La Bagatelle: XLVIII. Bagatelle
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Niveau 1
XLVIII. Bagatelle.
Du Jeudi. 20. Octobre 1718.
Niveau 2
Il est très naturel que les Femmes
soient amoureuses de leur beauté, & qu’elles ne négligent
rien pour la relever, par tous les avantages qu’elles peuvent
emprunter de l’industrie. Leurs agrémens leur procurent l’empire
le plus aimable, la plus flateuse souveraineté sur le cœur des
Hommes. Nous nous y soumettons avec le plaisir le plus vif ;
& bien souvent le pouvoir des Dames, poussé même jusqu’à la
tirannie, ne nous inspire pas seulement la moindre idée de
révolte. Mais il faut avouer, que sans ce despotisme charmant,
une aimable Fille seroit la plus malheureuse de toutes les
créatures. Je ne songe pas ici à me jetter à corps
perdu dans les lieux communs, & à faire voir combien de
dangers la Beauté fait naître sous les pas de celles qui la
possédent. Je ne veux pas même faire sentir, à quel point il est
difficile à une Femme, d’allier un bon caractére à bien des
charmes, & de ne pas fonder sur une aimable figure une
vanité dégoûtante, une présomtion grossiére, & quelquefois
de la barbarie & de la férocité. Mon unique but est
d’exposer vivement aux yeux de mon Lecteur, les chagrins dont
une belle personne est sans cesse accablée, par l’injustice
& par la jalousie de son propre Sexe. Plus les avantages de
la Beauté sont flatteurs pour la vanité, & plus les Femmes
qui s’en trouvent privées enragent contre celles qui en
jouissent. Elles sont laides, vieilles, ou desagréables ; quel
crime affreux dans celles qui sont aimables ? Elles pourroient
obtenir pardon de toute autre chose, mais leur Beauté est
impardonnable. Celles qui les attaquent avec le plus de fureur
& d’acharnement, ne sont pas des Femmes mariées, quelque mal
que la nature en ait usé avec elles. Celles-là jouent leur petit
rôle dans le monde, elles ne sont pas entiérement hors d’œuvre
dans le plan de la Création. Ce sont certaines Filles, qui ayant
passé l’âge de trente-cinq ou trente-six ans, sans avoir eu
occasion non seulement de sortir d’un triste célibat, mais même
de succomber à la tentation, s’en prennent à tout le
Genre-humain de leur malheureuse laideur. Cette Fille est rongée continuellement d’un dépit morne & sombre,
qui de tems en tems éclate dans une rage inconcevable. Elle hait
les Hommes, parce qu’ils ont des yeux assez bons pour ne la pas
trouver aimable. Elle hait les Femmes, parce qu’elle ne peut pas
arracher à leurs charmes un seul pauvre petit Mari. Que
peut-elle faire pour n’être pas tout-à-fait oisive dans
l’Univers ? Elle se jette entre les bras de la Dévotion, l’azile
le plus sûr de la jalousie, de la médisance, de la calomnie.
L’air de son visage est tout fait pour cela ; rien ne rend un
visage si dévot, qu’une pâleur jaunâtre, & des traits gênés,
où se peignent l’indignation & la secrette rage du cœur.
Leurs vices étant retranchés dans cette forteresse imprenable,
elles poursuivent par-tout la Beauté, comme leur proie.
