La Bagatelle: XLIX. Bagatelle
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Nivel 1
XLIX. Bagatelle.
Du Lundi 24. Octobre 1718.
Nivel 2
Lorsque dans la partie Ironique de ma
Bagatelle, j’ai soutenu que ceux dans la conduite desquels l’ame
peut être comptée pour rien, ne pouvoient pas mieux faire que de
voltiger autour des objets étrangers, pour en emprunter mille
agréables & flateuses chiméres, j’ai voulu tourner en
ridicule des Personnes d’un esprit assez cultivé, qui osent
regarder la Raison comme la source de nos malheurs. Il est vrai
que j’avois établi d’abord, qu’un Bonheur réel & constant
devoit dériver de la Raison seule, quand elle étoit portée à un
certain degré. Mais, d’un autre côté, j’avois prêté aussi aux
Bagatellistes, des argumens & des exemples, pour prouver
qu’on peut être heureux par un dérangement d’esprit, & que
le bonheur qu’on tiroit de-là, est à la portée de tous les
hommes ; & par-là j’ai prétendu leur faire honte de leur
attachement pour une félicité si brute & si machinale. A
présent que j’ai entrepris de parler sérieusement, je me fais un
devoir de faire sentir la prodigieuse différence qu’il y a entre
ce Bonheur raisonnable & digne de la grandeur de l’Homme,
& ce Bonheur emprunté qu’on tire du cahos de l’imagination.
Il est certain qu’on est bien souvent exposé à
mille chagrins, quand on commence à essayer, sur l’impétuosité
des Passions, la force d’une Raison encore novice. Mais
lorsqu’elle est fortifiée par un exercice suffisant, elle nous
procure une félicité réelle, durable, unie, à l’abri de tout
dérangement. Avec une telle Raison on donne à chaque objet sa
juste valeur ; on se rejouit de se voir dans l’estime des autres
Hommes tel que l’on est ; & si l’on est privé de la
satisfaction de considérer sa véritable image dans l’ame
d’autrui, au-lieu d’en sentir une mortification durable, on a
recours à la réalité, on se retranche en soi-même, on se plaît à
sentir son indépendance. Cette Raison s’étendra sur toute la
conduite de l’Homme, sur tous les accidens de la vie humaine.
Elle peut se prêter à la faveur des Grands, aux Dignités, à la
Fortune. Mais pour me servir de l’expression qu’un ancien
Philosophe employoit à l’égard de sa Maîtresse, elle les posséde
sans en être possédé. Si une bourasque du Sort l’a privée de ces
avantages étrangers, elle se sauve du naufrage ; en quitant
tout, elle se conserve elle-même ; & elle sait regagner du
côté du repos & de la sérénité, ce qu’elle vient de perdre
du côté de l’éclat & de la grandeur. A l’égard de ceux qui,
livrés absolument aux plaisirs de l’imagination, sortent
d’eux-mêmes pour se placer tout entiers dans les Objets
extérieurs, on peut dire qu’ils perdent tout en les perdant.
Comme ils sont possédés par les causes de leur bonheur, &
qu’ils ne les possédent pas, ils disparoissent, pour ainsi dire, ils s’évanouissent avec elles. Certains
Censeurs trouveront peut-être-encore que ces réflexions donnent
trop dans la Métaphisique. Appliquons-les à des Objets plus
sensibles, & rendons palpable cette Vérité : Qu’un simple
Hazard peut changer en sources de malheurs, ces mêmes chiméres,
dont la plupart des Hommes tirent toute leur félicité. J’ai dit
autrefois que ces sources consistent, ou dans un concours
fortuit d’images, ou dans certaines préventions favorites. Pour
le prémier, il est visible qu’il produit la félicité & le
malheur, par un simple coup du Hazard ; & l’on peut
appliquer avec justesse à l’esprit foible qui s’en rend escalve,
Pour ceux qui se trouvent
heureux, en dépendant de leurs préventions, il est certain
qu’ils deviennent misérables, dès-qu’on heurte de front la baze
fragile de leur Bonheur. Un beau Garçon, qui se croit sûr des
cœurs de tout le Beau-Sexe, sera dévoré par le dépit & par
la rage, dès-qu’une Femme lui marquera un mépris ou une
indifférence, à laquelle son ingénieuse fatuïté travaillera
envain de donner un bon tour. Un Orateur qui s’est mis dans
l’esprit qu’il doit enlever l’ame de tous ceux qui l’écoutent,
tire plus de chagrin de la critique d’un seul Esprit difficile,
qu’il ne puise de satifaction dans les applaudissemens de tout
un Auditoire. Un Homme qui met ses décisions
au-dessus des raisonnemens les plus forts, & qui dans sa
qualité, dans ses richesses, ou dans son âge, croit trouver le
droit d’être arbitre absolu de la Vérité, est au desespoir quand
le bon-sens d’un petit compagnon ose lui faire tête ; on commet
à son égard un crime de léze-Majesté, on usurpe son pouvoir
despotique sur la Raison
Cita/Lema
Sans Raison il est gai, sans
Raison il s’afflige.
