La Bagatelle: LIV. Bagatelle
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Nivel 1
LIV. Bagatelle.
Du Jeudi 10 Novembre 1718.
Nivel 2
Le Sr. Jean de Réglisse, qui dans une
de mes BAGATELLES a régalé le Public du Projet d’une Manufacture
de Dédicaces, ne feroit pas mal d’étendre encore son industrie
sur les Préfaces. L’humeur doucereuse dont la nature &
l’habitude l’ont pourvu, lui viendroit merveilleusement à propos
dans cette nouvelle entreprise. C’est une pitié, en vérité, de
voir les contorsions comiques que se donne l’esprit de Mrs. les
Auteurs dans ces Piéces préliminaires. Toutes leurs ruses sont
presque usées, ils ne savent plus de quel bois faire fléche. Il
ne faut pas s’imaginer qu’ils doutent jamais du mérite de leurs
productions, ils sont convaincus qu’elles sont excellentes ;
mais ils craignent que le Public ne soit pas de leur sentiment,
qu’il ne soit pas assez éclairé pour bien démêler leurs vues,
qu’il n’ait pas le goût assez fin pour savourer toutes les
beautés de leurs pensées, & que son jugement ne soit pas
assez sûr pour bien développer toute la méthode d’un Ouvrage.
Là-dessus on ne néglige rien pour préparer l’esprit du Lecteur à
l’admiration. On travaille, on sue, pour le faire
entrer dans le plan du Livre, pour l’instruire de l’utilité de
la matiére, de la difficulté qu’il y a à la bien manier, &
du tems qu’on a employé dans les recherches nécessaires pour
bien mettre dans tout son jour un sujet si important. Ce qu’il y
a d’extraordinaire, c’est qu’on avoue en même tems qu’on n’est
pas un grand génie, qu’on a eu des occupations avec lesquelles
une étude assidue n’est pas compatible, & qu’on est persuadé
que mille autres auroient été capables de faire mieux. Ridicule
modestie, ou plaisante contradiction°! Eh morbleu ! si vous
n’avez pas eu le tems qu’il faut pour pénétrer avant dans les
matiéres épineuses, si les talens vous manquent pour profiter de
votre application, qui vous forçoit à trancher du génie
supérieur ? quel motif a pu vous obliger à traiter des sujets
qui passent votre sphère? Depuis ces maudits Vers de Boileau,
nous n’osons plus nous autres petits Ecrivains
prendre tout à fait la posture de Suppliant. Nous disons bien
quelques petites douceurs au Lecteur bénévole°; mais nos
fleurettes sont accompagnées d’un petit air cavalier, qui fait
sentir que si nous avons bonne opinion du Public, dans le fond
nous valons aussi notre paix. Nous appréhendons que si nous nous
abaissions trop, on nous joueroit le tour de
s’élever hardiment au-dessus de nous, & de prétendre que
nous sommes obligés de nous soumettre à la décision du Public
sans appel, pas même à la Postérité°: derniére ressource des
misérables Beaux-Esprits. A propos d’abaissement, je n’ai jamais
vu dans aucune Préface, une modestie plus originale que celle
d’un Poëte Hollandois de nouvelle date. Il dit avec un air de
bonne foi qui ne laisse pas entrevoir la moindre ombre d’ironie,
qu’il n’auroit pas donné son Ouvrage au Public, si son Libraire
ne l’avoit assuré que les Vers Hollandois se vendoient fort
bien, quelque mauvais qu’ils fussent. II faut avouer que voilà
un brave Garçon, qui ne s’en fait pas trop accroire°; & que
si ses Vers ne valent rien, il est pourtant fort estimable par
sa franchise. Les autres Auteurs sont bien éloignés de son
caractére ; & pour le faire sentir, parcourons encore,
quelques stratagêmes dont ils se servent pour surprendre nos
applaudissemens. Il y en a qui nous assurent dans leurs
Préfaces, qu’ils ne nous font présent de leur Livre, qu’après
l’avoir soumis à l’examen de plusieurs Génies du prémier ordre,