C’est bien le diable, si une aimable Femme tombe
entre les griffes de certaines Dévotes, qui sont galantes en
même tems. La chose n’est rien moins que contradictoire ; &
je ne sai pas même, si le plus sur moyen de goûter en repos les
plaisirs de la Terre, n’est pas de faire semblant d’être
uniquement occupé des affaires du Ciel. Rien ne ressemble mieux
à l’air égaré que l’amour répand sur l’extérieur, que les
extases & l’enthousiasme, qui sont essentiels à une fausse
Piété. Les Femmes de ce caractére, incapables de déranger les
traits d’un visage par la malice de leurs discours, &
d’émousser la vivacité d’une belle imagination, s’en prennent
aux mœurs de leur Ennemie ; la plus innocente de ses démarches
devient criminelle, un tête-à-tête avec un Homme suppose les
derniéres faveurs. Elles ne connoissent qu’une seule méthode de
faire l’amour, & leur propre conduite leur sert de régle
fixe, pour juger de celle de tout le Beau-Sexe en général. Mais
comme par un jugement de la même nature, qui ne laisse pas
d’être assez fondé en expérience, elles croient que les
médisances qu’on débite contre la sagesse d’une Femme, lui font
moins de dépit que celles qui attaquent ses charmes, elles
s’attachent surtout à répandre habilement dans le monde, que
l’objet de leur haine a des laideurs cachées, qui doivent
diminuer les impressions de ce qu’elle découvre de beau : elles
disent en confidence au Public, que la Belle doit la fraîcheur
de son teint à quelques remédes dégoûtans, & qu’elle n’est
redevable de sa taille aisée & fine qu’à la
grace d’un corps de fer. Généralement parlant, les Femmes, de
quelque bon caractére qu’elles soient, ne louent jamais une
jolie Personne à pur & à plein ; il y a toujours des mais
dans leurs éloges, à moins qu’elles n’ayent lieu de se flater de
posséder une beauté supérieure, qui n’ait rien à démêler avec
les attraits dont on parle avantageusement devant elles. Pour
celle-là, leur impartialité n’est pas d’une pratique difficile ;
c’est une vertu qui ne coute pas de grands efforts. Mais entrez
dans une compagnie de Femmes, qui ne soient pas assez heureuses
pour être dans ce cas, & hazardez-vous à marquer de
l’admiration pour une aimable figure, elles ne vous contrediront
point formellement & grossiérement. Non ; vous avez raison,
dira l’une, c’est une Fille tout-à-fait aimable, on ne sauroit
voir de plus belles couleurs. C’est bien dommage qu’elle ait la
bouche si grande. N’est-il pas vrai, Monsieur, qu’elle a le nez
un peu de travers ? Elles s’imaginent les pauvres Filles, qu’un
Homme avant que de trouver une Fille à son gré, en épluche tous
les traits, & que la régle & le compas à la main il en
prend les proportions avec toute l’exactitude possible. Nos
cœurs n’entrent pas dans un si grand détail, les expressions
n’en sont pas raisonnées, & un peu d’irrégularité ne fait
souvent que répandre sur ce qui nous paroit aimable, un air plus
piquant & plus animé. Les Beautés parfaites, s’il s’en
trouve, ne paroissent pas assez naturelles pour toucher
beaucoup. Revenons à notre compagnie. La pauvre
fille est bien affectée, dira une autre de la troupe jalouse,
quels airs panchés ? Il faut avouer que la langueur dont elle
veut se faire un mérite, est bien fade. Elle veut être
languissante, & elle devient niaise. Avez-vous remarqué,
continuera une troisiéme, qu’elle refusa hier de jouer à
l’Assemblée ? Elle est restée pendant deux heures accoudée sur
une table, sans dire mot à personne, avec un air de méditation,
qui a pensé me faire éclater de rire. S’est-elle jettée dans le
Bel-Esprit, & veut-elle avoir des distractions ? C’est une
pitié que les jolies Filles soient si sottes, & qu’elles se
fassent une étude de gâter par leurs petits airs extravagans,
les avantages qu’elles ont reçus de la Nature. Voilà les lieux
communs qui, à coup sûr, suivront de près vos éloges. S’il n’y a
pas moyen de gloser sur les appas, sur l’air, sur l’esprit de
l’objet de vos louanges, on se jettera sur les ajustemens. Elle
étoit coëffée de travers un tel jour ; une autre fois son habit
n’étoit pas troussé méthodiquement ; hier elle étoit ensevelie
sous un tas de rubans jaunes, dont son teint étoit tout affadi ;
sa maniére de se coëffer ne s’accorde nullement à la délicatesse
de son petit visage ovale ; & c’est une chose surprenante,
qu’elle ne trouve pas une Amie qui lui apprenne à se mettre
comme il faut.
Hétéroportrait
Examinez, par exemple, le manége
que fait à l’Eglise la dévote Uranie. Elle fait sortir de
l’enfoncement de ses coëffes abattues un œil jaloux &
inquiet, pour voir s’il n’y a pas quelque beau visage à
portée de ses regards. Dès-qu’elle en découvre un, ses yeux
en deviennent plus quarrés, son teint plus livide ; ce
qu’elle voit de beau, l’enlaidit d’une maniére affreuse ; sa
curiosité maligne parcourt toute la figure, tout
l’ajustement de cette Belle ; & au sortir du Sermon, la
pauvre Enfant sera mise en beaux draps blancs, si son corps
de jupe a laissé entrevoir un doigt de gorge, ou si
entr’elle & le Prédicateur il s’est trouvé un Cavalier
de bonne mine, qui de tems en tems ait intercepté les
regards qu’elle portoit du côté de la chaire.