Retrato ajeno
Veut-on
voir la même vérité briller dans les Objets les plus communs
& les plus exposés en vue ? qu’on jette les yeux sur le
jeune Lycidas. Toute la source de son Bonheur réside dans
ses piés, sa vanité a la même baze que son corps. Il a
effectivement le pié petit & bien fait, & il se
pique d’être mieux chaussé que tous ses concitoyens. Quelle
pitié qu’il ne soit pas assez riche pour avoir carosse ? Il
est vrai que faisant de nécessité vertu, il s’est fait une
étude d’affronter le mauvais tems sans avoir besoin d’un
équipage ; il a acquis l’art merveilleux de se glisser par
dessus la boue ; & ses jambes s’entrelassent de la façon
du monde la plus agile & la plus plaisante, pour poser
ses semelles proprement sur les cailloux les plus élevés.
S’il marche dans les rues avec une troupe d’Amis, ne croyez
pas qu’il entre dans la conversation ; l’inquiétude & la
distraction sont peintes sur son visage ; il est uniquement
occupé à éviter un ruisseau, un tas d’ordures, un peu
d’humidité. Les autres, chemin faisant, se sont instruits de
quelque Nouvelle, ils ont ri d’un Conte, d’un Bon-Mot. Pour
Lycidas, il a le bonheur d’avoir des souliers propres, il
les regarde, il les contemple, il les compare à
ceux de ses Amis , sur lesquels il jette un œil dédaigneux,
& à qui il fait remarquer d’une maniére insultante,
qu’ils se sont plus crottés que lui. Il a essayé tous les
Cordonniers de la ville ; il en sait le fort &le foible.
Un tel tourne parfaitement bien un escarpin, un tel est un
grand génie pour les souliers quarrés. Comme pourtant la
Déstinée élude souvant tous les efforts de l’Industrie
humaine, il est arrivé quelquefois à Lycidas de se crotter
comme un autre. Dans une si fâcheuse
catastrophe il contemple ses souliers d’un œil piteux, son
visage est rongé de dépit & d’indignation ; il donne au
diable le carosse qui l’a éclaboussé, & tous les
carosses du monde. On l’attend dans une compagnie ; mais il
n’y viendra que dans une demi-heure, quand le décrotoir aura
rendu à ses souliers toute leur beauté primitive.
Cita/Lema
Infandum …
jubes renovare dolorem.
Retrato ajeno
Céladon, après avoir employé les
pommades les plus exquises, & les plus entendus Coupeurs
de cheveux, est parvenu enfin à avoir une assez belle tête,
qui le rend le plus malheureux de tous les Hommes. Elle
tient en servitude son ame & tout le reste de son corps.
Il employa hier une heure entiére à faire mettre ses cheveux
en papillottes, malgré le sommeil qui l’accabloit, & il
a tout lieu de se flater d’une heureuse réussite. Dès-qu’il se réveille le matin, il ouvre sa
fenêtre pour examiner quel tems il fait. Ciel ! que
découvre-t-il ? un brouillard, une petite pluye, un zéphir
un peu vigoureux. Quel contre-tems ! il en a le cœur navré.
Il est continuellement occupé à observer si le Ciel n’offre
pas à ses yeux une face plus riante. La chose est des plus
cruelles, vingt fois dans ce même mois Céladon a promis au
Public le spectacle de sa chevelure, & vingt fois il a
été forcé de la rengainer dans sa bourse. Enfin, voici un
jour fait exprès, un tems sec, tranquile ; Céladon est au
comble de sa joie. Les boucles sortent de leur cachette ;
elles sont grandes, belles, légéres, flottantes, elles se
lient en perfection ; il n’y a point de Souverain plus
content que Céladon. Que d’admirateurs ne rencontrera-t-il
pas ! Ils s’arrêteront pour jouir longtems de la
satisfaction de contempler cette merveilleuse tête. Il sort,
il les étale pendant quelque tems avec succès ; mais au coin
d’une rue, un petit vent souléve & éparpille un peu ses
cheveux ; vous le voyez frissonner, il serre les épaules ;
ce ne sera pas sa faute, si sa chevelure souffre le moindre
dérangement. Son cou n’a plus de vertébres, son corps est
devenu tout d’une piéce, il faut qu’il se tourne tout entier
s’il veut voir ce qui se passe derriére lui. S’il faut qu’il
se courbe pour ramasser quelque chose, avec quelle lenteur,
avec quelle précaution ne s’y prend-il pas ? D’aussi loin
qu’on le découvre, son air annonce qu’il est accablé sous sa
chevelure.