qui l’ont épluché avec toute l’attention possible, & qui
l’ont honorés de leurs corrections. Après cela, où est le Lecteur assez présomptueux pour
se donner les airs de censurer ce qui a eu l’approbation des plus habiles gens, & pour oser y chercher les
fautes qui ont échappé à la pénétration & au goût sûr de
tant d’Esprits sublimes°? Cet Ouvrage heureux n’est pas donné au
Public pour exercer son discernement, mais pour occuper son
admiration. D’autres se servent avec succès d’un petit tour un
peu fripon, mais passablement judicieux. Ils ne disent pas
grossiérement qu’ils s’appellent Huët ou Fontenelle ; mais ils
vous le font croire comme s’ils n’y touchoient pas, en parlant
de quelques-unes des productions de ces Messieurs, comme des
leurs propres. Le Public est d’abord étourdi des ces noms
respectables, il court en foule se mettre en possession de ce
prétendu trésor. Cette ruse est excellente pour le débit du
Livre, & pour l’Auteur aussi, s’il écrit pour vivre, &
s’il a fait un bon accord avec son Libraire. Ces Messieurs, non
seulement font ramper à leurs piés les pauvres Ecrivains, mais
ils leur donnent encore une si petite part au gâteau, que tel a
gagné cent mille écus par le moyen d’un Ouvrage, qui n’a valu
que quatre-cent francs par an à celui qui l’a composé. Mais si
l’Auteur travaille pour la gloire, il ne jouit pas fort longtems
de celle qu’il a acquise par sa supercherie. Un Lecteur sensé
compare bientôt le mérite intrinséque du Livre, avec l’habileté
de celui à qui on l’attribue ; il sent bien vite le défaut de la
cuirasse ; la fraude se découvre ; & ceux qui ne jugent que
par les lumiéres d’autrui, croient que le Livre en
question a perdu du tout son mérite en perdant son Auteur, qui
étoit l’unique source des perfections qu’ils y développoient
d’abord. Il y a une autre tournure de Préface qui est fort à la
mode, & qui me divertit extrêmement. J’y vois avec plaisir
un Auteur, plein d’une noble fierté, morguer ses Lecteurs, les
insulter sur la dépravation de leur goût, se recommander
noblement lui-même, comme le prémier homme du Monde. Il renvoie
à l’école tous ceux qui avant lui se sont ingérés de traiter le
même sujet. Ce sont des Esprits superficiels, qui n’ont pas la
force de creuser dans l’essence des matiéres. Il condamne par
avance de stupidité ou de prévention, ceux qui ne goûteront pas
ses nouvelles Découvertes. Bien souvent un tel Homme réussit
auprès du Vulgaire, qui ne sauroit s’imaginer qu’on oseroit se
donner tant de talens & de génie, s il n’en étoit quelque
chose. Ne voit-on pas tous les jours des gens dont on respecte
la capacité, par la seule raison qu’ils se disent grands
Hommes°: Mathématiciens, Mèchanistes, Chimistes, Gens à secrets,
Chercheurs de Longitudes, il en pleut. Il y a d’autres Faiseurs
de Livres, qu’on peut ranger dans la même classe, quoiqu’ils ne
fassent pas une parade si ouverte de leur mérite. Ils se
contentent d’insinuer par des fanfaronnades un peu modestes,
qu’ils n’ont garde de se confondre avec les Ecrivains
ordinaires. Ils traitent leurs Collégues
impitoyablement. Ils plaignent le Public, accablé de productions
insipides. C’est avec le plus vif chagrin, qu’ils voient le
Parnasse en proie à mille petits Grimauds, dont le sot orgueil
confond le génie avec le desir d’écrire. Un des plus spirituels
Hommes de toute l’Angleterre a, selon moi, fort plaisamment
turlupiné la sotte vanité de ces Messieurs, qui trouvent tant à
redire à la sotte vanité des autres. Il se sert du Conte
suivant, que j’ai mis en Vers, afin qu’il y eût quelque chose du
mien.
