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      <titleStmt>
        <title>LV. Bagatelle</title>
        <author>Justus Van Effen</author>
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      <editionStmt>
        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <name>Susanna Falle</name>
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          <name> Michaela Fischer</name>
          <resp>Editor</resp>
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          <name> Michael Hammer<hi rend="smallcaps"></hi>
          </name>
          <resp>Editor</resp>
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      <publicationStmt>
        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2015-10-21">21.10.2015</date>
        <idno type="PID">o:mws.3771</idno>
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        <bibl>Justus Van Effen: La Bagatelle ou Discours ironiques, ou l’on prête des
                    Sophismes ingénieux au Vice &amp; à l’Extravagance, pour en faire mieux sentir
                    le ridicule. Nouvelle Édition, revue &amp; corrigée. Tome Second. Lausanne &amp;
                    Genève : Marc-Mic. Bousquet et Comp. 1745, 23-29, </bibl>
        <bibl type="Einzelausgabe" xml:id="Ba">
          <title level="j">La
                        Bagatelle</title>
          <biblScope type="vol">2</biblScope>
          <biblScope type="issue">004</biblScope>
          <date>1745</date>
          <placeName key="#GID.1">Frankreich</placeName>
        </bibl>
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            <interpGrp type="Narrative_Darstellungsebenen">
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        <name type="place">Graz, Austria</name>
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        <language ident="fr">French</language>
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            <term xml:lang="de">Liebe</term>
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            <term xml:lang="en">Theatre Literature
                            Arts</term>
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                    <p rend="EU"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone></p>
                    <div1>
                        <head>LV. Bagatelle.</head>
                        <p rend="date"><hi rend="italic">Du Jeudi</hi> 14. <hi rend="italic">Novembre</hi> 1718.</p>
                        <p><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> Il faut regarder la Vertu comme un
                            vain nom, auquel il est impossible d’attacher la moindre idée°; ou bien
                            il faut admettre comme la prémiére &amp; la plus utile des Vérités, que
                            la Raison humaine a, généralement parlant, assez de lumiéres pour
                            connoître ses devoirs, &amp; assez de force pour renfermer les passions
                            du cœur dans de justes bornes. Si ce principe est faux, l’homme embrasse
                            la Vertu, ou suit le Vice par hazard. L’arrangement de la matiére qui le
                            compose, décide de sa conduite ; &amp; il peut dire avec <pb n="24"></pb>
                            vérité, ce que <persName corresp="#" key="Plautus" subtype="H" xml:id="PN.1">Plaute</persName> met dans la bouche d’un de ses
                            Personnages. <hi rend="italic">Di nos homines tanquam pilas
                            habent</hi>°: Nous autres Hommes, nous sommes les balles dont les Dieux
                            se servent pour jouer à la Paume.</p>
                        <p>Cette faculté de connoître le devoir &amp; de le suivre, n’est pas
                            seulement tombée, en partage à ces Génies du prémier ordre, qui par une
                            étude continuée ont épuré leur raison, &amp; l’ont assermie sur des
                            principes. Point du tout. Pour être susceptible du vrai mérite, il
                            suffit d’avoir assez de sens pour concevoir que deux &amp; deux font
                            quatre, &amp; de sentir ces vérités simples, qui nous arrachent notre
                            consentement, aussi-tôt qu’elles sont clairement énoncées. Il suffit
                            d’ouvrir les yeux sur des faits, de voir l’utilité que la Société tire
                            de la Vertu, &amp; d’appercevoir les funestes dangers où le Vice
                            l’expose. Un très petit nombre d’idées, avec une volonté sincére de les
                            mettre à profit, peuvent mettre le plus petit Esprit au fait de la
                            Morale°; lui peuvent donner de la probité, de l’intégrité, de la
                            justice, de l’horreur pour les plaisirs excessifs. Je dis plus°: il faut
                            avoir quelque génie, quelque étendue de raison, pour se tromper sur les
                            régles du devoir, &amp; pour les plier à nos passions. Tombera-t il
                            jamais dans un petit génie, qu’il faut punir &amp; persécuter ceux qui
                            ne sont pas de notre sentiment ; qu’il est permis de fourber son
                            Prochain par des propositions qui peuvent être vraies dans un sens,
                            &amp; fausses dans un autre°? Ces sortes d’Opinions mon-<pb n="25"></pb>strueuses demandent un homme capable de duper sa propre raison &amp;
