La Bagatelle: LI. Bagatelle
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Nivel 1
LI. Bagatelle.
Du Jeudi 31. Octobre 1718.
Nivel 2
Il y a quelques jours que je me
trouvai dans une de ces compagnies mêlées, où chacun peut
trouver son compte. Après que la conversation eut roulé sur
mille sujets différens, elle se fixa sur la Poësie : Bagatelle
très aimable, surtout quand elle embellit l’Amour, autre
Bagatelle infiniment touchante. Mon Lecteur me croira
facilement, quand je dirai que sur un sujet si rebattu
j’entendis dans cette occasion quelques bonnes réflexions, plus
de mauvaises, & quantité de communes. Il trouvoit que ce qui
constituoit le plus essentiellement le Poëte, étoit la justesse
& la ressemblance de ses Images & de ses Portraits.
Retrato ajeno
Celui qui en parloit le mieux à mon gré, étoit un
Homme entre deux âges, d’un esprit plutôt délicat &
juste, que vif & brillant.
Nivel 3
Diálogo
Mais par ces Portraits, dit-il,
je n’entens pas la Description exacte d’un Chariot, d’un
Cheval, d’un Chaudron, ou d’un Jardin. Il est vrai que
quelques Savans trouvent précisément là-dedans le grand
mérite d’Homére, & des autres Anciens. Mais, à dire
la vérité, ces sortes de Portraits ne demandent pas un
grand effort de génie, ni une connoissance générale des
Arts, qu’on donne si libéralement au Divin Aveugle de
l’Antiquité. C’est, à mon avis, la
Description vive & exacte des Mœurs & des
Passions, qui fait l’ame de la Poësie. Elle demande non
seulement un esprit maître de l’imagination, &
capable de la remplir, à point nommé, des Images qui
conviennent au sujet ; mais encore une imagination
brillante & riche, & un cœur susceptible des
Passions dont on veut donner un caractére ressemblant.
Je crois devoir avouer, continua-t-il, que nos Poëtes
sont inférieurs de ce côté-là aux Anciens. Nous sommes
trop ennemis du naturel ; nous croyons trop commun &
trop facile, de remplir nos Vers de ces sortes
d’images ; nous en voulons à l’esprit de l’homme, &
non pas à son imagination, qui est pourtant la route la
plus aisée par où l’on puisse aller à son cœur ; nous
tirons seulement la quintessence des Images, & nous
en formons ce qu’on appelle des Pensées, c’est-à-dire,
de petites idées métaphysiques & sententieuses, dont
le sens échappe aux deux tiers des Lecteurs, & qui
font rêver les plus habiles gens mêmes. D’ordinaire un
Poëte moderne ne compte les beautés d’une Piéce de sa
façon, que par le nombre des Pensées qu’il y a
répandues. Semblable à ce Prédicateur Gascon, qui se
vantoit que dans son Action il y avoit vingt-cinq
Pensées de compte fait, sans celles de l’Exorde. Je
conviens que les Pensées véritablement belles, mises en
œuvre avec sobriété, & placées dans les endroits
convenables, donnent beaucoup de relief à un Poëme ;
& que les Anciens, trop esclaves de la simple Nature, sont trop ménagers par rapport à ces
petites réflexions vives & brillantes. Mais nous
sommes trop prodigues à cet égard, & les plus
habiles d’entre les Poëtes de ce Siécle fatiguent notre
esprit, en le forçant à méditer sans relâche. La Poësie
ancienne ressemble assez à une jolie Villageoise, vétue
d’une simple grisette, & qui nous montre toute la
beauté de sa taille, sans y ajouter le moindre
agrément : & la moderne me paroit représenter fort
exactement une Coquette, cachée dans ses diamans &
dans sa broderie. Ses ajustemens frappent d’abord, &
attirent nos regards ; mais peu à peu ils lassent nos
yeux & les éblouissent, & nous sommes obligés de
les tourner vers des objets moins riches & plus
beaux. Ovide, dont l’esprit étoit tout feu, est le
prémier des Anciens qui ait affecté de nous donner des
Pensées. Il est vrai pourtant qu’il ne néglige pas les
Peintures ; mais les bordures de ses Tableaux sont si
ornées, & si chargées de colifichets dorés, qu’elles
frappent une imagination encore neuve, beaucoup plus que
le mérite des Tableaux. C’est pour cette raison
qu’Ovide, qui a été jeune pendant toute sa vie, plaît
surtout aux Jeunes-gens.
Cita/Lema
J’étois pour Ovide à vingt ans, Mais je suis pour
Horace à trente.
Metatextualidad
Après ce petit discours, notre
sage Critique voulant nous mettre encore mieux au fait du
mérite des Images, & de l’embellissement qu’elles peuvent recevoir des Pensées employées avec
ménagement, tira de sa poche une Elégie de la façon d’un de
ses Amis. Nous lui prêtâmes attention, & il nous lut ce
qui suit.
Nivel 3
Elegie.