Cita/Lema
Un Auteur à genoux dans une
humble Préface Au Lecteur, qu’il ennuye, a beau demander
grace,
Cita/Lema
Paroissez, Navarrois, Maures &
Castillans.
Cita/Lema
Sur un théatre à grand hâte
élevé, Un Charlatan, fourbe achevé,
Vendoit au poids de l’or à des Niais crédules
Ses mensonges & ses pillules.
A son côté, Tabarin par ses sauts,
Par ses grimaces, ses bons mots.
Enlevoit l’ame des Badauts.
Pour l’entendre de près, tout le monde s’empresse°;
Le Galant avec sa Maîtresse,
La Fillette avec Maman,
Le Gentillâtre & le Manant°:
Les Badauts sont de toute espéce.
Grande sans doute étoit la presse.
Bien le sentoit certain Qeidam bourru°?
Bourru°; mais encor plus ventru :
Il essuyoit, tout hors d’haleine,
Plus d’un choc, dont la foule accabloit sa bedaine.
Il est à bout, il n’en peut plus°;
Par des hoquets interrompus,
Il prie, il jure, il tempête, il menace.
Homme de bien, eh ! mon Ami, de grace,
Reculez du moins quelques pas,
Vous veriez aussi-bien là-bas.
Voyez donc ce Faquin, chargé de sa besace,
Qui vient encore ici redoubler l’embarras.
Au diable soit ce gibier à soldats,
On se passeroit bien de sa chienne de face.
Eh°! passe, si tu veux, passe Carogne, passe.
Comme ils courent ces Polissons,
Ces petits Gueux ; ces Avortons,
Si j’en prens un, par la mort je lui casse…
Diable emporte la Populace,
La peste créve les Bourreaux.
Maugrebleu du maroufle & de toute sa race°!
Dit enfin, fatigué de ces discours brutaux°:
Un Assistant des moins sots°:
Range toi-même tes boyaux
Dans un plus raisonnable espace,
Nous aurions tous assez de place.
Vendoit au poids de l’or à des Niais crédules
Ses mensonges & ses pillules.
A son côté, Tabarin par ses sauts,
Par ses grimaces, ses bons mots.
Enlevoit l’ame des Badauts.
Pour l’entendre de près, tout le monde s’empresse°;
Le Galant avec sa Maîtresse,
La Fillette avec Maman,
Le Gentillâtre & le Manant°:
Les Badauts sont de toute espéce.
Grande sans doute étoit la presse.
Bien le sentoit certain Qeidam bourru°?
Bourru°; mais encor plus ventru :
Il essuyoit, tout hors d’haleine,
Plus d’un choc, dont la foule accabloit sa bedaine.
Il est à bout, il n’en peut plus°;
Par des hoquets interrompus,
Il prie, il jure, il tempête, il menace.
Homme de bien, eh ! mon Ami, de grace,
Reculez du moins quelques pas,
Vous veriez aussi-bien là-bas.
Voyez donc ce Faquin, chargé de sa besace,
Qui vient encore ici redoubler l’embarras.
Au diable soit ce gibier à soldats,
On se passeroit bien de sa chienne de face.
Eh°! passe, si tu veux, passe Carogne, passe.
Comme ils courent ces Polissons,
Ces petits Gueux ; ces Avortons,
Si j’en prens un, par la mort je lui casse…
Diable emporte la Populace,
La peste créve les Bourreaux.
Maugrebleu du maroufle & de toute sa race°!
Dit enfin, fatigué de ces discours brutaux°:
Un Assistant des moins sots°:
Range toi-même tes boyaux
Dans un plus raisonnable espace,
Nous aurions tous assez de place.
