La Bagatelle: LIII. Bagatelle
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LIII. Bagatelle.
Du Lundi 7. Novembre 1718.
Ebene 2
Vous avez vu, Lecteur, la critique que
la plus grande partie de cette compagnie a faite de l’Elégie que
je vous ai communiquée°; & peut-être aurez-vous déja moulé
là dessus votre décision. Il est juste pourtant que vous sachiez
les raisons qui ont été alléguées par l’Ami de l’Auteur, pour
défendre cette Piéce°:
Metatextualität
C’est lui
qui parlera dans toute cette Feuille volante°: Voici ce
qu’il dit.
Ebene 3
« Je crois que de toute la
compagnie, il n’y a que cette jeune Demoiselle qui ait donné
au but. Il y a dans cette Piéce un amour tendre &
délicat, accompagné de beaucoup de respect. Dans cette vûe,
bien loin de croire que l’Elégie en question, soit composée
de parties incompatibles, j’y trouve quelque
chose de si naturel, que je suis porté à croire qu’elle ne
roule pas sur un sujet imaginaire. Pour vous en convaincre,
je distinguerai différentes sortes d’Amour. Il y a un Amour
Platonique, un Amour Romanesque, un Amour Brutal, & un
Amour Véritable. A l’égard de l’Amour Platonique, il est
fort rare, on ne le trouve guéres que dans certains
tempéramens mélancoliques & rêveurs, qui se plaisent
dans des imaginations creuses & extravagantes. Il
ressemble fort à la Pieté Mystique, qui paroit quelque chose
de fort réel à ceux qui en font profession, & qui ne
peut passer chez ceux qui raisonnent, que pour un amas
d’expressions bizarres, qui n’ont aucun sens. Un Amant de ce
caractére aspire à une liaison spirituelle, qui exclut tout
ce qui est corporel. Il veut cesser d’être homme, pour aimer
véritablement. Quant à l’Amour Romanesque, ce n’est qu’une
idolâtrie grossiére. Un homme qui goûte les Romans, renonce
á l’excellence de sa nature, il rampe devant son idole, il
lui sacrifie jusqu’aux lumiéres de sa raison°; le caprice
d’une Femme est pour lui la plus respectable des Loix ; il
regarde comme un sacrilége, d’oser trouver dans une
Maîtresse le moindre défaut, & la plus
légére nuance d’égarement d’esprit. L’Amour Brutal est
précisement le revers de l’amour Platonique. On n’y trouve
rien qui sente plutôt l’homme que la bête°; les sens y font
tout, & l’âme raisonnable en est absolument exclue. Lors
qu’on considére cet amour de son côté le moins abominable,
il ne tend qu’à deshonorer pour jamais une Fille, ou à
rompre les nœuds sacrés du Mariage. Enfin, il y a un amour
Véritable, qui découle de notre nature même. Les deux
parties qui composent l’homme, y jouent également leur rôle.