Cita/Lema
L’Autre jour dans mes bras je serrois mon
Iris, Les roses de son teint l’emportoient sur les lis ;
Sa tendresse animée, ou sa pudeur naïve, Ou toutes deux
causoient une couleur si vive : Deux Tirans opposés,
l’Amour & la Pudeur, S’unissoient sur son teint dans
la même couleur. Ce tribut que toujours je paye à sa
sagesse, Mon respect succomboit sous ma vive tendresse ;
Et ma bouche tantôt conduite par l’Amour, Se colloit aux
appas de son bras fait au tour : Tantôt de cet amour
l’aimable extravagance, Exerçoit sur ses yeux une douce
vengeance : D’un baiser tantôt brusque, & tantôt
délicat, Je pressois de son teint le brillant incarnat :
Tantôt plus emporté, d’une lévre brulante, Je suçois
tendrement sa bouche appetissante : Et tantôt un baiser
encor plus enflammé, Caressoit de son sein l’embonpoint
animé : Enfin mon cœur m’emporte, & ma raison
s’oublie, Dans ce touchant excès de ma tendre folie ; Et
mes baisers hardis volent tumultueux, De ses mains à son
front, de sa bouche à ses yeux. Mon Iris
cependant, si modeste, si sage, Paroissoit interdite à
ce doux badinage ; Et tenant ses beaux yeux
languissamment baissez, En ne me disant rien, elle en
disoit assez. Mon cœur dans ce moment privé
d’intelligence, Se fit un vif chagrin de ce tendre
silence : L’Amour n’admet jamais d’entiers contentemens,
Et c’est le ton plaintif que le ton des Amans. Tu ne me
parles point, Bergére indifférente, Si pour toi mon
ardeur si forte, si constante, A dans ton cœur enfin
glissé le moindre feu : De grace à ton Amant fais-en le
tendre aveu. De mon cœur délicat tu fais le caractére,
Tu me connois discret, généreux, & sincére. Que
pourrois-tu risquer ? Favorable à mes feux, Iris, tu me
rendras cent fois plus amoureux. Mais non, ne me dis
rien, Bergère trop cruelle. Quand le cœur ne dit rien,
la bouche parle-t-elle ? Mais si ton cœur se tait, si tu
ne m’aimes pas, Pourquoi de ton esprit me cacher les
appas ? Si ta raison t’arrache à la moindre foiblesse,
Iris, daigne du moins augmenter ma tendresse : Pour
unique faveur, rens-moi plus enflammé. Voir croître mon
amour, me tient lieu d’être aimé. Au-lieu de t’obstiner
dans ce fâcheux silence, Fais-moi dans tes rigueurs
briller ton éloquence : Ouvre à la fin ton cœur au
malheureux Arcas, Et dis-lui pour le moins, que tu ne
l’aimes pas. Ingrat! me dit Iris, oses-tu bien te
plaindre ? Et mon juste courroux ne t’est-il pas à
craindre ? J’écoute sans courroux l’aveu de
ton ardeur : Oui, Berger, j’en rougis, je m’en fais un
bonheur. Si je ne t’aime point, j’aime au moins ta
tendresse. En veux-tu plus encore, Ingrat ! de ma
sagesse ? Je connois le péril de se laisser charmer, Et
je crains bien qu’un jour je ne te puisse aimer. Puis-je
bien me flater d’être encore insensible ? Qui craint
d’être fléchi, n’est pas trop inflexible. Je le crains,
je me tais, & tu t’en plains, Arcas ; Tu me crois de
l’esprit, & je ne parle pas. Je t’estime, Berger ;
je ne sai si je t’aime : Si je le cache à toi, je le
cache à moi-même. Mais sans trop démêler mes sentimens
confus, Je sai que j’en mourrois, si tu ne m’aimois
plus. Mon amitié pour toi, Berger ingrat, l’emporte Sur
les plus vifs transports de l’ardeur la plus forte.
Arcas, mon cher Arcas ! Ah, grands Dieux ! qu’ai-je
dit ? A mon Arcas, à moi, ma bouche me trahit. Là se tut
mon Iris. Une source de larmes, A ses tendres discours
donnoit de nouveaux charmes. Dans l’excès de ma joye,
interdit à mon tour, Je cherche envain des traits pour
peindre mon amour. Je ne sai cependant par quel touchant
mistére, L’amour mêloit mes pleurs aux pleurs de ma
Bergére ; Je ne sus que pleurer, & je m’apperçus
bien, Que le cœur plein d’amour on peut ne dire rien.
Metatextualidad
Vous voyez,
Lecteurs, que me voilà au bout de mon cahier. Je ne saurois
vous rapporter que dans ma Bagatelle suivante, le jugement
que fit sur cette Piéce la compagnie où elle fut lue. Il
n’est pas mauvais aussi que vous en jugiez vous-même
auparavant. Si quelqu’un d’entre vous a quelque chose à me
communiquer là-dessus, cela me fera bien du plaisir.