                            celle des autres, par des sophismes qui coutent des efforts à la faculté                
            de raisonner.</p>
                        <p>Il faut avouer pourtant que s’il y a une passion dans le Monde, à l’égard
                            de laquelle la raison paroît être sans force, c’est l’Amour. Les autres
                            passions aportent avec elles dequoi réveiller la Raison, &amp; la faire
                            songer à sa défense. La colére, la haine, l’envie, qui vont directement
                            à causer le malheur du Prochain, révoltent un cœur bien placé ; elles
                            sont capables d’y exciter des sentimens d’horreur, qui se liguent avec
                            la Raison contre des ennemis si odieux. L’Amour au contraire, quand il a
                            quelque conformité avec une ame belle &amp; généreuse, s’offre à
                            l’esprit sous l’apparence la plus innocente du monde. Dès qu’on commence
                            à aimer, bien loin de sentir qu’on forme des desseins pernicieux contre
                            sa Maîtresse, on apperçoit avec plaisir une forte envie de travailler à
                            son bonheur. Ce commencement de tendresse, ne ressemble qu’à une charité
                            un peu vive °; le cœur n’est rempli d’aucun sentiment bas, lâche,
                            grossiérement intéressé, indigne d’un homme d’honneur.</p>
                        <p>De cette maniére, la Raison s’égare imperceptiblement dans une route fort
                            aisée, que la Nature même a eu soin de lui frayer, où elle ne trouve
                            rien qui l’arrête rudement, &amp; qui la force à revenir sur ses
                            pas.</p>
                        <p>Il est certain encore, que c’est la Raison mê-<pb n="26"></pb>me, quand elle
                            a été assez foible pour s’engager dans ce déréglement, qui contribue à
                            le faire durer, &amp; à le porter jusqu’au plus haut degré de
                            l’extravagance.</p>
                        <p>Voulez-vous voir l’Amour avec toute l’impertinence dont cette passion est
                            susceptible°? N’allez point le chercher dans une Ame commune, dans une
                            raison ordinaire ; vous le trouverez à coup sûr dans un Esprit capable
                            de raisonnement &amp; de réflexion, qui est chargé de la conduite d’un
                            cœur naturellement tendre. Dès-que cette espéce de Philosophe est touché
                            &lt;sic&gt; par un Objet aimable, sa vanité se met de la partie &amp;
                            l’oblige à ne rien négliger pour se faire aimer. Ce sera, si l’on veut,
                            la vanité d’un honnête-homme ; qui étant l’effet d’une continuelle
                            réflexion sur soi-même, est capable de produire la vertu la plus pure,
                            quand la raison en fait un bon usage, &amp; les plus honteux égaremens,
                            lorsqu’elle est mal dirigée. Notre Amant Philosophe, uniquement occupé
                            de son projet, s’étourdit sur les suites que peut trainer après soi le
                            succès de son entreprise, il n’a pas le loisir d’y songer. Sa faculté de
                            raisonner le détache des principes du raisonnement°; il adopte pour
                            axiomes les chiméres de sa passion, &amp; il ne travaille qu’à donner de
                            l’étendue à sa folie ; il se perd dans les rafinemens les plus
                            ridicules°; &amp; bourreau ingénieux de son propre cœur, il l’entretient
                            dans une agitation perpétuelle. Un mot sorti de la <pb n="27"></pb> bouche
                            de sa Maîtresse, sans qu’elle y ait peut-être attaché aucun sens, lui
                            donnera ou la plus vive satisfaction, ou la douleur la plus amére. S’il
                            rencontre un Cœur qui ne soit pas accessible à une folie aussi délicate
                            que la sienne, il en reçoit des chagrins continuels, qu’il rend avec
                            usure à l’Objet de son amour°; &amp; l’excès de sa passion est la chose
                            du monde la plus propre à le rendre insupportable, &amp; haïssable au
                            suprême degré.</p>
                        <p>Quand un homme ordinaire a obtenu une fois de sa Maîtresse le <hi rend="italic">Je vous aime</hi>, qu’il a tant desiré, il est content
                            de son triomphe, il en jouit tranquilement. Il n’en est pas ainsi du
                            ridicule Personnage dont je viens de parler. Il est vrai qu’il sent avec
                            une vivacité infinie, le plaisir de se croire aimé°; mais quelque marque
                            de tendresse qu’il ait reçu de sa Belle, une seule action où il peut
                            appercevoir une ombre d’indifférence, renverse tout le systême de son
                            bonheur °; il se plaint, il gémit, il se desespére, il est même capable
                            de s’emporter. Quel fardeau sur les épaules d’une pauvre Fille, dont le
                            petit cœur, heureusement pour elle, n’est pas susceptible d’une si folle