C’est une passion qui a pour objet toutes les beautés d’une
Femme, & qui aspire à leur possession, par la route
légitime du Mariage. Il arrive bien que le plaisir qu’un
honnête-homme trouve dans la compagnie d’une aimable
personne, que de fortes raisons empêchent d’épouser,
surprend sa raison peu à peu, & que le cœur se laisse
prendre pendant que l’ame est endormie. C’est une foiblesse
pardonnable, elle est moins criminelle qu’imprudente°; mais
les fâcheuses conséquences qu’elle traîne après elle,
devroient rendre la raison attentive aux prémiéres
impressions, d’où dépend d’ordinaire tout l’égarement. C’est
cette sorte d’Amour que j’appelle Véritable, qu’il faut
supposer à l’Auteur de l’Elégie, & à sa
Maîtresse, pour trouver sa Piéce naturelle. Comme un tel
Amant a pour but la possession perpétuelle de l’Objet aimé,
le principal moyen dont il se sert, c’est de faire tous ses
efforts pour plaire à sa Maîtresse, & pour s’en faire
aimer. Ce but l’occupe continuellement, & l’empêche
presque de songer aux occasions prochaines de satisfaire ses
sens. II y songe d’autant moins, que l’Amour qui ne néglige
rien pour embellir son Objet, s’est rendu maître de son
imagination, & qu’il y peint une Maîtresse infiniment
plus parfaite qu’elle ne l’est. Un véritable amour est
toujours accompagné d’estime, de respect, de timidité. La
crainte d’irriter ce qu’on aime, empêche l’Amant de mettre
la sagesse de sa Belle à la plus légére épreuve. Il arrive
pourtant, que dans le moment où l’ame est le plus fortement
occupée du desir de plaire, la beauté fait des impressions
naturelles sur le méchanisme du corps, qui s’échappe à
certaines licences, auxquelles quelquefois, ni l’Amant ni la
Maîtresse ne prêtent une attention distincte. Cela est si
vrai, que je me souviens que dans le prémier feu de ma
jeunesse, en me réconciliant avec une Demoiselle que j’avois
offensée par quelque hardiesse peu volontaire, je lui jurai
que je n’y retournerois jamais, & je le lui jurai la
bouche attachée sur le Fruit défendu, qui étoit la source de
nôtre brouillerie. Je puis vous protester que je
ne m’en appercevois qu’indistinctement, & que la même
confusion de sentimens & d’idées, régnoit chez ma
Maitresse. Il faut croire que l’Auteur de l’Elégie étoit
précisément dans le même état, lorsqu’il s’abandonna aux
petites libertés qu’il décrit avec tant de feu, & que sa
Belle se trouvoit dans un enthousiasme peu différent. Dans
le tems que le méchanisme de son corps opéroit seul, son
esprit n’étoit attaché qu’au désir d’arracher l’aveu de sa
victoire, de la bouche de sa Maîtresse°; & donnant une
interprétation fausse au silence de cette Belle, un morne
chagrin s’empare de son cœur, & arrête les mouvemens
involontaires où son corps s’étoit abandonné. Je ne doute
pas, Messieurs, que vous n’eussiez fait valoir tout
autrement la même occasion. Vous mettant peu en peine de
l’amitié & de l’estime de la Belle°; & n’ayant
l’esprit rempli que d’une satisfaction d’une nature toute
différente, vous auriez cru le plaisir que vous vous
proposiez, mal remplacé par des larmes que produit la
délicatesse d’un contentement intérieur ; & il n’est pas
impossible que vous eussiez réussi. Il n’arrive que trop
souvent, qu’une Place assiégée dans les formes par un Amant
respectueux, est prise du premier assaut que lui livre un
Petit-Maître. L’imagination d’un honnête-homme
prête souvent à une véritable Messaline, la sagesse d’une
Lucréce. Il n’ose rien hazarder avec elle, parce qu’il
l’estime ; elle ne hazarde rien avec lui, parce qu’elle
craint qu’il ne perde cette estime pour elle, & qu’elle
ne perde un Amant, dont elle voudroit faire un Amant
lorsqu’elle se trouve en tête un joli homme, qui se souciant
fort peu de son estime, ne veut passer dans son esprit que
pour joli-homme, & qui ne la regarde que du côté de ces
agrémens°; elle enveloppe son naturel sans façon, &
l’affaire est bientôt décidée. C’est de cette même source
que dérivent ces attachemens bizarres de certaines Femmes
pour un Moine crasseux, ou pour un benêt de Laquais. On en
voit qui se livrent à ces animaux indignes, dans le tems que
leurs rigueurs mettent au desespoir des personnes
distinguées par leur mérite & par leurs agrémens. Le
plaisir des sens fait tout l’amour de ces Femmes ; & le
desir de concilier l’infamie & la réputation, fait,
qu’elles ne favorisent que des personnes viles, dont on
croiroit à peine la bonne fortune, si on en étoit témoin
oculaire. »
