Relato general
Un Duc & Pair se trouvant un
jour à un festin avec un Archevêque, qui malgré sa basse
naissance étoit parvenu par ses rares talens à cette
éminente Dignité, fut choqué de la liberté avec laquelle ce
Prélat osoit le relever & combattre ses sentimens :
Diálogo
Vous ne feriez pas mal, lui
dit-il, de vous souvenir quelquefois de votre origine.
Je m’en souviens parfaitement bien, répondit l’autre ;
& je sai que si vous étiez Fils de mon Pére, vous
garderiez les cochons à l’heure qu’il est.
Rien ne fait plus de tort à la Société Civile, que les
Caractéres déplacés ; rien ne la remplit davantage de gens
ridicules & inutiles. Pour éviter ce terrible inconvénient,
on ne pourroit jamais mieux faire que d’imiter le Peuple de
Sparte, dans la méthode qu’il avoit d’élever les Enfans. Leurs
Péres n’avoient rien à démêler avec leur éducation, parce qu’ils
étoient censés Enfans de la République. Les plus sages
Vieillards prenoient le soin de les instruire, de veiller à leur
conduite, de leur inspirer l’amour de la Patrie, & de les
former à l’Utilité publique. Malheureusement, l’éducation qu’on
donnoit à ces jeunes Lacédémoniens étoit trop uniforme. Ce Peuple, aussi détaché de l’avarice qu’esclave de
l’ambition, ne songeoit qu’à la conquête de la Gréce ; & la
bravoure étoit la principale vertu à laquelle on s’efforçoit
d’amener les Enfans, dans cette République belliqueuse. Pour
établir un Gouvernement bien réglé, où tous les Sujets
contribuassent à la Félicité publique, il faudroit emprunter de
Lacédémone son Plan général, mais l’exécuter d’une maniére toute
différente. Les Enfans ne devroient avoir rien de commun avec la
condition & le sort de leurs Péres. Les hommes les plus
éclairés & les plus vertueux de tout un Etat seroient les
Inspecteurs de leur conduite ; ils examineroient avec la plus
grande attention les talens de leur esprit & les qualités de
leur cœur ; & quand ils seroient parvenus à l’âge où le
caractére commence à se fixer, ils leur distribueroient les
rôles qu’ils auroient à jouer sur le Théatre de la Vie Civile.
Par-là il n’y auroit pas un seul Citoyen oisif. Non seulement
les qualités les plus brillantes seroient mises dans tout leur
jour ; mais les plus minces talens étant employés, deviendroient
aussi importans pour le Bien public, que souvent un petit fil
presque imperceptible est utile à la composition de la Machine
la plus parfaite. A présent, un Fils suit presque toujours la
destinée de son Pére. Un Homme de Lettres veut que son Fils soit
savant. On lui inculque quelques mots de Latin, en dépit de la
Nature ; on accable sa mémoire de quelques définitions du Droit ; le voilà Docteur, & Avocat inutile
à lui-même & aux autres. Le Fils d’un Magistrat doit être
élevé pour la Magistrature, dût-il deshonorer sa charge, &
la mémoire de ses ancêtres. D’ailleurs, de la manière que les
choses sont établies, une triste fatalité attache à la Charrue,
& aux Métiers les plus vils, des Cicérons, des Démosthénes,
des Virgiles, des Césars, & des Richelieux. Quel charme ne
seroit-ce pas, de voir la Profession de tous les Hommes mise au
niveau de leur caractére, par un choix sage & judicieux ! Le
petit Prince, par exemple, qui par son regard sombre, noir &
farouche, semble marquer un naturel cruel & sanguinaire,
auroit un air charmant, si on le voyoit traverser les rues la
hache sur l’épaule, & avec tout l’attirail d’un Boucher. Il
est très apparent même qu’il brilleroit dans cette utile
profession. Avec quelle grace, avec quelle justesse un Coche ne
seroit-il pas conduit par l’illustre Lycidas ? Ce jeune Seineur
qui aime tant les chevaux, & qui fait ses délices de
s’enfermer dans sa chambre, pour s’y occuper des heures entiéres
à faire claquer dix fouëts différens, qu’il a eu soin d’acheter
lui-même. Cléandre, ce Noble à seize quartiers, a une taille
gigantesque, une voix de Stentor, une force d’Hercule ; mais par
le droit attaché à sa naissance, il s’énerve par toutes sortes
de débauches. Heureux lui-même, heureux ses concitoyens, si
destiné à la profession de Crocheteur il marchoit d’un pas
ferme & rapide, quoique ses épaules
fussent chargées du fardeau le plus lourd ! Quel ordre, quelle