                            délicatesse°! Il est naturel qu’elle souhaite d’être débarassée d’un
                            Amant si injuste &amp; si tirannique.</p>
                        <p>Si au contraire notre Amant a affaire avec une ame comme la sienne,
                            susceptible des mêmes rafinemens ridicules, il faut voir le beau
                            conflict d’extravagance, de ces deux foux fieffés, <pb n="28"></pb> qui se
                            servent pour se rendre mutuellement misérables, de ces mêmes sentimens,
                            &amp; de ces mêmes talens de l’esprit, qui font les gens heureux &amp;
                            raisonnables.</p>
                        <p>Il est assez naturel que notre sage Ecervellé commence à s’appercevoir
                            des écarts de sa pauvre raison, quand familiarisé avec la satisfaction
                            de plaire à sa Maîtresse, débarrassé de l’occupation de faire une
                            conquête, &amp; de se l’assurer, il trouve le loisir de raisonner sur
                            des principes véritables. Mais le moyen de se sauver de la mer orageuse
                            où sa vanité l’a précipité°? Comment se sauvera-t-il dans le port de la
                            sagesse°? Sa pauvre raison même s’y oppose, il est retenu dans son état
                            malheureux par une espéce de vertu. Pourroit-il abandonner une aimable
                            Enfant qui lui a livré son cœur de bonne foi, &amp; se résoudre à causer
                            les plus vifs chagrins à une personne, qui par ses bontés l’a garanti de
                            mille inquiétudes qui l’auroient déchiré, si elle avoit été cruelle, ou
                            si elle s’étoit obstinée à croire qu’une Fille a toujours tort de se
                            fier aux protections des hommes°?</p>
                        <p>Ce procédé lui paroit ingrat, dur, barbare. Le voilà donc perdu sans
                            ressource, exposé, du moins pour un tems considérable, aux suites
                            funestes d’une aveugle passion, incapable de donner à sa raison des
                            exercices dignes d’elle. Il n’y a qu’une infidélité de la part de sa
                            Belle, ou une coquetterie insupportable à tout Amant sincére, qui puisse
                            lui rendre la tranquilité du cœur, <pb n="29"></pb> dont il s’étoit privé
                            par sa vanité imprudente.</p>
                        <p>J’ai vu quelquefois avec indignation dans les Historiettes de <persName corresp="#" key="Villedieu, Marie-Catherine de" subtype="H" xml:id="PN.2">Mdme. de Villedieu</persName>, un <persName corresp="#" key="Solon" subtype="H" xml:id="PN.3">Solon</persName>,
                            un <persName corresp="#" key="Sokrates" subtype="H" xml:id="PN.4">Socrate</persName>, livrés à toutes les puérilités de l’Amour. Mais
                            à réfléchir sur la chose, cette fiction n’est pas destituée de
                            vraisemblance ; &amp; il est très apparent, que si ces Messieurs, avec
                            toute leur austérité, n’ont pas évité les Objets aimables, ils ont été
                            amoureux comme le Vulgaire, &amp; cent fois plus extravagans que lui.
                                <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone>
                            <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
                        <p></p>
                    </div1>
                </body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body xml:space="preserve">
                    <div>
                        <ab>
                            <seg synch="#FR.1" type="E1">
                                <seg type="U1">LV. Bagatelle.</seg>
                                <seg type="DT">Du Jeudi 14. Novembre 1718.</seg>
                                <seg synch="#FR.2" type="E2"> Il faut regarder la Vertu comme un
                                    vain nom, auquel il est impossible d’attacher la moindre idée°;
                                    ou bien il faut admettre comme la prémiére &amp; la plus utile
                                    des Vérités, que la Raison humaine a, généralement parlant,
                                    assez de lumiéres pour connoître ses devoirs, &amp; assez de
                                    force pour renfermer les passions du cœur dans de justes bornes.
                                    Si ce principe est faux, l’homme embrasse la Vertu, ou suit le
                                    Vice par hazard. L’arrangement de la matiére qui le compose,
                                    décide de sa conduite ; &amp; il peut dire avec <pb n="24"></pb>vérité, ce que Plaute met dans la bouche d’un de ses
                                    Personnages. Di nos homines tanquam pilas habent°: Nous autres
                                    Hommes, nous sommes les balles dont les Dieux se servent pour
                                    jouer à la Paume. Cette faculté de connoître le devoir &amp; de
                                    le suivre, n’est pas seulement tombée, en partage à ces Génies
                                    du prémier ordre, qui par une étude continuée ont épuré leur
                                    raison, &amp; l’ont assermie sur des principes. Point du tout.
