Jeune-homme riche qui se produit dans une Assemblée de Femmes.
Tout ces égards, toutes ces honnêtetés si ridicules & si
bizarres, si l’on en croit la Raison découlent d’une nécessité
absolue de l’Instinct dont je vous ai parlé, & dont on ne
sauroit venir à bout sans être en possession d’une de ces ames
fortes, qui approchent de la perfection des Intelligences pures.
Cet Instinct est né avec le Monde, comme on le remarque par les
chicanes que les Philosophes & les Poëtes de l’Antiquité la
plus reculée ont faites au Genre-humain, sur son attachement
pour l’Or. Les pauvres gens s’imaginoient qu’on donnoit dans ce
foible par pure malice, & qu’on étoit maître d’être plus
raisonnable sur ce chapitre : Cette creuse imagination, est la
source de tant de Leçons de Morale, de tant de Censures, &
d’un si grand nombre de Vers Satiriques. Tout cela n’a produit
aucun effet sur le cœur de l’Homme, parce qu’il étoît absolument
impossible d’en déraciner un panchant, tout aussi naturel que
l’amour qu’il a pour son individu.
Retrato alheio
Damon est
un maraud. tout prêt à vendre sa Patrie & son Prince. Le
coquin est riche, il vaut six mille livres Sterling par an.
Arcas est le plus zélé des hommes pour l’Etat & pour la
Religion. Malheureusement, il ne vaut pas
quatre sols.
Metatextualidade
Voilà des façons de parler fort en
vogue chez une Nation très fertiles en Rationalistes.
Narração geral
J’entre dans un Caffé, par exemple, j’y trouve un
homme d’une de ces mines hétéroclites, & de ces
phisionomies de contrebande, qui paroissent faites pour
déplaire, & pour s’attirer un mépris du moins
superficiel.
Nível 3
Diálogo
Retrato alheio
Voyez vous ce
Garçon-là, me dit un Ami à l’oreille°? C’est le
fils unique d’un de nos plus riches Marchands. Il
est sur le point d’épouser une Héritiére, qui lui
apporte quatre cent mille livres.
Citação/Lema
Bien entendu, qu’en ceci La
Femme est comprise aussi.
Metatextualidade
Je puis dire sans me vanter, que c’est à moi que le Public
doit cette nouvelle découverte dans le Pays de la Morale ;
& j’ose me flatter qu’il m’accordera avec plaisir la
gloire qui est due à la pénétration de mon génie.
Nível 3
L’Amour des Richesses est un
Instinct, & un Instinct invincible par rapport à la
plupart des Hommes. Je prétens avoir démontré la chose,
& par conséquent, Messieurs les Philosophes,
Messieurs les Poëtes, tréve de Raisonnemens inutiles, trêve
de Vers malicieux, trêve de Belles Pensées jettées dans les
Riviéres. Ne troublez personne dans la poursuite nécessaire
& indispensable de l’Or & de l’Argent. Si quelqu’un
mêle aux lumiéres naturelles qu’il faut employer pour
devenir riche ; une adresse un peu criminelle, une petite
doze de fripponeries utiles, laissez-le faire. Il se damnera
peut-être, tant pis pour lui°: en se damnant, il aura du
moins la consolation de laisser à ses enfans toutes les
belles qualités imaginables.