harmonie, si l’on voyoit faire le métier d’Ane, à un homme qui a
un si heureux naturel pour cela ! Je connois encore le Ministre
d’une Tête Couronnée, qui par une étude prodigieuse est parvenu
à se connoître aussi-bien en Porcelaine que qui que ce soit au
Monde. Du prémier coup d’œil il distingue si elle est du Japon
ou de la Chine, vieille ou moderne, rare ou commune ; il en a
assemblé un magazin entier ; dix boutiques seroient parfaitement
bien fournies de cette collection curieuse. Il fera un voyage de
deux jours, pour contempler seulement une Jatte qui est unique
dans son espéce. L’intention de la sage Nature étoit de placer
ce Seigneur dans le fond d’une boutique. Pourquoi faut-il que la
fortune le détourne de sa vocation, & le familiarise avec le
Dais ? Pourquoi faut-il encore qu’elle empêche Cléandre d’être
un fort bon Libraire, quoique passablement ignorant ? lui chez
qui les étrangers vont admirer cette Bibliothéque nombreuse
& bien reliée, qui le met en quelque sorte en paralléle avec
les Savans de distinction, quoiqu’il sache à peine lire les
titres de ses Livres. Ce ne sont pas-là les seuls malheurs que
causent les Caractéres déplacés parmi les Hommes. J’ose soutenir
que le dérangement d’esprit en est une suite naturelle, &
que les Petites-Maisons sont presqu’entiérement peuplées de
malheureux, dont on a gêné les talens, en les
forçant à des exercices auxquels ils n’étoient pas propres. On a
beau faire, les dispositions naturelles de l’esprit ne se
perdent pas aisément ; elles résistent avec force aux
dispositions étrangéres sous lesquelles on veut les accabler :
ce qui doit causer un brouillamini terrible, & n’est que
trop capable de bouleverser le cerveau. On en sera convaincu, si
l’on veut bien se donner la peine d’examiner avec attention les
actions & les discours de ces misérables victimes de la
Coutume. On verra leurs talens naturels se faire jour, de tems
en tems, au travers de leur folie ; & l’on fera obligé d’en
conclure, que s’ils avoient été élevés d’une maniére convenable
à leur caractére, ils auroient été peut-être d’excellens Membres
de la Société. D’un côté, vous verrez un Maître d’Ecole vous
regarder d’un air martial, enfoncer son bonnet, jurer comme un
diable, faire le Don Quichotte, & un bâton à la main donner
des assauts furieux à la muraille. Ne faut-il pas convenir qu’il
y a grande apparence que cet homme auroit fait merveille à la
guerre, & que sur une brêche il auroit marqué la même
intrépidité, dont il fait une parade inutile dans don cachot ?
D’un autre côté vous découvrirez un Soldat, maigre, pâle, l’œil
distrait & égaré. Depuis le matin jusqu’au soir il médite
sur quelque dogme de la Religion, il bâtit des Systêmes
nouveaux, il cherche des argumens & des échappatoires, il
prêche même par méditation. Pour moi, je ne saurois douter que cet homme, cultivé conformément à son
naturel, ne fût devenu un des plus graves & des plus subtils
Ecclésiastiques du Siécle. Ici un Chartier déclame avec un air
furibond quelques lambeaux d’une méchante Tragédie, il se donne
les contorsions d’un Démoniaque. Il y a apparence que dès sa
jeunesse il a eu du goût pour le Théatre, & que si on l’y
avoit mis de bonne heure, il auroit pu aller de pair avec les
grands Acteurs, dont le mérite charme à présent tout La Haye. Là
un Bouvier, à qui on n’a pas seulement enseigné à lire, fait
impromtu des Vers aussi vuides de sens, que remplis de termes
ronflans & harmonieux. Si on avoit formé son esprit à la
Poësie, on lui auroit sans doute conservé autant d’esprit qu’il
en faut à un Rimeur ; & ses Vers auroient charmé tout le
monde, par l’exactitude de la diction, & par la richesse des
rimes. J’ai vu entr’autres, dans une pareille demeure, un Fou
fieffé, qui auroit été admirable pour tenir le timon d’un Etat,
si on lui avoit inspiré de bonne heure la métaphysique du
Gouvernement. Je lui ai entendu faire des réflexions d’une
profondeur étonnante, & qui valoient tout au moins la
Considération Politique que toute l’Europe a presque adoptée
depuis peu, & par laquelle on prétendoit que le Roi de ***
ne se laissoit prendre son Royaume que par finesse, & pour
mieux attraper 1’***.