                                    Pour être susceptible du vrai mérite, il suffit d’avoir assez de
                                    sens pour concevoir que deux &amp; deux font quatre, &amp; de
                                    sentir ces vérités simples, qui nous arrachent notre
                                    consentement, aussi-tôt qu’elles sont clairement énoncées. Il
                                    suffit d’ouvrir les yeux sur des faits, de voir l’utilité que la
                                    Société tire de la Vertu, &amp; d’appercevoir les funestes
                                    dangers où le Vice l’expose. Un très petit nombre d’idées, avec
                                    une volonté sincére de les mettre à profit, peuvent mettre le
                                    plus petit Esprit au fait de la Morale°; lui peuvent donner de
                                    la probité, de l’intégrité, de la justice, de l’horreur pour les
                                    plaisirs excessifs. Je dis plus°: il faut avoir quelque génie,
                                    quelque étendue de raison, pour se tromper sur les régles du
                                    devoir, &amp; pour les plier à nos passions. Tombera-t il jamais             
                       dans un petit génie, qu’il faut punir &amp; persécuter ceux qui
                                    ne sont pas de notre sentiment ; qu’il est permis de fourber son
                                    Prochain par des propositions qui peuvent être vraies dans un
                                    sens, &amp; fausses dans un autre°? Ces sortes d’Opinions
                                        mon-<pb n="25"></pb>strueuses demandent un homme capable de
                                    duper sa propre raison &amp; celle des autres, par des sophismes
                                    qui coutent des efforts à la faculté de raisonner. Il faut
                                    avouer pourtant que s’il y a une passion dans le Monde, à
                                    l’égard de laquelle la raison paroît être sans force, c’est
                                    l’Amour. Les autres passions aportent avec elles dequoi
                                    réveiller la Raison, &amp; la faire songer à sa défense. La
                                    colére, la haine, l’envie, qui vont directement à causer le
                                    malheur du Prochain, révoltent un cœur bien placé ; elles sont
                                    capables d’y exciter des sentimens d’horreur, qui se liguent
                                    avec la Raison contre des ennemis si odieux. L’Amour au
                                    contraire, quand il a quelque conformité avec une ame belle
                                    &amp; généreuse, s’offre à l’esprit sous l’apparence la plus
                                    innocente du monde. Dès qu’on commence à aimer, bien loin de
                                    sentir qu’on forme des desseins pernicieux contre sa Maîtresse,
                                    on apperçoit avec plaisir une forte envie de travailler à son
                                    bonheur. Ce commencement de tendresse, ne ressemble qu’à une
                                    charité un peu vive °; le cœur n’est rempli d’aucun sentiment
                                    bas, lâche, grossiérement intéressé, indigne d’un homme
                                    d’honneur. De cette maniére, la Raison s’égare imperceptiblement
                                    dans une route fort aisée, que la Nature même a eu soin de lui
                                    frayer, où elle ne trouve rien qui l’arrête rudement, &amp; qui
                                    la force à revenir sur ses pas. Il est certain encore, que c’est
                                    la Raison mê-<pb n="26"></pb>me, quand elle a été assez foible pour
                                    s’engager dans ce déréglement, qui contribue à le faire durer,
                                    &amp; à le porter jusqu’au plus haut degré de l’extravagance.
                                    Voulez-vous voir l’Amour avec toute l’impertinence dont cette
                                    passion est susceptible°? N’allez point le chercher dans une Ame
                                    commune, dans une raison ordinaire ; vous le trouverez à coup
                                    sûr dans un Esprit capable de raisonnement &amp; de réflexion,
                                    qui est chargé de la conduite d’un cœur naturellement tendre.
                                    Dès-que cette espéce de Philosophe est touché &lt;sic&gt; par un
                                    Objet aimable, sa vanité se met de la partie &amp; l’oblige à ne
                                    rien négliger pour se faire aimer. Ce sera, si l’on veut, la         
                           vanité d’un honnête-homme ; qui étant l’effet d’une continuelle
                                    réflexion sur soi-même, est capable de produire la vertu la plus
                                    pure, quand la raison en fait un bon usage, &amp; les plus
                                    honteux égaremens, lorsqu’elle est mal dirigée. Notre Amant     
                               Philosophe, uniquement occupé de son projet, s’étourdit sur les
                                    suites que peut trainer après soi le succès de son entreprise,
                                    il n’a pas le loisir d’y songer. Sa faculté de raisonner le
                                    détache des principes du raisonnement°; il adopte pour axiomes
                                    les chiméres de sa passion, &amp; il ne travaille qu’à donner de
                                    l’étendue à sa folie ; il se perd dans les rafinemens les plus
                                    ridicules°; &amp; bourreau ingénieux de son propre cœur, il
                                    l’entretient dans une agitation perpétuelle. Un mot sorti de la
                                        <pb n="27"></pb>bouche de sa Maîtresse, sans qu’elle y ait
                                    peut-être attaché aucun sens, lui donnera ou la plus vive
                                    satisfaction, ou la douleur la plus amére. S’il rencontre un
                                    Cœur qui ne soit pas accessible à une folie aussi délicate que
                                    la sienne, il en reçoit des chagrins continuels, qu’il rend avec
                                    usure à l’Objet de son amour°; &amp; l’excès de sa passion est
                                    la chose du monde la plus propre à le rendre insupportable,
                                    &amp; haïssable au suprême degré. Quand un homme ordinaire a
                                    obtenu une fois de sa Maîtresse le Je vous aime, qu’il a tant
                                    desiré, il est content de son triomphe, il en jouit
                                    tranquilement. Il n’en est pas ainsi du ridicule Personnage dont
                                    je viens de parler. Il est vrai qu’il sent avec une vivacité
                                    infinie, le plaisir de se croire aimé°; mais quelque marque de
                                    tendresse qu’il ait reçu de sa Belle, une seule action où il
                                    peut appercevoir une ombre d’indifférence, renverse tout le
                                    systême de son bonheur °; il se plaint, il gémit, il se
                                    desespére, il est même capable de s’emporter. Quel fardeau sur
                                    les épaules d’une pauvre Fille, dont le petit cœur, heureusement
                                    pour elle, n’est pas susceptible d’une si folle délicatesse°! Il
                                    est naturel qu’elle souhaite d’être débarassée d’un Amant si
                                    injuste &amp; si tirannique. Si au contraire notre Amant a
                                    affaire avec une ame comme la sienne, susceptible des mêmes
                                    rafinemens ridicules, il faut voir le beau conflict
                                    d’extravagance, de ces deux foux fieffés, <pb n="28"></pb>qui se
                                    servent pour se rendre mutuellement misérables, de ces mêmes
                                    sentimens, &amp; de ces mêmes talens de l’esprit, qui font les
                                    gens heureux &amp; raisonnables. Il est assez naturel que notre
                                    sage Ecervellé commence à s’appercevoir des écarts de sa pauvre
                                    raison, quand familiarisé avec la satisfaction de plaire à sa
                                    Maîtresse, débarrassé de l’occupation de faire une conquête,
                                    &amp; de se l’assurer, il trouve le loisir de raisonner sur des
                                    principes véritables. Mais le moyen de se sauver de la mer
                                    orageuse où sa vanité l’a précipité°? Comment se sauvera-t-il
                                    dans le port de la sagesse°? Sa pauvre raison même s’y oppose,
                                    il est retenu dans son état malheureux par une espéce de vertu.
                                    Pourroit-il abandonner une aimable Enfant qui lui a livré son
                                    cœur de bonne foi, &amp; se résoudre à causer les plus vifs
                                    chagrins à une personne, qui par ses bontés l’a garanti de mille
                                    inquiétudes qui l’auroient déchiré, si elle avoit été cruelle,
                                    ou si elle s’étoit obstinée à croire qu’une Fille a toujours
                                    tort de se fier aux protections des hommes°? Ce procédé lui
                                    paroit ingrat, dur, barbare. Le voilà donc perdu sans ressource,
                                    exposé, du moins pour un tems considérable, aux suites funestes
                                    d’une aveugle passion, incapable de donner à sa raison des
                                    exercices dignes d’elle. Il n’y a qu’une infidélité de la part
                                    de sa Belle, ou une coquetterie insupportable à tout Amant
                                    sincére, qui puisse lui rendre la tranquilité du cœur, <pb n="29"></pb>dont il s’étoit privé par sa vanité imprudente. J’ai
                                    vu quelquefois avec indignation dans les Historiettes de Mdme.
                                    de Villedieu, un Solon, un Socrate, livrés à toutes les
                                    puérilités de l’Amour. Mais à réfléchir sur la chose, cette
                                    fiction n’est pas destituée de vraisemblance ; &amp; il est très
                                    apparent, que si ces Messieurs, avec toute leur austérité, n’ont
                                    pas évité les Objets aimables, ils ont été amoureux comme le
                                    Vulgaire, &amp; cent fois plus extravagans que lui. </seg>
                            </seg>
                        </ab>
                    </div>
                </body>
      </text>
    </group>
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